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Le 11 février, je touchai ma première paye. Bonnet me remit vingt-quatre francs pour quatre journées de travail à raison de six francs par jour.
Les travaux du gouvernement n’étaient point encore commencés ; j’avais été occupé à de menues besognes à la portée de tout le monde et ne pouvais me montrer trop exigeant. Je reçus donc sans récriminer ce salaire, me promettant bien de gagner davantage dès que seraient entrepris des travaux plus difficiles.
J’étais assuré, de toute façon, d’avoir de l’ouvrage pour quelque temps et je me mis en quête, sans plus tarder, d’un logement qui me permettrait de ne plus chercher le fil des planches de Vespi et assurerait à Jeanne un repos salutaire loin des moustiques géants, des immondices et des tessons de bouteille de sa masure à débarras.
Deux jours après, nous nous installions, moyennant vingt-huit francs par mois, dans une case en planches, vide de tout mobilier, il est vrai, mais saine et bien entretenue.
Nous y apportâmes deux lits de sangle. Des planches sur des tréteaux nous servirent de table ; quelques caisses achetées chez un épicier tinrent lieu de sièges et nous fîmes emplette de quelques ustensiles de cuisine.
Il fut convenu que Jeanne, qui allait, dorénavant, travailler pour son compte, veillerait à la cuisine entre deux coups de ciseaux et que, le dimanche matin, je laverais, par économie, le linge de la semaine qu’il se chargeait ensuite de raccommoder et de repasser.
Notre association avait sa raison d’être quant à l’économie domestique, mais la très grande sympathie que nous éprouvions l’un pour l’autre avait surtout contribué à la faire naître.
Nous pensions de même sur bien des points. Le milieu dans lequel nous vivions nous répugnait et nous envisagions avec joie la possibilité de nous retirer dans notre coin pour y philosopher à l’aise et causer des êtres aimés.
L’existence, sans être brillante, s’annonçait comme devant être supportable.
Le moment arriva de commencer les travaux du gouvernement et je fus, d’un coup, augmenté d’un franc par jour.
Je ne tardai pas, d’ailleurs, à m’apercevoir que Nathan, avec son peu de connaissances en matière de peinture, ne serait pas à même d’exécuter seul l’entreprise et que mon concours lui devenait indispensable. Je songeai donc à profiter de cette circonstance pour me faire valoir le plus possible et laisser le moins possible prise à l’exploitation des deux associés.
Bonnet ne pouvait ni me congédier ni m’éloigner et il se montrait inquiet de la supériorité de mon travail sur celui de Nathan, prévoyant pour l’avenir une concurrence fâcheuse.
Dans le but de me conserver à son service, il imagina donc un stratagème.
Il sembla se confier un jour à moi et me dit qu’il avait l’espérance que son associé et lui seraient autorisés bientôt à rentrer en France. Il ajouta que, si cette autorisation ne leur était pas accordée, ils prendraient leurs dispositions pour fuir et gagner une colonie étrangère. Il était entendu qu’à son départ il me cédait gracieusement la maison parce que, disait-il, j’étais un bon copain et seul capable de les remplacer… Ce serait, d’un coup, ma fortune faite.
Il redoubla de prévenances et d’obséquiosités envers les administrateurs, les religieuses, les prêtres et tous les gros bonnets de la colonie. Il se cassait en deux sur leur passage, prenait plus de peine que jamais, en public, à éviter de parler argot et devenait tout à fait régence. Plus que jamais, il fut interdit au malheureux Nathan d’ouvrir la bouche devant le monde, par crainte qu’il ne commît quelque impair, et il annonça à qui voulait l’entendre que j’allais, sous peu, leur succéder.
Je ne fus pas longtemps dupe de ces manœuvres.
Lorsque les travaux de l’hôtel du Gouvernement furent terminés, le bruit s’était répandu parmi tous les gens susceptibles de confier des travaux de peinture, à Cayenne, que c’était par moi qu’avait été traité le peu de décor ornant cet édifice.
