‹ Après le bagne !Chapitre 6 sur 34 · 06

06

Lorsque j’entrai chez M. Bonnet, il achevait paisiblement de dîner en compagnie de son associé.

Deux colosses ces associés, musclés, larges d’épaules, avantagés de poings redoutables.

Leur logis était propret, entretenu comme par la main d’une ménagère soigneuse, et la table portait les reliefs d’un repas copieux et cuit à point.

Bonnet me désigna un tabouret, sur lequel je m’assis, et il voulut bien écouter mes propositions tout en mastiquant de ses mâchoires de dogue d’énormes bouchées de nourriture.

Lorsque j’eus terminé, il m’examina.

— Alors, comme ça, dit-il, tu viens de décambuter des Îles ?

Je demeurai un peu interdit, ne m’attendant point à ce langage, dont la couleur faubourienne me rappelait le voisinage de certains de mes compagnons du pénitencier, citoyens exilés de la Maubert ou de Ménilmontant.

— Oui, fis-je, j’ai été à l’île Saint-Joseph, puis au Maroni, puis à l’île Royale, d’où je viens.

— Combien de piges ?

— Cinq !

— Et pourquoi qu’ t’as été fait ? Pour la tôle ?

— Non, pour anarchisme.

Il me regarda curieusement.

La liste des attentats commis par les anarchistes attire bien autrement l’attention du monde des escarpes que leurs théories humanitaires et ils sont tentés de les classer parmi les ordinaires héros du vol et du meurtre, mais dans une secte à part, admirable d’union et de courage.

Je pensai que mon futur patron, dont les expressions fleuraient si étrangement la chiourme, allait, selon la coutume, et en homme expert, prononcer quelques paroles élogieuses concernant le coup de surin de Caserio ou les extraordinaires vols de Pini.

Il n’en fut rien.

Il secoua la tête et changea de conversation.

— Ça tombe bien qu’ tu t’amènes, parce qu’il y a pas cher comme barbouilleurs. Alors, ça y est, t’es embauché… Dans quelques jours, faudra commencer à en mettre… Pour ce qui est de la paye, on verra avant c’que tu sais faire. Comme dit l’autre, c’est au pied du mur qu’on connaît le maçon… Mais si t’es mariolle, ça ira, parce que le turbin donne en ce moment et t’en auras plus que tu ne veux !

Je le remerciai de son bon accueil et j’allais me retirer tout joyeux, lorsqu’il me retint.

— Tu prendras bien un verre ? C’est ma tournée.

Il déboucha une bouteille de vin et en versa à chacun une large rasade puis, ayant vidé d’un trait le contenu du sien :

— Voilà, dit-il, maintenant t’es libre, mais s’agit d’être sérieux, s’agit d’être travailleur et de ne pas trop frayer avec les sacrées gonzesses à figure de chocolats qui s’baladent sur le port, s’agit d’être honnête…

Comment ! lui aussi ! pensai-je. Ce n’est pas assez des administrateurs et de l’ex-cuisinier d’infanterie de marine ? Cayenne serait-elle donc une piscine où l’on nage dans la moralité ?

— … Oui, continua-t-il, s’agit d’être honnête et de ne pas avoir de mauvaises fréquentations.

Cette fois, je le regardai, positivement ahuri.

Quel miracle, ou plutôt quel besoin de duplicité, avait pu transformer en un pareil trésor de moralité bourgeoise les sentiments de cet homme que je soupçonnais fort n’être qu’un vieux et madré « cheval de retour » ?

Je me sentais plein de méfiance, me souvenant de quelles allures repenties, patelines, faussement dévotes, Allmayer, Plista et autres, dissimulaient au bagne leurs infâmes projets.

Sans hasarder une parole qui eût pu lui faire connaître mes intentions, je le laissai continuer son maladroit speech, bizarrement entremêlé de mots d’argot et de phrases bienséantes dans lesquelles je retrouvais les éternels clichés à l’usage des discours tout faits que servent tous les directeurs à leurs employés et tous les gens de bien, à ceux qu’ils jugent coupables.

Bonnet citait de vertueux exemples, revenant dix fois sur les mêmes recommandations. Je commençais à m’impatienter, pensant que la séance pourrait se prolonger indéfiniment.

Il voulut me verser un second verre de vin et j’eus beaucoup de peine à protéger mon verre pour qu’il n’en fît rien.

— Va donc ! disait-il, ça ne peut pas faire de mal… Avec cette sacrée chaleur !

Je profitai de la diversion et me levai pour partir, affirmant que je devais aller au plus vite retrouver Jeanne et Vespi.

— Si c’est ça, vois-tu, on ne te retient pas !

Il mit son énorme main dans la mienne, m’accompagna jusqu’à l’entrée et dit encore en me congédiant :

— Souviens-toi, mon vieux, qu’avec de l’honnêteté et de la religion on arrive à tout !

J’arrivai, tout courant, chez mes deux amis pour leur annoncer l’heureuse nouvelle de la journée et, en leur parlant de mon entrevue avec le nommé Bonnet, je ne pus me tenir de les questionner sur son compte.

En entendant parler de Bonnet, Vespi se mit à rire et il me conta par le menu l’histoire des deux honorables associés.

