II
(Suite).
Il se promit donc solennellement de provoquer une prompte solution et cela dès la première fois qu’il retournerait à la Ravine. Ce serment fait, la force de le tenir lui manqua, et il passa plusieurs jours sans aller voir M. de Beaudroit et sa fille. S’il en souffrit, au moins espérait-il qu’on s’étonnerait de son absence et que M de Carzet se repentirait de sa froideur. Le cinquième jour, il allait sortir, quand il vit entrer le baron.
— On ne vous voit plus, dit celui-ci. Je vous dois, il est vrai, plus d’une visite ; mais je suis venu chargé fort expressément de savoir de vos nouvelles.
Elle était donc inquiète ? Le jeune docteur eut un mouvement de joie et se décida tout d’abord à sonder le baron. Après quelques instants de réflexion, pendant lesquels il parut écouter son hôte :
— Savez-vous, dit-il en prenant un livre sur son bureau, à quoi je pensais en lisant ceci !
— Quel est ce livre ?
— La France sous Louis XIV. C’est l’œuvre consciencieuse d’un historien moderne qui s’est appliqué à faire connaître, non le relief extérieur des triomphes et des splendeurs du grand roi : batailles, ambassades, fêtes, galanteries ; mais l’inhumaine, l’odieuse, l’épouvantable misère du peuple à cette époque, bien moins grande que criminelle. Il y a là des pages touchant les exactions de la monarchie et la barbarie des seigneurs, que je voudrais lire dans notre école. Ne pensez-vous pas que pour mieux faire sentir au peuple la nécessité de l’instruction, et lui faire chérir l’indépendance, il serait bon de lui exposer le spectacle de l’abjection et de la souffrance où l’a tenu longtemps l’ignorance de ses droits ? Car l’enthousiasme du bien n’existe point sans la haine du mal, et pour les attacher aux biens qu’ils possèdent, pour leur inspirer le désir de nouveaux progrès, il serait efficace de leur apprendre combien le passé doit être haï.
— Eh mon Dieu ! s’écria le vieux gentilhomme en se levant et en marchant dans la chambre, en ces temps-là l’ignorance était la même pour tout le monde, et les seigneurs croyaient aussi naïvement que les paysans à la divinité de leurs droits.
Ils n’étaient pas d’ailleurs tous cruels et méchants, et beaucoup furent ce qu’ils devaient être, c’est-à-dire les protecteurs de leurs vassaux. Et puis, à quoi bon ces récriminations et ces haines contre un système qui n’est plus ? Ces gens-là maintenant dorment tranquillement dans leur tombe, et ce qu’ils ont fait de mal, ils l’ont payé chèrement. Ne vaut-il pas mieux oublier de funestes souvenirs et fondre dans l’union de toutes les bonnes volontés les inégalités qui existent encore.
— C’est parce que ces inégalités sont encore profondes, surtout c’est par ce que ces bonnes volontés sont rares, qu’il y faut, reprit Émile, un agent plus âpre et plus ardent. Confier aux privilégiés le rachat des déshérités, folie ! Si la Révolution déjà n’avait pas fait entendre les grondements de son tonnerre, pense-t-on qu’aurait eu lieu la nuit du 4 août ?
— Sur quel jacobin avez-vous marché aujourd’hui ? s’écria M. de Beaudroit avec impatience.
— Ah baron ! quel ton de grand seigneur vis-à-vis des républicains !
— J’avoue que je n’ai pas encore mis ma main dans celle de M. de Robespierre. Ai-je tort ? ai-je raison ? Que diable ! mon cher ami, je suis né trente ans avant vous ; il faut un peu d’indulgence. Et puis ma grand’mère a eu le cou coupé par les jacobins, et l’on m’a appris pour cela, tout petit, à leur en vouloir. Rancunes personnelles, je ne dis pas, et qui ne prouvent rien ; mais…
— Personne plus que moi, monsieur, ne respecte vos intentions et n’admire vos actes en faveur du peuple.
— Je n’entends nullement être admiré, dit le baron en se rasseyant, car j’agis dans mon intérêt, aussi-bien que dans celui des autres. Vous avez mis des armes entre les mains d’un enfant ; je tâche de faire de cet enfant un homme, afin d’éviter les accidents que par étourderie ou sottise il pourrait commettre. C’est affaire de simple bon sens ; car je ne suis ni de ces ambitieux qui aiment à jouer à casse-cou, ni de ces coquins qui pêchent en eau trouble. Il y a longtemps que j’ai compris que notre intérêt et notre devoir étaient une même chose, et si j’agis en conséquence, cela ne mérite point de couronnes. Ma fille est jeune ; elle a de l’enthousiasme et du dévouement, elle, c’est différent.
— Vous m’expliquez, dit le jeune homme, dont la voix s’altéra un peu, certaines contradictions.