En procédant avec prudence, je pouvais tenter de m’établir à mon compte sans attendre le problématique départ du ménage Bonnet-Nathan.
Je songeais sérieusement à mettre en pratique ce projet, lorsque je trouvai un soir chez moi une convocation du commissaire central m’invitant à passer à son bureau.
Cette convocation ne fut pas sans m’inquiéter.
Que me voulait-on ? Qu’allais-je avoir encore à régler avec ces messieurs ? Dans ma situation, pouvait-on jamais savoir ce que le caprice des administrateurs vous réservait ?
Je demeurai tourmenté jusqu’au lendemain et passai une nuit sans sommeil.
Àl’heure indiquée, je me rendis chez le commissaire.
Depuis la veille, j’avais passé en revue soigneusement tous les actes de mon existence et n’en avais découvert aucun qui pût être répréhensible.
Je n’en étais pas moins très troublé en entrant au bureau de police. Il m’était arrivé tant de fois déjà d’être accusé de crimes et de délits qui n’existaient que dans l’imagination des magistrats !
N’étais-je pas venu au bagne pour le seul crime de ne pas penser comme tout le monde ?
Après quelques minutes d’attente, qui me parurent des heures, le commissaire daigna me recevoir. Ce qu’il avait à me dire, il aurait pu m’en faire part sur sa convocation :
M. le Président du Tribunal de première instance désirait me parler et je pourrais me présenter chez lui quand je voudrais.
Ce « quand je voudrais » diminua un peu mes appréhensions, car il semblait indiquer qu’il ne s’agissait de rien de fâcheux. Malgré tout, j’avais hâte de savoir le but final de cette invitation à comparaître.
L’indécision me mettait à la torture.
Je me rendis sur-le-champ chez le président du tribunal.
Ce magistrat était un nouveau venu à la Guyane. Il arrivait directement de Bordeaux où il s’était trouvé en relation avec des personnes qui étaient de mes amis. Sachant qu’il partait à Cayenne, on l’avait prié de me voir et de faire pour moi tout ce qu’il pourrait pour m’être utile.
Je poussai un soupir de soulagement.
Àl’anxiété succédèrent des espérances nouvelles et, tout en l’écoutant, par une heureuse réaction je ne tardai pas à échafauder quelques châteaux en Espagne.
Bien étrangement, un courant de sympathie s’était établi entre le magistrat du tribunal et l’ex-forçat que j’étais, et notre entrevue fut des plus cordiales.
Il me conseilla de m’établir, me promettant de me présenter dans différentes maisons qui pourraient me fournir des entreprises.
Par son intermédiaire, je devais obtenir, plus tard, les travaux de peinture du Palais de Justice de Cayenne.
Encouragé dans mes projets par cet appui inespéré, je n’hésitai plus à m’établir pour mon compte, au grand désespoir de l’association Bonnet-Nathan qui, jusqu’à cette époque, était demeurée sans concurrence.
Jeanne et moi quittâmes notre pauvre case pour aller habiter dans une petite maison, presque coquette, située au centre de Cayenne.
La pièce du devant fut réservée à Jeanne qui, bientôt, vit s’accroître sa clientèle, — car il était, à la vérité, le seul tailleur habile du pays — et, comme nos occupations ne nous permettaient plus à l’un et à l’autre de nous employer aux soins du ménage, nous prîmes avec nous un libéré qui fut chargé de cette besogne.
Les débuts allaient être difficiles, mais les pires obstacles étaient franchis, nous nous sentions pleins de courage et de persévérance et nous nous mîmes à l’œuvre avec enthousiasme…
Nous ne pensions guère, hélas ! que se préparaient de graves événements qui allaient fortement compromettre notre définitive réussite et motiveraient, peut-être, pour de longues années, notre retour au pénitencier !