III
(Suite).
Ce fut elle qui l’empêcha de rendre ses visites trop fréquentes, lorsqu’il s’y laissait aller sous l’influence d’une intimité nouvelle.
— Car, dit-elle, tu les engages ainsi vis-à-vis du monde, et ton devoir en ce cas serait de te déclarer. Mais il ne faut rien brusquer et attendre qu’on t’aime davantage. Un second mariage est toujours plus difficile qu’un premier, et l’on y réfléchit beaucoup, surtout lorsqu’il y a un enfant. Heureusement, on n’a pas de raison de se défier de toi, et l’on t’aimera.
Mais la passion n’admet pas d’atermoiements et d’hésitations. Oui ou non, tout ou rien, sont les seuls termes qu’elle comprenne. Elle a quelque chose de l’infini, car la notion du temps n’existe pas pour elle ; de l’absolu, car elle n’admet pas les restrictions.
Au bout de trois mois, il semblait à Émile qu’il aimait depuis des années, tant la multiplicité des sensations étendait pour lui la durée des jours il se sentait prêt à tout pour elle, et dans ses élans d’amour le monde étroit des attentes, des réserves, des demi-mesures, disparaissait à ses yeux.
Plus M de Carzet devenait calme et sereine, plus il devenait irrité. À la voir occupée de sa classe, de ses études, des excursions de botaniste qu’elle faisait avec sa fille, même à l’affectueuse douceur de son accueil, il l’accusait d’insensibilité de mollesse de cœur, d’indifférence. Et quand il la voyait, enivrée de la vie nouvelle qu’elle menait au sein de cette belle nature, au milieu d’occupations fécondes et fortifiantes, rayonner et sourire, il se sentait furieux ; car alors elle semblait vraiment ne pas se douter qu’il y eût au monde, pour quelqu’un de ses amis, le moindre prétexte de ne pas se trouver tout à fait heureux.
Que lui-même fût pour quelque chose dans le bonheur de la jeune femme, il ne s’avisa pas d’y songer. Il avait déjà passé l’ère des émotions douces. Une plaisanterie lui semblait odieuse, et quand M de Carzet l’accusait quelquefois de devenir rêveur comme un savant, il était indigné d’une aussi scandaleuse méprise. Parfois, il eût volontiers licencié l’école pour voir si, à force d’isolement, d’ennui peut-être, M de Carzet daignerait s’apercevoir qu’il y avait sur terre un autre amour que celui des ignorants et des pauvres, et à ses pieds, dans le cœur d’un homme, tout un monde nouveau d’émotions ardentes. Il aimait enfin avec toute la fougue d’égoïsme que mettent généralement les hommes dans l’amour, et semblait n’avoir vécu si tranquille pendant trois années que pour fournir à cette passion des forces plus vives.
Suivant ce qui s’était passé dans la journée, sur un mot, sur un regard, parfois il partait le cœur plein, nageant dans l’harmonie des forces et des poésies universelles, grand à toucher le ciel du front, à remplir la voute céleste de son regard et de sa pensée ; — tantôt il se traînait sans force, découragé, fou, maudissant la vie, invoquant la mort.
Malgré les conseils de sa mère, Émile se dit enfin qu’il devait connaître son sort ; qu’un tel état ne pouvait être supporté longtemps sans aboutir au dérangement de l’esprit ou de la santé ; que M de Carzet l’aimait ou ne l’aimait pas, et que la plus simple prudence lui ordonnait de le savoir au plus tôt.
Il s’animait dans cette résolution, un jour, tout en descendant le coteau avec M de Carzet et Marthe ; mais si, lorsqu’il était seul, il se promettait facilement le courage d’une explication avec la jeune veuve, en sa présence il trouvait toujours mille motifs d’attendre encore. Ce jour-là, Marthe le gênait.
C’était de l’ingratitude. Le moyen généralement employé pour faire entendre aux mères qu’on est leur esclave et de se faire celui de leurs enfants. Émile n’avait point manqué à la tradition, et Marthe n’avait point manqué d’accepter son rôle, qu’elle remplissait à merveille ; car, tout en abusant de sa proie, comme il était juste, elle favorisait à chaque instant le rapprochement de sa mère et de son ami, et les forçait à ces familiarités auxquelles l’enfant communique de son innocence. Elle allait de l’un à l’autre, doux trait d’union, colombe messagère des baisers qu’Émile reprenait sur son front et de mille tendresses inavouées.
Marthe, ce jour-là, semblait plus préoccupée qu’à l’ordinaire d’user de son pouvoir ; elle avait refusé de marcher, et, portée dans les bras d’Émile, elle demandait sans cesse telle ou telle chose, et particulièrement, car la lune ne brillait pas, tout ce qui se trouvait à la pointe des arbres, ou en d’autres lieux inaccessibles. Sa mère la grondait. Émile l’excusait et persistait à garder son léger fardeau ; car lorsqu’il tenait l’enfant dans ses bras il se sentait plus près du cœur de la jeune mère.
Ils étaient descendus jusqu’au fond du ravin et marchaient le long du ruisseau, dans les prairies encaissées entre les coteaux boisés. La lumière et l’ombre, dans cette profondeur, offraient d’admirable contrastes, les reliefs enluminés éclataient au bord des plis sombres ; tout le haut des bois étincelait de soleil, et le ciel, s’allongeant au-dessus de leurs têtes en bande azurée, semée de nuages blancs et fauves, paraissait plus haut.
