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Depuis mon arrivée à Cayenne, je n’avais relativement pas eu à me plaindre des événements mais il me restait à trouver une occupation capable de me fournir des moyens d’existence et je n’avais aucune relation qui pût me servir en ce sens.
J’avais une visite à faire à M. Simon, directeur de l’administration pénitentiaire, qui, contrairement à la plupart des administrateurs, ses collègues, avait fait preuve en plusieurs circonstances, de sentiments généreux à l’égard des transportés.
Peut-être trouverais-je un emploi par son intermédiaire ?
J’étais décidé, en tout cas, quels que fussent les sentiments du directeur, à lui réclamer le secours auquel, j’en étais certain, les transportés avaient droit à leur libération.
M. Deniel, commandant des Îles du Salut, m’avait remis cinq francs lors de mon départ ; encore ne l’avait-il fait que devant mon insistance, tout en niant formellement que j’eusse droit à un secours quelconque et m’engageant à ne faire aucune réclamation, sous peine de compromettre encore ma situation dans la résidence qui m’était assignée.
Je m’étais bien promis de ne tenir aucun compte de ce dernier avis.
Dès huit heures du matin, revêtu de mon costume le plus présentable, je me rendis au bureau de la direction et demandai à parler à M. Simon.
L’employé auquel je m’adressai me répondit d’un air ennuyé :
— M. le Directeur est sorti !
Au même instant, d’ailleurs, et par inadvertance, M. le Directeur sortit de son cabinet, sans que cette irruption soudaine, après ce qui m’avait été dit, fût de nature à m’étonner.
Aussi, sans sourciller, heureux seulement de la circonstance qui m’évitait des heures d’attente vaine sur les moleskines de l’antichambre, m’avançai-je poliment vers lui pour solliciter quelques minutes d’audience.
Il m’avait aussitôt reconnu et, d’une voix affable, il me dit :
— Eh bien ! Courtois, vous voilà enfin sorti de ce mauvais passage ? Entrez donc ! Voyons, qu’est-ce qui vous amène ?
Je lui contai en quelques mots mon entretien avec le commandant Deniel, insistant sur ce point : qu’il me paraissait invraisemblable qu’à leur libération les transportés n’eussent droit à aucun secours pécunier.
Il me répondit que les règlements n’avaient rien prévu de ce genre et que l’État dans le budget annuel de l’administration pénitentiaire était muet sur ce point.
— Cependant, ajouta-t-il, l’administration alloue, aux transportés qui la réclament, une somme de vingt-cinq francs… mais ceux qui la réclament sont très rares !
— La raison de cet apparent dédain est facile à comprendre, observai-je… On fait courir le bruit, sur tous les pénitenciers, que les forçats qui arrivent à la libération — et ils ne sont pas des masses ! — ne touchent aucun secours en argent. Ils n’en sont, sans doute, pas très satisfaits, mais le régime disciplinaire auquel ils ont été soumis durant leur peine ne les engage pas à élever la voix…
Pour couper court à cet entretien qui devenait gênant, M. Simon me remit les vingt-cinq francs et me demanda si j’étais allé chez le chef de la police faire viser mon livret.
Je lui répondis que j’avais l’intention de m’y rendre le jour même, et il m’engagea à ne point tarder davantage pour éviter que je ne m’attirasse des désagréments.
Profitant des excellentes dispositions dans lesquelles je trouvais mon interlocuteur, je lui demandai encore s’il ne lui serait pas possible de me recommander à quelques personnes pour me faire obtenir du travail, et s’il ne pourrait intervenir en faveur des amis que j’avais laissés aux Îles, particulièrement en ce qui concernait l’anarchiste Duval qui, aux termes du règlement, était en situation d’être nommé concessionnaire.
