IV
(Suite).
D’un humble rameau tout à l’heure dans l’ombre, le soleil fait un chef-d’œuvre de splendeur ; comme de la scène la plus simple, de l’action la plus commune, la jeunesse fait un gracieux tableau, l’amour un poëme.
Un genou en terre et la tête penchée, afin de mieux voir, sous les plis du voile et sous les ailes du large chapeau, le charmant visage de celle qu’il aimait, Émile restait plongé dans une adoration muette, mais pleine de pensées.
Autour d’eux régnait le silence des chaudes heures du jour ; l’enfant elle-même, alanguie, allait et venait sans bruit ; des papillons bruns ou pourprés passaient ; quelques mouches bourdonnaient en se posant sur les feuilles lustrées de l’aubépine ; les mouches aux tons chauds et les herbes s’affaissaient mollement sous le poids de la jeune femme, et au-dessus de sa tête l’air bleu, lumineux, tremblait en la caressant.
Mde Carzet ne retrouvait plus la première ordonnance de son bouquet et créait sans cesse de nouvelles combinaisons, que, mécontente, elle détruisait aussitôt. Ses lèvres entr’ouvertes par un vague sourire, laissaient échapper un souffle précipité, inégal ; ses joues étaient vives, et ses yeux cherchaient vainement à cacher leurs feux sous l’ombre de leurs cils et de leurs paupières. Elle disait ça et là quelques mots, auxquels Émile ne répondait que par des monosyllabes. Enfin, les mains de la jeune femme retombèrent oisives sur ses genoux.
— Je ne sais ce que j’ai, dit-elle, mais je ne parviens à rien de joli.
— Pardon, murmura Émile.
— Vous trouvez ? non. Mais aussi vous ne dites rien. Conseillez-moi.
Elle reprit quelques feuilles ; il en choisit d’autres sur sa robe et les lui présentait à mesure, et elle les plaçait ainsi. Je crois qu’il n’y songeait guère, et pourtant le bouquet se trouva charmant.
— À la bonne heure, dit-elle, vous réussissez à tout, monsieur.
— Ah ! dit-il, s’il était vrai !
— Qu’ambitionnez-vous donc demanda M de Carzet.
Mais à peine eut-elle dit ces mots que, sans attendre une réponse, elle se leva, comme saisie d’une frayeur subite. Émile n’était pas moins ému.
— Marthe ! appela d’une voix altérée la jeune mère.
Des jappements se firent entendre dans le chemin, derrière la haie, et furent suivis d’aigres exclamations : « À bas ! vilaine bête ! à bas ! oh ! l’horrible chien ! » N’était-ce pas la voix de M Chaussat ? Par une ouverture qui était proche, Émile sauta dans le chemin, et M de Carzet regarda. Marthe, qui s’était ralliée près de sa mère, appelait Sapajou ; mais l’espiègle enfant parti d’un éclat de rire en voyant le chien tout emmêlé dans le peloton de M Chaussat et qui usait de ses dents pour se débarrasser, au grand désespoir de la vieille fille.
Celle-ci eut bien voulu se charger elle-même de la besogne ; mais elle avait l’air si irritée que Sapajou, craignant des voies de fait, lui montrait les dents aussitôt qu’elle s’approchait, et recommençait, dès qu’elle s’était retirée, à ronger la laine.
— L’horrible bête ! l’odieuse bête criait M Chaussat, que chaque coup de dent semblait atteindre. On devrait fusiller cela.
Car cette digne personne employait parfois, par habitude de voisinage, des expressions militaires.
— Mille pardons, mademoiselle, dit sèchement Émile, Sapajou est une bête bien élevée et qui ne pouvait s’attendre à trouver là votre peloton.
En même temps il acheva de briser la laine et de dégager le chien. Un peu déconcertée d’abord, M Chaussat répondit aigrement :
— Et pourquoi donc, mon cher monsieur, mon peloton ne devait-il pas se trouver là ? Il me semble pourtant que les chemins sont pour tout le monde — excepté pour ceux qui ont des raisons de passer par des sentiers et de se cacher derrière les haies.
Cette dernière insinuation avait été dite à voix plus basse, comme si l’auteur même en avait eu honte, ou plutôt par l’effet de cette lâcheté qui évite de s’attaquer aux personnes présentes, surtout quand ces personnes possèdent des prestiges, bien autrement puissants que l’honnêteté, pour commander le respect aux âmes viles.
Mde Carzet n’en perçut que l’accent et le murmure, et reçut l’impression d’une méchanceté sans en démêler le sens ; mais Émile plus proche, avait saisi les odieuses paroles, et le regard qu’il lança à la vieille fille tout en la réjouissant du succès de sa malice, l’effraya. Ramassant à la hâte les débris de sa laine et saluant M de Carzet, qui lui rendit froidement son salut, M Chaussat se hâta de s’éloigner, non sans avoir lancé de haineux regards à Sapajou.