— Bonnet, dit-il, est un ancien souteneur… Dans le temps, le bon temps, les gigolettes le nommaient le « Costaud du Barbés » à cause de sa carrure athlétique. Après avoir démoli un nombre respectable de gens dans des rixes et livré aux agents des mœurs pas mal de filles qui ne voulaient plus de lui, il s’est fait pincer dans une bande de voleurs et a été amené avec eux devant la cour d’assises… Comme l’instinct de la conservation est chez lui singulièrement plus développé que le sentiment de la dignité, il n’a pas hésité, dans le but d’échapper au châtiment, à donner à la justice des renseignements plus ou moins exacts sur ses anciens associés et il a réussi à en faire prendre plusieurs qui, sans lui, auraient échappé aux arrestations. Tous ont été condamnés à des peines très sévères, lui seul s’en est tiré avec huit ans de travaux forcés… La magistrature lui tenait compte de ses services et de ses anciennes fonctions d’indicateur…

— C’est malheureusement, interrompit Jeanne, l’histoire de beaucoup de gens qui ont été au bagne. Ce sont des natures primitives et les âpres nécessités de la lutte pour la vie étouffent vite en elles ce qu’il peut y avoir de bon.

— Bonnet, poursuivit Vespi, fut dirigé sur le pénitencier du Maroni. Il était hypocrite et rampant, il finit par intéresser les sœurs à son sort et obtenir un poste avantageux en qualité d’infirmier à l’hôpital de Saint-Laurent. Il réussit à s’y maintenir pendant toute la durée de sa peine et à mettre en œuvre toutes espèces de combinaisons — entre autres celle de dépouiller les cadavres de leurs plans — pour amasser un pécule assez considérable avec lequel il songeait à s’établir dès sa libération. Cayenne est une ville très cléricale… Avec les recommandations des prêtres et des sœurs, il avait de grandes chances de réussir… Par malheur, notre ancien poisson ne connaissait aucun métier. La rencontre de son associé Nathan arriva à point pour le tirer d’embarras… Nathan est un de ces malheureux comme nous en avons connu des bandes, amenées de France par les transports, un de ces malheureux qui, de leur naissance à leur mort, sont pris et broyés dans un engrenage social auquel il leur est impossible d’échapper. Jeté dès l’enfance dans une maison de correction dans laquelle il devait subir la contagion de tous les vices, il n’en sortit que pour être envoyé au bagne avant même d’avoir atteint sa majorité. Il y a passé dix ans !… L’ex-« Costaud du Barbés » est débrouillard. Nathan ne l’est pas, mais en revanche, il connaît assez bien le métier de peintre en bâtiment. Ils étaient bien faits pour se compléter. Leur association est devenue prospère. Ils vivent agréablement et possèdent même à leur service un cuisinier !… C’est la vertu récompensée.

— Tu vois donc bien, fis-je observer à Jeanne, que quand on sait s’y prendre, à Cayenne, on peut tout de même arriver à une belle situation !

— Oh ! ne t’y fie pas, répondit Jeanne, car Bonnet et Nathan sont peut-être actuellement les seuls parmi les libérés qui ont réussi à quelque chose. Tous les autres, même ceux qui sont de bonne volonté, crèvent de misère… Il en est qui regrettent le pénitencier !

Il y eut un silence.

— C’est tout de même un drôle de ménage que l’association Bonnet-Nathan, reprit mon camarade avec un sourire. « L’honnêteté et la religion mènent à tout ! » À force de le répéter, ils ont dû finir par s’en convaincre malgré eux. Insensiblement la chance les a éloignés de leur ancienne condition de va-nu-pieds en instinctive révolte. Ils ont acquis des biens, une situation, l’avenir s’ouvre devant eux et, sans que leur moralité en soit, au fond, bien modifiée, ils s’adaptent aux théories et aux vices des classes dirigeantes dont ils commencent à faire partie. Ils sont amenés à prêcher l’honnêteté parce que, propriétaires, ils craignent qu’on ne les dépouille. Ils vantent la modestie des besoins parce que, patrons, ils ont peur que leurs ouvriers ne deviennent exigeants sous te rapport des salaires… Ils ne raisonnent pas tout cela, mais ils le font par instinct, comme, par instinct, ils volaient autrefois à main armée… Ils sont devenus économes et soigneux ; ils ont leur bas de laine bien rempli et trouvent que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes… Ah ! ce n’est pas Bonnet qui gaspillerait son argent avec « les sacrées gonzesses à figure de chocolat qui se baladent sur les quais » !

— Que veux-tu dire ?

— Oh ! rien ou peu de chose. Tu sais qu’à la Guyane cela n’a pas d’importance… Bien que Bonnet et Nathan soient deux solides gars pleins de vie, on ne leur a jamais connu de maîtresses. Or, Nathan n’est pas seulement un peintre passable et un associé intègre, c’est une excellente ménagère qui connaît tous ses devoirs. On dit que si Bonnet se mariait, aucune madame Bonnet ne pourrait les comprendre mieux que lui !…

Jeanne se tut, et la soirée s’achevant sur ces propos, je demeurai songeur. C’était, en effet, un étrange ménage que le ménage Bonnet-Nathan, et d’un caractère bien Guyanais !

Peu de jours après, un dimanche matin, je passai chez mes futurs patrons afin de savoir si les travaux ne commenceraient pas bientôt.

Mais ce fut en vain que je heurtai à leur porte bien close.

Le couple était à la messe…

Page 1