M. Simon réfléchit un instant.
— On ne fait pas beaucoup de décor à Cayenne, dit-il enfin, et cela tient peut-être à ce que personne n’a encore inauguré ici ce genre de travail. H faudrait vous faire connaître… Et, tenez, je crois justement qu’il est question de la réfection de l’hôtel du Gouvernement. Ce serait une très bonne occasion. Par malheur, les dissentiments qui existent en ce moment entre l’administration locale et l’administration pénitentiaire ne me permettent pas, à mon grand regret, de vous donner la moindre référence… Quant à ce qui concerne vos amis demeurés au pénitencier, je vous promets de faire tout ce qui dépendra de moi. Cependant, je ne vous dissimulerai point que je n’ai pas, vis-à-vis des anarchistes, la même liberté d’action qu’envers les autres transportés. Nous recevons des ordres formels à votre sujet, et le ministère nous oblige à les exécuter ponctuellement… Malgré cela, ajouta-t-il en terminant, venez nous voir et nous tâcherons de faire droit à votre demande au sujet de Duval.
Je remerciai M. Simon pour ces bonnes paroles et pris congé de lui.
Comme il était urgent que je me rendisse chez le chef de la police de Cayenne pour faire constater ma présence, et que mon premier soin devait être de prendre souci de ma sécurité, je renvoyai à plus tard toute autre démarche.
Au commissariat, je fus reçu par un brigadier nommé Faure, qui s’était attiré une triste célébrité par son acharnement à persécuter les pauvres diables.
Ancien soldat cuisinier dans l’infanterie de marine, ce Faure avait pris, à sa libération, du service dans la police cayennaise et c’en était un des rares visages pâles.
Il n’en était, d’ailleurs, pas plus poli pour cela.
Comme j’étais bien vêtu et qu’il ignorait qui j’étais, il me reçut d’abord avec l’entière courtoisie dont est capable un sergent de ville colonial, mais dès que j’eus décliné mes noms et qualité, il devint tout bourru.
— Comment ! c’est maintenant que vous arrivez ? dit-il en roulant des yeux féroces. Il n’est que tôt ! J’avais envoyé des agents à votre recherche, et vous avez de la chance qu’ils ne vous aient pas « dégoté »… Vous êtes à Cayenne depuis deux jours, et votre première démarche aurait dû être de venir ici pour régulariser votre situation. Je devrais vous dresser procès-verbal !
Pour toute réponse, je lui tendis mon livret et il le prit en ronchonnant.
— Vous n’avez pas d’interdiction de séjour, fit-il après l’avoir examiné quelques instants, vous avez de la veine !… Sans ça, on vous aurait envoyé au Maroni planter des patates !
Depuis 1898, Cayenne a été comprise, en effet, dans les villes interdites aux libérés frappés d’interdiction de séjour par un décret du gouverneur en application de l’article 19 de la loi du 27 mai 1885, votée en remplacement de la surveillance de la haute police.
N’étant point dans ce cas, j’étais autorisé à résider dans la ville.
Le policier m’ayant remis mon livret, sur lequel il venait de marquer la date de mon arrivée à Cayenne, entreprit un petit discours sur la conduite que j’avais à tenir, les fréquentations que je devais éviter, etc…
Je ne m’attardai point à écouler ses moralisateurs conseils ; je saluai l’ex-cuisinier et m’enfuis, mon livret en poche, pour vaquer à des affaires plus importantes.
Profitant des indications de M. Simon, je me rendis sans perdre de temps à la direction du service des ponts et chaussées, et j’appris, qu’en effet, le conseil général de Cayenne venait de voter une somme de dix mille francs pour la réfection de l’hôtel du gouverneur de la Guyane, M. Moutet, qui arrivait de la Côte d’ivoire, afin de remplacer dans ses fonctions M. Danel.
Le conducteur des travaux était M. Vavasseur, et je demandai à lui parler afin de lui faire mes offres de service comme peintre décorateur. Il m’apprit que les travaux de peinture devaient être exécutés par un entrepreneur de Cayenne, mais il ajouta qu’il pouvait me recommander à lui et que je serais embauché certainement car il n’y avait dans la ville que très peu d’ouvriers de ma partie.
Àcette nouvelle, enfin, je fondai sur l’avenir quelque espoir. Je pourrais vivre, travailler ; toutes ces démarches ne seraient pas inutiles ! Peu à peu s’effaçaient dans mon esprit les impressions fâcheuses du début, et ce fut le cœur empli d’allégresse que je me mis à la recherche d’un certain M. Bonnet, entrepreneur de peinture, auquel j’étais adressé.