— Lesquelles ?
— Un orgueil de caste qui se fait sentir malgré vous.
— Ah par exemple ! dit le baron surpris de l’accusation. Et où prenez-vous cela ?
— Convenez que la familiarité de nos paysans vous blesse, qu’ils doivent, pour vous plaire, descendre au ton de vos serviteurs, et que si quelqu’un d’eux vous tend la main, vous donnez la vôtre avec répugnance.
— Mais c’est qu’ils ont les mains sales, docteur et des verrues, et… que diable ! on peut avoir de la démocratie sans perdre l’amour de la propreté ! Ah ! vous croyez… quel perfide observateur vous faites, docteur ! vous ne passez donc rien aux vieilles gens ? Et quoi encore ! Ne me supposez-vous point d’autres faiblesses ?
— Je ne puis, monsieur, me permettre de supposer…
— Si ! pourquoi pas ? Je voudrais éclaircir vos doutes. Voyons !
— Je sais qu’il est bien difficile de se dégager entièrement des habitudes de l’éducation. Malgré toute la justice de votre caractère, malgré toute la justesse de votre esprit, il se pourrait que l’égalité des classes ne vous fut pas dans la pratique aussi agréable qu’elle vous semble juste dans la théorie.
— Parbleu ! c’est que l’égalité en puissance n’est pas l’égalité en fait. Quoi de plus simple ? Pouvez-vous demander qu’on recherche d’un pareil amour la stupidité et l’intelligence, la grossièreté et la grâce ? N’a-t-on plus le droit, tout en servant l’intérêt public, de choisir les siens ?
— Dans ces termes, sans doute. Mais généralement les habitudes de l’orgueil de caste poussent bien plus loin. On ne s’occupe pas seulement de la personne, mais de son origine, et par exemple dans les alliances…
Un vif sourire passa dans l’œil clair et intelligent du vieux gentilhomme.
— Eh bien ! dit-il ensuite négligemment, si j’ai gardé de ma caste certaines susceptibilités… épidermiques, je n’ai pas ces préjugés… quant aux alliances… et il me serait tout à fait indifférent de marier ma fille à un gentilhomme ou à un bourgeois, pourvu que ce fût à un homme assez distingué pour être digne d’elle.
Il y eut un silence. L’émotion avait pris à la gorge le jeune docteur, qui n’avait pas espéré une déclaration si franche et si nette. Le baron reprit :
— Et si vous saviez combien il me serait difficile de le trouver cet homme-là parmi les nôtres ? N’ayant pu réussir dans cette entreprise insensée de forcer le fleuve à remonter vers sa source, ils ont boudé la vie, ils se sont immobilisés, et subissent le sort de tout ce qui stagne. Frappée à la tête en 89, la noblesse achève de se tuer par l’oisiveté. Nos jeunes hommes, énervés déjà de naissance par de trop longues alliances aristocratiques, usent le reste de leurs forces dans les plaisirs bas et ne peuvent plus donner la vie qu’à des êtres rachitiques. Mon fils a dissipé la fortune de sa mère avec les plus sottes drôlesses ; il est maintenant poitrinaire et plus vieux que moi. Parlez-lui d’honneur, de vertu ; il plaisante et rit. Il joue, boit, fait courir, et paye les toilettes d’une ancienne ravaudeuse. Quand il ne pourra plus faire de dettes, il cherchera probablement à se marier, et s’il trouve quelque dot, je ne puis compter de sa part que sur des petits-fils imbéciles ou scrofuleux, nés pour offrir au monde le spectacle de l’abâtardissement d’une vaillante race, — car nos ancêtres étaient de ceux qui prirent la Sicile au XI siècle, monsieur Keraudet, le saviez-vous ? — Eh bien ! ce n’est pas tout à fait un préjugé que les nobles filiations et les grands souvenirs ; c’est le respect de l’histoire humaine. Cependant, quand le signe et la réalité sont en désaccord, je préfère la réalité, et je ne demanderais pas mieux que de voir ma fille me donner, par son mariage avec un plébéien nourri des forces vives de ce temps, de vigoureux rejetons, de vrais vivants, des petits-fils aux joues roses et rebondies qui n’aient point l’air en naissant d’avoir oublié leur perruque, tant ils ressemblent à de vieux ancêtres, descendus de leurs portraits. Voilà ce que je rêve comme consolation de ma vieillesse. Voyons, suis-je si inconséquent ?
— Vous êtes…, s’écria Émile, qui suffoqué de joie, saisit la main du baron.
— Un grand homme, n’est-ce pas ? interrompit le vieillard en souriant avec une malice paternelle.
— Mieux que cela, répondit le jeune homme en s’efforçant de voiler sous un sourire l’attendrissement qui faisait monter des larmes à ses yeux, mieux que cela, car la justice et la bonté sont bien au-dessus du génie.
