IV.
Depuis quelque temps, les deux gardiens du passage, M Chaussat et le capitaine Montchablond, n’y comprenaient rien ; ils ne voyaient plus passer le docteur se rendant à la Ravine. Est-ce qu’il n’y allait plus ?
C’était chose à savoir ; car sans doute il y avait là-dessous quelque bonne histoire, probablement une déclaration suivie d’un refus, et c’était bien fait ; et M Chaussat s’en frottait les mains. Avant de l’affirmer, toutefois, mieux valait en être sûr. M Chaussat se mit en quête.
Émile partait, le cœur plein de trouble, de crainte et d’espoir, pour aller adresser à M de Carzet cette question redoutable de laquelle, — il le croyait du moins — dépendait sa vie, quand, au moment de s’engager dans la Grand’Rue, qui devait le conduire sous les fenêtres de M Chaussat et du capitaine, il rebroussa chemin brusquement et prit au milieu des champs un sentier qui, par d’assez longs détours, lui faisait éviter la ville. Ce n’était pas la première fois qu’il usait de ce subterfuge. L’inquisition établie par les deux voisins à l’égard de ses faits et gestes lui était devenue insupportable. Il avait vainement essayé de la déjouer ; il avait eu beau passer d’un pas rapide et furtif, raser l’une ou l’autre des maisons, ou se tenir au milieu du chemin, à la plus grande distance de chacune d’elles, il n’échappait à Charybde que pour tomber dans Scylla ; et toujours quelque interprétation effrontée ou quelque insinuation perfide l’atteignait.
Ce jour-là surtout il se fit un plaisir, quelque peu superstitieux, d’échapper à leur surveillance, et se lança dans la campagne en tournant le bourg.
On était à la fin d’août. Les froments déjà coupés, ne laissaient à quelques guérets qu’une rude enveloppe de chaume, tandis que le sarrasin, tout en fleurs, couvrait les plateaux de ses nappes blanches. Cette céréale est en Bretagne l’aliment national et populaire, comme sont en Orient, le riz, en Italie la polenta, en Limousin la châtaigne. C’est la joie de l’âtre pauvre et affamé, le soir, quand sur un feu de genêts la galettoire se balance, et cuit, sans four ni boulanger, le pain quotidien. Ce petit blé lui-même, dans sa physionomie comme dans ses habitudes, est éminemment populaire. Bas de tige, maigrelet, tenaces ses racines, amies des sols pierreux et légers, se contentent de peu et n’en produisent pas moins des grains abondants, noirâtres, triangulaires, nés d’une fleur blanche et modeste, au parfum sauvage et doux, qu’entourent de leurs bourdonnements les abeilles.
Ce pauvre toutefois a son luxe. Il participe aux trésors dont la nature comble les petites mousses aussi bien que les grands chênes, et sur ses feuilles viennent se déposer successivement toutes les nuances de l’automne, du vert tendre au jaune le plus vif, du brun le plus sombre au rouge ardent. C’est de la floraison à la maturité que cette richesse de tous se déploie ; après que des sucs d’un sol granitique, et des baisers du soleil, la fleur a pétri son fruit, c’est alors que la feuille arbore les plus vives couleurs et que la tige se teint de pourpre, comme pour la fête de l’œuvre accomplie. Bientôt la moisson a lieu, et le blé noir, lié en javelles, arc-boutées deux à deux, reste exposé sur le champ pour sécher opération souvent longue et difficile ; car c’est généralement en septembre, saison ingrate, que le sarrasin arrive à maturité. Pendant tout le temps du séchage, ces gerbes aux tons chauds et rougeâtres, qui, alignées comme de petites tentes, couvrent les champs, font dans le paysage l’effet le plus pittoresque.
Émile passait au milieu de ces champs fleuris, le cœur plein de son amour et roulant en son esprit la solution du problème d’où sa destinée dépendait. Bien des craintes l’agitaient ; mais le ciel était si splendide, tout ce qui l’entourait était si fécond, si pur, si impuissant, et respirait tant de vie, que l’air chaud et embaumé, tout en remplissant sa poitrine, lui portait en même temps l’espérance au cœur. Il allait rentrer dans le grand chemin pour le traverser, quand il lui sembla voir un plus haut, à travers la haie, un chapeau de femme dont la forme particulière lui rappela M Chaussat. Mais elle ne pouvait être si loin de Savenay, et d’ailleurs il ne s’en occupa guère. Il sauta dans le chemin, le suivit quelque temps, et l’abandonna bientôt, pour prendre dans les champs un chemin d’exploitation qui traversait le plateau, en se dirigeant vers la Ravine.
Il avait à peine franchi la haie qui séparait le champ du chemin, qu’un chien, en jappant, vint se jeter dans ses jambes, suivi d’une petite fille qui était Marthe. À quelque pas se trouvait M de Carzet, occupée sur la lisière du blé à se composer un bouquet de feuilles, en groupant par gradation les nuances les plus fines et les plus chaudes.
Émile s’arrêta, saisi tout à la fois par la présence de M de Carzet et par cette pensée : — était-elle donc venue à sa rencontre ?
Cependant elle semblait ne pas le voir, et ni les jappements du petit chien ni la voix de Marthe saluant Émile d’un cri joyeux, ne lui avait fait tourner la tête. Il fallut que l’enfant vînt lui dire : « Voici notre ami. » Alors elle se retourna et tendit la main à Émile. Elle avait le teint fort animé, et sous son chapeau de paille ses yeux et ses joues éclataient comme la fleur au milieu des blés.
Émile ne trouva rien à lui dire, sinon quelques mots sur le groupement artistique des nuances de son bouquet, et ils se mirent à suivre à petits pas la lisière du champ, le long de la haie, choisissant ça et là quelque feuille, brune ou empourprée. Marthe jouait avec le chien. Pour éviter un bond de son camarade, elle se jeta brusquement sur sa mère ; la main de celle-ci laissa échapper son bouquet et les feuilles se dispersèrent.
— Oh ! quel dommage ! s’écria la jeune femme avec l’accent du regret.
Émile et Marthe s’empressèrent de ramasser les feuilles éparses, et tandis qu’ils étaient occupés de ce soin et que le jeune chien, aux grands cris de la fillette, s’en mêlait aussi, M de Carzet se jeta, comme accablée, à l’ombre de la haie, sur l’herbe. Sa robe, gracieusement étendue autour d’elle, ne laissait passer que le bout de deux petits souliers gris qu’on eût pu croire dérobés à Marthe.
Elle arracha pensivement quelques mousses et se mit à les contempler. Bientôt, l’enfant vint jeter sur les genoux de sa mère une poignée de feuilles éclatantes ; Émile apporta le reste de la récolte, et M de Carzet recommença patiemment sa fantaisiste récréation.
Sous les rayons du grand décorateur de ce monde, il y a des heures où tout apparaît plus grand, plus pur et plus idéal, de même que dans la vie, à certains jours, d’autres foyers de chaleur transfigurent et embrasent toutes choses.
André Léo.
(La suite au prochain numéro.)
FEUILLETON
DU PHARE DE LA LOIRE DU 12 MAI.
======= N° 11 ======
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