IV
(Suite).
Il y eut un nouveau silence. M de Carzet cueillit une fleur et la présenta au docteur, en lui demandant le nom. Après l’avoir examinée, il la nomma ; elle tendit la main pour la reprendre.
— Vous y tenez ? demanda-t-il.
— Moi ! non.
— Alors, laissez-la-moi.
— Pourquoi ?
— Je vous en prie.
— Quel enfantillage ! Au reste, ajouta-t-elle un instant après, un peu ironiquement, je vous l’ai dit, je n’y tiens pas.
Sous un regard d’Émile, plein d’une brulante éloquence, elle baissa les yeux. Ce regard disait : Vous voulez me faire mal, je le vois, faites, je suis à vous.
Ils continuèrent de marcher en silence l’un après l’autre. Émile, tout en déchiquetant de ses mains nerveuses la petite fleur, jetait des regards anxieux sur sa compagne. Elle avait toujours les yeux baissés ; un voile d’embarras et de tristesse couvrait ses traits. Ces bontés, ces rigueurs, ces faveurs accordées et reprises, ces fluctuations constantes, était-ce coquetterie ? Non ; il suffisait de la voir pour rougir d’une pareille pensée, tant il y avait dans cette jeune et belle créature de sincérité visible. On eût dit plutôt qu’une vague inquiétude la dominait, que des sentiments contraires s’agitaient en elle.
Àson tour, elle leva les yeux sur Émile, dont le visage exprimait une mortelle angoisse, et, par un mouvement rapide, cueillant une autre fleurette, elle la lui remit avec un charmant sourire.
Mais comme il la remerciait avec chaleur, le correctif revint :
— Puisque vous aimez tant les fleurs, dit-elle.
Émile retrouva naturellement la réponse naïve :
— Ce ne sont pas les fleurs que j’aime.
— Ah ! dit-elle ; et sous prétexte de rappeler Marthe, qui déjà les avait quittés, elle s’échappait ; mais il la retint résolument. Il en était arrivé à cette tension de l’esprit où le pire mal devient l’incertitude.
— J’aime tout, reprit-il, ou je n’aimerai plus rien. Toute mon âme est près de se fondre dans une adoration infinie, ou de s’abîmer dans le désespoir. Choisissez pour moi. Je vous aime ! je vous aime ! vous le savez bien. Parlez !
Il la vit toute tremblante, pâle.
— Oh ! dit-elle douloureusement, pourquoi m’aimez-vous ainsi ? Pourquoi voulez-vous nous séparer ? J’aurais été si heureuse de vous avoir pour ami !
— Pour ami ! pour ami ! répéta-t-il, c’est impossible ! Qui donc aimez-vous d’amour ?
— Personne ! s’écria-t-elle, étonnée d’un pareil soupçon. Oh ! non ; seulement, j’ai juré de rester fidèle à la mémoire de mon mari, et je tiendrai mon serment. J’ai à remplacer près de ma fille l’amour et les soins de son père, et je ne déserterai point cette tâche. Oh ! pourquoi m’aimez-vous ainsi ? J’étais si heureuse de vous connaître ! Et maintenant, il faudra ne plus nous voir.
Elle pleurait abondamment, et, si désolé que fût Émile, il reprit quelque espérance. Aussi osa-t-il insister, peindre avec feu son amour, représenter à cette jeune femme combien à son âge le vœu d’un perpétuel veuvage était insensé. Il eût presque dit coupable, et le pensait bien. Mais plus il était éloquent, pressant, plus M de Carzet semblait effrayée.
— Non, jamais ! disait-elle, jamais ! C’est impossible. Vous vous trompez. Mon devoir est de me consacrer à ma fille. Mais vous me causez un grand chagrin ! Je vous supplie de renoncer à cet amour, de vous consoler. Car je serais malheureuse, monsieur, oh ! bien malheureuse, de vous savoir malheureux à cause de moi !
Et voyant Marthe qui revenait vers eux, elle lui arracha ses mains, qu’il tenait, et, tout éplorée, courut au-devant de sa fille et l’entraîna, interdisant du geste à Émile de les suivre.
Émile resta quelque temps étourdi à la même place, regardant fuir dans le sentier la robe onduleuse de la jeune femme ; puis l’image chérie disparut, et il se dit qu’il ne la verrait plus, que c’en était fait de ces charmants entretiens, de cette adoration du cœur et des yeux, où il s’absorbait près d’elle ; qu’il lui faudrait vivre loin, désormais de cette femme, qui s’en allait, emportant dans son cœur, sa vie, ses espoirs, ses élans, tout le meilleur de son être, tout ce qui le faisait grand, tout ce qui le rendait bon, tout ce qui eût pu le rendre heureux. Son courage l’abandonna ; il ne vit plus de la vie à ce moment que ses amertumes et ses faussetés, et se dit qu’il n’en voulait plus, qu’il ne la supporterait pas.
En vain autour de lui bourdonnait la fête des fleurs, des épanouissements de la terre. En vain le doux parfum du petit blé noir, son compatriote, essayait-il de lui rappeler les joies du foyer, les poésies de l’enfance et tous les intimes bonheurs oubliés ; il n’entendait ni le chant affairé de l’abeille parlant de production, de richesse et de travail, ni la note monotone et sceptique du grillon, qui semble railler au nom de l’éternité les choses passagères. Il souffrait âprement. Il souffrait, et toutes ces splendeurs qui, une heure auparavant, aux pieds de son Ève, lui semblaient l’Éden, lui paraissaient maintenant menteuses, funèbres, empoisonnées.