— Oh ! mon ami, vois ces jolies fleurs là-bas. Je les veux !
— Cela ne se peut pas, dit M de Carzet. Il faudrait retourner au pont et faire beaucoup de chemin.
— C’est égal, reprit l’enfant, je les veux ! je les veux !
Et elle tendait les bras. Émile mesura du regard la longueur et les sinuosités de la prairie, derrière lui.
— Monsieur Keraudet, puisque ma fille dit : je veux, je dirai : je ne veux pas, reprit M de Carzet, qui, pour plus d’autorité, posa le bout de ses doigts roses sur le bras d’Émile. Vous obéissez beaucoup trop à cette enfant.
— Alors, dites-moi de vous obéir à vous seule, et donnez-moi beaucoup d’ordres, dit-il d’un accent qui fit monter au front de la jeune femme une vive rougeur.
— Je ne saurais m’arroger de tels droits, répondit-elle ensuite, en donnant à sa voix d’autant plus de froideur que son visage accusait plus d’émotion.
Émile recula de quelques pas, prit son élan et franchit d’un bond le ruisseau, assez large en cet endroit pour qu’il y eût quelque péril à ce tour de force. Il n’avait pas encore touché terre qu’un cri perçant, poussé par M de Carzet, retentit, et, en se retournant il la vit s’affaisser, toute pâle, sur le gazon. Cela le transporta de joie, avec autant de soudaineté qu’il s’était senti, une minute avant, transporté de colère. Il arracha une touffe de myosotis, reprit son élan, et vint tomber aux pieds de la jeune femme, dont il saisit et pressa fortement la main.
— Ah ! pardon, pardon, chère… chère madame : je vous ai fait peur. Pardon ! et merci !
Les yeux d’Émile brillaient d’un tel éclat que M de Carzet détourna les siens ; la voix du jeune homme, quoique haletante, avait aussi une bien expressive éloquence ! la jeune femme voulut répondre ; elle voulait aussi retirer sa main… Elle ne put que fondre en larmes.
— Oh ! s’écria-t-il, ai-je pu vous effrayer à ce point ? Je suis bien coupable !… Hélas oui, bien coupable, car je ne puis m’empêcher d’être heureux !… Et pourtant je ne veux pas… je ne puis supporter que vous pleuriez. Calmez-vous. Ah ! si vous saviez quelle puissance vous avez sur moi !…
— Monsieur, interrompit M de Carzet, qui dompta son émotion par un violent effort et dont le visage devint sévère, tout ceci ne vaut pas la peine… et c’est moi qui vous prie de calmer votre exaltation… et de ne plus faire de telles imprudences. Quant à moi, je suis depuis quelque temps ridiculement nerveuse, voilà tout.
Elle se releva sans vouloir accepter la main d’Émile, et remit négligemment toutes les fleurs à Marthe.
Émile fut accablé de ce dédain. — Elle ne m’aime pas ! — Ce mot, qu’à l’instant il se dit, resta dans son oreille, y tintant comme un glas, à chaque pas qui le rapprochait de la Ravine, où il reconduisit M de Carzet. Pendant le retour, le babil de Marthe seul rompit le silence ; la jeune mère essaya bien de soutenir la conversation ; mais elle n’obtient de son compagnon morne et atterré que des monosyllabes distraits. Elle-même finit par garder le silence, et peut-être ses traits n’exprimaient-ils pas une tristesse moins profonde. Ne trouvant pas le baron à la maison, Émile prit congé brusquement et partit désespéré.
La bonne M Keraudet, qui du premier coup d’œil vit sa peine, essaya de le consoler par toutes sortes de bonnes raisons, lui reprochant son trop d’impatience.
— M de Carzet a des scrupules, disait-elle ; cela se conçoit. Mais plus elle t’aimera, moins elle en aura : il faudrait donc te montrer aimable et attendre tranquillement.
— Tu ne sais pas que c’est le meilleur temps, lorsque les cœurs s’entendent à demi-mot, ou du moins en ont bonne envie. On le regrette plus tard, quand la parole a rompu ce joli charme et que les réalités ne laissent plus sujet de rêver. Mais les hommes, toujours trop pressés, raccourcissent ainsi leur bonheur.
Elle parlait de souvenir, la bonne dame et le souvenir, qui n’a rien de mieux à faire, aime à errer, d’un pas ralenti, dans les sentiers écartés ; mais la passion ne voit que le but, dévore l’espace, et tous les conseils de sa mère ne pouvaient empêcher Émile de s’épuiser en efforts pour atteindre d’un coup l’horizon. Il passa dans les perplexités une telle nuit qu’il résolut d’en finir avec ces tortures. Avouons d’ailleurs qu’il n’avait rien de ce stoïcisme que donnent les épreuves.
La vie l’avait gâté par toutes sortes de tendresses, et, choyé par sa mère depuis l’enfance, doublement servi par un caractère facile et par une vive intelligence, il n’avait point pris l’habitude de vaincre l’obstacle et n’avait pu s’empêcher, à l’exemple de tout le monde, de regarder comme digne de très grande considération son bien-être et son bonheur. Pris dans les serres de cet amour, et se sentant emporté par lui peut-être à l’abîme, il éprouvait le besoin de se défendre, et, s’il n’était pas trop tard, de rompre ses liens à temps pour n’être pas complétement brisé de sa chute.
André Léo.
(La suite au prochain numéro.)
FEUILLETON
DU PHARE DE LA LOIRE DU 10 MAI.
======= N° 10 ======
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