‹ Après le bagne !Chapitre 32 sur 34 · 32

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Après une bonne nuit de repos bien gagné, je me rendis à Saint-Pierre. C’était à Saint-Pierre que le lieutenant Kahn avait commandé le feu sur les grévistes quelques jours auparavant.

J’étais impatient de connaître les détails de l’événement, d’être informé des causes de la grève, de la situation des ouvriers. Je me sentais repris par la fièvre de propagande qui avait fait de moi un forçat et comprenais que, décidément, les tortures ni les désillusions n’avaient réussi à étouffer en moi le vieil homme.

Le bateau qui devait me transporter à Saint-Pierre ne partait qu’à neuf heures et j’employai mon temps à errer un peu au hasard par les rues propres et bien alignées. Fort-de-France est une ville neuve, le fameux incendie de 1893 l’ayant détruite presque en totalité.

J’aperçus, en me promenant, un jardin public planté des plus beaux arbres de la zone tropicale, au milieu duquel s’élève une statue en marbre blanc représentant l’impératrice Joséphine, puis j’aboutis au marché, un marché nègre qui me rappela quelque peu celui de Cayenne. Les marchandes de fruits et de légumes y étaient toutes aussi vieilles et aussi laides ; toutes aussi fumaient des brûle-gueule et buvaient du tafia.

Àla Martinique, les légumes sont plus nombreux qu’à la Guyane et les vivres, en général, à plus bas prix. Le liard est une monnaie courante. À Cayenne, on n’achète rien à moins d’un sou marqué valant dix centimes.

Il n’existe pas de bagne civil à Fort-de-France, mais un dépôt de disciplinaires coloniaux ou cocos dont le sort n’est pas plus enviable que celui des forçats. J’eus l’occasion d’en apercevoir une corvée occupée à renflouer un navire échoué à quelques encâblures de terre…

Contrairement à ce qui se passe à Cayenne, soldats et disciplinaires coloniaux semblent vivre en bons termes avec la population indigène. Dans le quartier nègre, on rencontre un soldat dans chaque case et le comble du bonheur pour une Martiniquaise est d’avoir un blanc pour amant.

Comme le moment du départ approchait, je me dirigeai vers l’appontement. Après une heure et demie de voyage, le bateau me déposait à Saint-Pierre.

Ici, il n’y a que des nègres.

C’est à peine si en passant dans la rue principale et quelques voies adjacentes, je rencontre quelques visages pâles.

L’industrie est toute dans la distillation du rhum et la culture de la canne à sucre.

J’abordai quelques habitants et les questionnai sur le massacre des jours précédents. On faisait silence sur ces choses et mes questions parurent les effrayer. Je m’informai du prix des salaires et l’on me dit qu’il était de un franc au minimum, de un franc cinquante au maximum.

Et l’on s’étonnait que ces travailleurs se fussent mis en grève !

Lorsque je demandai s’il existait, au moins, une organisation ouvrière, un syndicat, personne ne parut me comprendre.

On semblait gêné, d’ailleurs, d’aborder un tel sujet de conversation.

Les salaires n’avaient pas été augmentés ; tout le monde travaillait à nouveau, douze hommes avaient été assassinés : c’était l’unique résultat et je ne pus obtenir d’autre renseignement.

Comme, avant de repartir pour Fort-de-France, je flânais par une série de ruelles tortueuses, je fus frappé d’étonnement en voyant la quantité de magasins portant pour enseigne : « Fabrique de cercueils ». Je n’exagère pas en disant que je n’en ai pas rencontré moins de cinq ou six, bondés de cette marchandise macabre qui doit être, j’imagine, un article d’exportation ?

Àquatre heures, je reprenais le bateau, regrettant presque ma journée.

Ma visite à Saint-Pierre m’avait peu disposé à de nouvelles excursions. Je ne pouvais cependant rester enfermé durant les deux jours qu’il me fallait encore passer à Fort-de-France et je les utilisai à me diriger par la ville à l’aventure.

La cathédrale, que j’avais vue de loin, m’avait paru un monument digne d’être visité, mais une déception m’attendait ; c’est une construction presque entièrement en bois dont le clocher est fait de planches ajourées.

La chaleur était excessive et, après mille détours, j’allai m’asseoir en face la promenade de la Savane, à la terrasse d’un café pour m’y rafraîchir d’un cocktail à la glace.

Pendant que je buvais à petites gorgées mon cocktail, une troupe de négrillons survint, qui se livrait un combat acharné. C’étaient les collégiens de Fort-de-France qui s’occupaient de vider leurs querelles d’écoliers.

Je remarquai au milieu d’eux un jeune nègre. Ils se distinguait de ses condisciples par une taille plus élevée, une couleur plus foncée et par l’ardeur toute particulière qu’il apportait à la bataille.

— C’est encore Wanilo qui fait des siennes ! dit un consommateur qui se trouvait près de moi.