Après ses abattements, la douleur lui fit sentir ses aiguillons, et il voulut, vaine illusion des souffrants, fuir ce lieu où la désolation était tombée sur sa tête. Il marcha une heure au hasard sur les pentes, dans les taillis, se laissant aller parfois sur le sol, puis se relevant sous une douleur plus âpre et plus vive. Comme il débouchait d’un bois dans un chemin et reconnaissait avec une sorte d’effroi qu’il était encore tout près de la Ravine, il se vit en face du baron.
— Eh bien ! s’écria celui-ci, quel air étonné, hagard ! Nous sommes en plein jour, mon cher docteur et vous abusez du droit de rêver !
— Pas de railleries ! monsieur, je suis perdu ! répondit le jeune homme, et il s’enfuit, laissant le baron pétrifié.
Arrivé chez lui, le soir, Émile s’enferma, fuyant même les consolations de sa mère. Le bonheur, la vie facile, qu’il avait goûtés jusque-là, semblaient ne l’avoir préparé qu’à mieux souffrir. Jusque-là, il n’avait surtout vécu qu’en savant et en curieux, n’attachant son cœur bien fortement à aucune chose, attendant ; le premier lien puissant qu’il avait formé avec la vie, arraché, lui emportait l’âme.
Il ne se voyait plus d’intérêt au monde. Il eût ardemment désiré mourir.
Le lendemain, après une nuit dont les orages se lisaient sur ses traits flétris, Émile vit rentrer dans sa chambre sa mère, accompagnée de M. de Beaudroit. Peut-être M Keraudet avait-elle redouté pour son hôte un rude accueil ; mais quand elle eut vu son fils baisser la tête douloureusement et abandonner sa main au baron, elle sortit.
— Mon jeune et cher ami, dit M. de Beaudroit, je suis venu vous exprimer mon vif chagrin. Ma fille, en vous refusant, m’a cruellement froissé : car je vous désirais pour gendre. Je croyais Antoinette plus sensible à votre amour ; mais mon avis est que vous avez parlé trop tôt. Un cœur de vingt-six ans, doux et tendre comme le sien, est bien accessible à d’aussi bonnes raisons que les vôtres. Il eût fallu lui laisser le temps de se détacher peu à peu de ses folles résolutions… Cependant je ne suis pas chargé de vous donner des espérances. Antoinette, au contraire, m’a déclaré fermement sa volonté de rester veuve. Ces jeunes femmes, ça ne doute de rien. Ce que je puis vous dire pourtant, c’est qu’elle a voulu vainement me cacher ses larmes ; c’est qu’elle est au désespoir de la perte de votre amitié, qu’elle est inquiète de vous et se maudit de votre chagrin.
— Qu’elle veuille donc bien m’oublier, dit Émile. Je serais trop coupable d’ajouter un tourment à ses chagrins. Il est digne d’elle de rester fidèle à un souvenir sacré. J’ignorais qu’elle eût adoré son mari.
En même temps une jalouse rougeur colorait ses joues.
— Voilà ce qui vous trompe, s’écria M. de Beaudroit, et ce qui la trompe elle-même. Ma fille n’a jamais aimé son mari qu’à la manière d’une femme honnête, et de bonne volonté, qui n’a rien de mieux à faire. Je l’ai bien vu, moi, qui de mon côté l’ai mariée aussi bêtement que les pères le font. M. de Carzet était un de ces viveurs de bonne compagnie qui pratiquent le respect d’eux-mêmes dans les exactes limites du décorum. Il avait une délicatesse de race, un bon goût natif, un esprit accommodant, point de principes ; parfaitement raisonnable et sachant toujours s’arrêter à temps. Il n’était ruiné de corps et d’âme qu’à moitié quand il me demanda ma fille. Comme il n’était ni bête, ni laid, ni joueur, ni trop débauché, qu’il avait des manières de gentil homme et le respect des liens de famille, car il passait pour un bon fils, je le trouvai préférable à quantité d’autres. Il plut à Antoinette et sut gagner sa confiance. Me voyant désirer ce mariage, et persuadée par l’exemple de toutes ses amies qu’il était nécessaire de se marier avant dix-huit ans, elle l’épousa. M. de Carzet fut pendant un an fort amoureux de sa femme ; je ne vois guère, en vérité, comment il eût pu faire autrement. Vint la naissance de Marthe, dont ma fille voulut absolument en être la nourrice ; fidèle à l’égoïsme qui l’avait guidé toute sa vie, M. de Carzet reprit alors ses anciennes habitudes, négligea sa femme, eut des maîtresses. Antoinette elle-même n’en put douter. Elle fut digne, sévère, calme, comme on peut l’être quand la passion n’existe pas, et se renferma dans son rôle de mère. Un jour, on lui rapporta son mari blessé, non pas même en duel, mais dans une rixe après souper. Le mal, qui d’abord paraissait peu grave, le devint. Ce choc eut des suites funestes. M. de Carzet reçut pendant une année les soins dévoués de sa femme, et ne put guère manquer de lui en être reconnaissant.
André Léo.
(La suite au prochain numéro.)
FEUILLETON
DU PHARE DE LA LOIRE DU 18 MAI.
======= N° 13 ======
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