Cette désagréable rencontre avait ramené de très-haut l’esprit de nos promeneurs, et tous deux se sentant froissés de leur chute. Émile éprouvait une profonde irritation, non-seulement de l’espionnage dont il était l’objet, mais de voir M de Carzet exposée, à cause de lui, à de sots et méchants propos. C’était un motif de plus pour hâter une explication qui, d’une façon ou de l’autre, devait les terminer ; mais, arrivé à ce moment terrible où un mot allait décider de son bonheur ou de son malheur, le cœur étreint jusqu’à la souffrance, Émile restait sans paroles. Quant à M de Carzet, elle paraissait troublée.
Évidemment l’apparition de M Chaussat au milieu de leur idylle et l’air perfide et hostile de cette digne personne faisaient réfléchir la jeune femme au plus ou moins de convenance de ce tête-à-tête champêtre, qu’elle avait d’abord accepté comme étant aussi naturel qu’imprévu, mais qui pouvait passer aux yeux des gens du pays pour un délit prémédité.
Sous cette impression, elle hâtait le pas et semblait impatiente d’arriver à la Ravine. Chaque minute diminuait l’espace et le temps qui restait à Émile pour s’expliquer. Il s’était, nous l’avons dit, promis d’avoir une explication le jour même, et l’incident qui venait d’avoir lieu l’y engageait encore. Marthe, sans cesse en avant ou arrière, grâce au compagnon de jeu qu’elle s’était choisi ce jour-là, riait aux éclats des cabrioles de Sapajou et laissait en un complet tête-à-tête sa mère et son ami. Émile pouvait donc parler ; mais qui sait la pudeur et la susceptibilité des sentiments vrais ne s’étonnera pas de son hésitation. Depuis un moment ils n’échangeaient que des mots insignifiants, uniquement pour remplir le silence, et M de Carzet marchait toujours, de son beau pas rapide, comme si elle eût voulu fuir cette déclaration qui errait sur les lèvres d’Émile et qu’elle pressentait peut-être.
Ce n’était point ainsi, en courant, qu’il pouvait lui parler de cet amour si profond, si éternel, qu’elle lui avait inspiré, dans lequel il voulait fixer, immobiliser sa vie entière, Une sourde impatience le gagnait. Il eût voulu pouvoir arrêter sa robe aux buissons qu’elle effleurait ; mais les buissons, les genêts épineux même, semblaient céder amoureusement aux ondulations gracieuses qu’imprimait à cette robe celle qui la portait.
Enfin, dans le chemin, qui de plus en plus se rétrécissait, une ronce vint à barrer le passage ; Émile s’en saisit, non pour l’écarter, mais pour la tendre devant la jeune femme, en lui faisant remarquer la délicatesse des petites roses blanches portées par la guirlande épineuse.
— C’est vrai, dit M de Carzet ; ici, les plus humbles choses, et même les plus méprisées, ont une adorable beauté. Notre luxe à nous sent la pauvreté : cela se vend, s’achète, a son prix coté, c’est vulgaire ; cela respire de toutes parts l’effort, la limite ; au lieu que dans la nature, la beauté d’elle-même est inépuisable et abonde. C’est la vraie richesse.
— Ah ! dit Émile en la regardant, il existe une beauté bien plus profonde, mille fois supérieure, et qui ouvre à l’âme des espaces mille fois plus grands ! Toutes les magnificences de la terre ne valent pas les enchantements que renferme un seul regard, et cette grâce naïve des choses est bien peu en comparaison de la moindre parcelle d’amour et de volonté réfléchie.
— Sans doute, répondit-elle en rougissant.
Et comme Émile, toujours devant elle, tenait le sentier, elle mit un pied dans le blé fleuri.
— En vérité, madame, s’écria-t-il en s’effaçant, pardon ! Je crois que je vous ai volé une minute, et vous fuyez avec tant de hâte !…
— Je fuis !… Vous n’y pensez pas, monsieur. Quelle raison aurais-je de fuir ?
— Je crains que ma rencontre ne vous ait été importune.
— Vous ne le croyez pas.
C’était d’un ton de doux reproche qu’elle avait dit ces mots.
— Ah ! ce que je dois croire, dit Émile d’un accent profond, vous seule le savez, dites-le-moi.
Mde Carzet pâlit :
— Marthe ! appela-t-elle. Où peut être cette enfant !
— À deux pas, madame, répondit Émile avec amertume. Rassurez-vous.
L’enfant accourait. La jeune mère la gronda sans savoir pourquoi, l’embrassa de même, et retint dans sa main la main de l’enfant. Au bout de quelques pas, jetant sur Émile un regard furtif, M de Carzet le vit sombre. Elle rompit le silence en disant :
— Vous avez été fort occupé, monsieur, tous ces jours !
C’était avouer qu’elle avait remarqué son absence et lui en demander le motif. Il en eut un tressaillement de joie ; car il la laissait jouer de son âme comme d’un instrument qui fut à elle, et n’eût pu, d’ailleurs, l’en empêcher.
— Je les ai passés fort cruellement, dit-il.
— Vous avez été souffrant ? s’écria-t-elle en se rapprochant d’un pas et avec une sollicitude dont il fut si touché, qu’il prit la main de la jeune femme et la voulut serrer dans les siennes ; mais elle la retira vivement d’un air sévère.
André Léo.
(La suite au prochain numéro.)
FEUILLETON
DU PHARE DE LA LOIRE DU 14 MAI.
======= N° 12 ======
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