— La ! la ! quel enthousiasme ! reprit le baron en riant.
Ils allaient s’expliquer ouvertement, sans doute, quand M Keraudet entra. Et, bien qu’elle ne fût nullement étrangère à la question, cette sorte de timidité, ou plutôt de pudeur, qui sur de certains sujets retient l’émission de la pensée, arrêta tout épanchement nouveau. L’entretien continua cependant sur les préjugés nobiliaires, et le baron, se plaisant à montrer sa démocratie, les blâmait avec une vivacité encore plus grande que celle de ses deux interlocuteurs. Toutefois, comme s’il eût désiré une revanche, il se prit soudainement à porter ses coups d’un autre côté :
— Après tout, dit-il, nos revenants du XIX siècle sont au moins conséquents dans leur illogisme, tandis que vis-à-vis de leurs principes les démocrates le sont rarement.
— Comment cela ? demanda Émile.
— La force invincible du droit nouveau, sa supériorité sur toute vaine théorie, ce qui le fait tout puissant comme l’évidence et vrai comme la vérité, c’est qu’il a trouvé la pierre angulaire, jusque-là vainement cherchée, et contre laquelle véritablement rien ne prévaudra, c’est-à-dire l’être en lui-même, l’individu, base vivante, irréfutable, qui lorsqu’on la nie peut se lever et dire : Me voilà. Eh bien, cependant, vous avez… nous avons proclamé les droits de l’homme en oubliant seulement la moitié du genre humain, et sur vingt démocrates on n’en trouvera souvent pas un seul qui, ardent à s’affranchir de lui-même, n’entende bien conserver la monarchie dans sa famille et y régir son royaume.
— Vous avez raison à l’égard du plus grand nombre, dit le jeune docteur ; mais pour tout homme délicat et juste qui admire et comprend la femme…
— Oh ! pour admirer et adorer, on ne s’en fait pas faute dans les livres et dans l’amour. Mais si l’on permettait aux femmes de réfléchir, il y a longtemps qu’elles auraient préféré à l’adoration le vrai respect.
— C’est vrai, dit M Keraudet, il y a là-dessus bien des idées fausses. Tous les hommes cependant ne pensent pas de même à cet égard, et mon fils en particulier…
— Mais c’est l’arbitraire et non plus le droit ; chose, même avec les meilleurs, dangereuse. Car, y a-t-il confiscation plus entière et plus absolue que celle contenue dans la déclaration de tout homme, honnêtement épris, qui sollicite la main d’une femme ?
Épousez-moi, c’est-à-dire : Madame, soyez à moi, âme, esprit, corps et volonté, passé, présent, avenir ; remettez-moi vos biens, vos enfants, votre honneur, votre destinée. J’aurai sur toutes ces choses un pouvoir absolu ; vous ne serez rien et je serai tout. Et pour que votre absorption en moi soit aussi complète que celle de l’Indou en Brahma, vous perdrez jusqu’à votre nom et n’en aurez d’autre que le mien.
— C’est la faute des lois, dit Émile abasourdi, et je ne vois malheureusement pas le moyen…
— Pardon ! les lois permettent quelque adoucissement à ces rigueurs, observa le baron d’un ton persuasif, et entre autres à celle que j’ai citée la dernière. Un honnête homme, pénétré des principes d’égalité, peut ajouter à son nom celui de sa femme. Pour donner un exemple, je suppose que ma fille viendrait à se marier, mes petits-enfants pourraient ainsi légitimement porter le nom de Beaudroit.
— Il y a bien longtemps que nous n’avons eu le plaisir de vous voir à la Ravine, madame, » ajouta le baron en se levant et en s’inclinant devant M Keraudet pour prendre congé.
Il continua de parler de toute autre chose, en se laissant reconduire jusqu’à la porte de la rue par son hôte, et leur dernier mot fut : « À demain. »
Émile, revenu près de sa mère, poussa un grand éclat de rire en la serrant dans ses bras.
« Quel original ! s’écria-t-il, et qui pouvait s’attendre à une proposition pareille, amenée par tant de détours ? Il faut convenir que les préjugés des hommes sont bien tenaces. — Moi, m’affubler d’un nom de noblesse et faire souche de gentilshommes, pour plaire à ce démocrate baron ! »
Mais son cœur couvrait tous ces railleries d’un grand cri de joie. « Il me l’accorde, se disait-il ; et maintenant mon sort dépend d’elle seule. » À cette pensée, l’angoisse le reprenait ; mais un élan d’amour lui rendait un peu de confiance. Il l’aimait tant ! Cette immense force d’amour qu’il sentait en lui était à ses yeux le seul trésor, la seule puissance qui pût compenser son indignité vis-à-vis des perfections et des charmes de son idole ; mais devinerait-elle combien elle était aimée ?