— Et qui est-ce donc que Wanilo ? interrogeai-je.

— Mais le propre fils de Behanzin, ex-roi du Dahomey, répondit complaisamment mon voisin. Il s’est fait ici une réputation de batailleur émérite. La Martinique a été imposée à son père comme résidence après sa déchéance et il habite sur la route de Saint-Pierre, à deux ou trois kilomètres de la ville, une très confortable et très spacieuse maison. Son exil est charmé par toute espèce de douceurs, grâce aux bonnes rentes que lui fait notre République…

— La République qui a fait tirer sur les grévistes de Saint-Pierre ?

Mon voisin eut un hochement de tête comme s’il voulait se dispenser d’émettre une opinion sur ce sujet.

Il continua :

— Cependant Behanzin n’est point complètement satisfait : s’il n’a pas été séparé de son fils et de ses trois filles, le train de sa maison royale, en revanche, a été réduit à sa plus simple expression. Seul son bourreau lui est resté fidèle et il remplit auprès de lui les fonctions de garde du corps, de majordome et d’eunuque. Mais c’est surtout du manque de femmes que se plaint Sa Majesté dépouillée, car il n’en possède plus que quatre ou cinq, alors qu’autrefois son harem était de beaucoup plus peuplé ; à en croire les différentes relations de voyages, le harem de Behanzin, alors qu’il était roi du Dahomey, ne comptait pas moins de 1,100 femmes. Mais, le sceptre a ses misères !… Tout en vous promenant, vous pouvez pousser jusqu’à la demeure de l’infortuné monarque, la route n’est pas longue, et peut-être auriez-vous la chance d’apercevoir Sa Majesté et sa suite… si toutefois le cœur vous dit de contempler, avant votre départ, quelques faces de nègres en plus de celles que vous connaissez déjà…

Je remerciai mon interlocuteur et, pour tuer le temps, je pris le chemin de la villa Behanzin.

Je n’eus point la chance de voir l’ex-roi du Dahomey, mais je n’eus pas à regretter mon après-midi, car je fus conduit dans un site délicieux, d’où l’on découvre un inoubliable panorama.

La résidence de Behanzin est merveilleusement située sur une hauteur d’où l’on domine la rade et la ville de Fort-de-France. On y arrive par des sentiers escarpés et verdoyants. L’habitation est entourée d’arbres colossaux, dont le feuillage répand une douce fraîcheur, tandis qu’une extraordinaire variété de fleurs et de plantes tropicales charge l’atmosphère de doux parfums.

Vivre en cet éden est le châtiment de l’ancien coupeur de têtes. C’est là qu’il cuve le sang généreusement répandu.

D’autres sont au bagne pour avoir forcé un tiroir-caisse dans lequel ils ont trouvé quelques louis et beaucoup d’inutiles papiers. Bizarreries des destinées !…

Mais pourquoi n’accorde-t-on pas à cet homme un peu plus de quatre ou cinq femmes, pourquoi n’amène-t-on pas à son bourreau, qui ne fonctionne même plus, les grévistes récalcitrants, les grévistes des rhumeries où l’on gagne vingt sous par jour. Ce serait le bonheur et cela changerait si peu de chose !

Je me suis longuement attardé à contempler le panorama et la geôle de l’ex-roi du Dahomey ; seule l’approche de la nuit m’a décidé à partir.

Ah ! comme il y a loin de là au quartier cellulaire, à la double boucle du Maroni ou des Îles du Salut !

La modération en toute chose est mauvaise. Quand on se mêle de piller et d’assassiner, il faut piller et tuer beaucoup, il faut se rendre assez puissant pour disposer des lois afin qu’elles vous en donnent l’autorisation tout en la retirant aux autres. Comme les Beaux-Arts, la pègre a ses ratés et ses parvenus. Les parvenus ont richesses et honneurs, mais les ratés sont au bagne et à jamais déshonorés. Certaines carrières comportent de ces périls et… de ces illogismes.

Le soir, en dînant à table d’hôte, je lançai la conversation sur Sa Majesté. Il y avait autour de moi des négresses et des créoles et elles m’assourdirent aussitôt de potins sur son compte.

On reprochait à ses filles d’avoir des complaisances pour les officiers de la garnison et même de simples soldats. On lui reprochait surtout de partager les goûts de ces demoiselles envers les représentants de notre armée. On lui attribuait à ce sujet des mœurs déplorables consistant à permettre à certains élus d’être, dans le même jour, l’amant de la fille et la maîtresse du père…

Alors, quoi ? Tibère, Néron, Héliogabale, Domitien : toute la lyre ?

Mais ces histoires n’étaient que simples caquets de commères et je n’y prêtai guère attention. Peccadilles, d’ailleurs, que ces questions de traversin, et qui ne regardent personne.

Je digérais certes beaucoup moins le passé du monarque.

Pourquoi Behanzin ne s’est-il pas contenté d’être pédéraste !

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