‹ Attendre-EspérerChapitre 16 sur 20 · IV

IV

(Suite).

Or, vous le savez, les femmes (qu’on élève pour cela d’ailleurs) ont, ou se figurent avoir, une sensibilité stupide. Adorer le malheur est leur mot d’ordre, exagérer le sentiment est leur manie, et il faut bien convenir qu’il n’en saurait être guère autrement, puisqu’elles n’ont pour tout domaine d’action que l’imagination et la fantaisie. C’est donc tout simplement au repentir, non prouvé, de cet époux infidèle que ma fille sacrifie sa vie tout entière et le bonheur d’être véritablement aimée. Peut-être même ce malheureux égoïste lui aura-t-il demandé un serment.

Dans les premiers temps, ne voyant ma fille entourée que de prétendants à peu près semblables au mari perdu, je n’ai point combattu sa résolution. Je l’ai amenée volontiers à la campagne pour la soustraire à ces obsessions, et j’attendais encore pour la presser de faire un bon choix. J’ai désiré, je désire que ce choix tombe sur vous, et peut-être encore ne serait-il pas impossible…

Émile secoua la tête avec un triste sourire.

— Elle m’a défendu de la revoir, dit-il.

— Je le sais ; mais j’ai obtenu quelque chose à cet égard. « Ainsi, lui ai-je dit, voilà une rupture publique ! Après tant d’intimité, qui ne devinera que tu as refusé le docteur ? C’est donc non-seulement un chagrin mortel que tu lui causes, mais l’amer désagrément d’un échec dans l’opinion. »

Émile haussa les épaules.

— Je suis persuadé que cela vous est égal, du moins pour le moment, reprit le baron. Mais Antoinette a de l’amour-propre pour ses amis. Enfin, ai-je ajouté, voici notre école du dimanche désorganisée : car ni toi ni moi ne pouvons remplacer les leçons si bien faites par le docteur, ni l’autorité que prête à ces réunions la présence d’un homme profondément aimé et respecté dans le pays. Elle s’est rendue à toutes ces raisons, et il a été convenu que vous seriez invité à revenir le dimanche. Et maintenant, mon ami, si vous m’en croyez, c’est à vous d’accepter ce retour et d’en profiter pour obtenir davantage… Eh bien ?

— Vous demandez, dit Émile, à un malade pris de fièvre chaude de marcher tranquillement, quand il ne peut que tomber ou courir ! Ou je ne sortirai pas de cette chambre, ou j’irai en Chine. Il m’est impossible de vous dire ce que je ferai, mais assurément rien de calme.

— Hélas ! dit le baron, la persévérance n’est point la vertu des jeunes gens de ce temps-ci. Je suis plus jeune que vous, moi, j’espère toujours. Lutter corps à corps avec la fortune, n’est-ce pas la vie ? Et c’est seulement ainsi qu’on gagne les places et qu’on emporte les batailles. Nous faisions ainsi autrefois. Mais il n’y a vraiment plus de jeunes que les gens de soixante ans.

Il laissa Émile ébranlé, prêt à se rattacher à l’espérance offerte. Mais déjà s’était répandue la nouvelle du rendez-vous surpris par M Chaussat. Il n’était bruit à Savenay que de ce scandale. On répétait avec horreur que M de Carzet et le docteur Émile Keraudet se donnaient des rendez-vous dans la campagne, afin d’échapper à la surveillance du baron, qui voyait de mauvais œil les visites trop fréquentes du docteur. On qualifiait énergiquement la conduite de cette jeune femme, qui ne rougissait pas de rendre son enfant témoin de ses rendez-vous avec un amant. Une amie charitable vint en grande hâte instruire de tout cela M Keraudet. Celle-ci demanda des explications à son fils. Émile vit la réputation de M de Carzet compromise, et en fût au désespoir.

Il hésitait déjà vivement à commettre l’imprudence que lui conseillait le baron : car enfin, s’il échouait au bout d’une nouvelle attente, d’un nouvel espoir, il n’en serait probablement que plus misérable. Mais désormais c’était pour M de Carzet elle-même qu’il ne pouvait risquer une pareille épreuve. S’il continuait de la voir, le moindre hasard, pareil à celui de leur rencontre du jour précédent, fortifierait les soupçons, propagerait ces odieux propos. Il devait donc cesser absolument ses visites, et, ne trouvant point le courage de vivre ainsi près d’elle sans la voir, il devait partir.

Faut-il l’avouer ? Mais à quoi servent sur ce point nos pruderies ? Peu de caractères échappent à la secrète influence des petites considérations qu’on dédaigne tout haut. Il n’est point d’être assez puissant pour vivre absolument en dehors de son milieu, ni assez grand pour que, dans son sommeil au moins, les Lilliputiens re l’enlacent. Le nombre est toujours une puissance. Donc, parmi les motifs qui déterminèrent Émile, se peuvent compter l’indignation, la colère et la mortification qu’il éprouva de voir ses sentiments exposés aux commentaires et aux quolibets de sa petite ville. Il y avait sur ce point dans sa conscience (comme dans celle de bien d’autres) une petite énigme à résoudre : il méprisait profondément l’opinion de tous ces gens-là, et n’en souffrait pas moins de l’idée d’être défait à leurs yeux.

Il écrivit au baron qu’après les réflexions les plus sérieuses, il jugeait que le devoir et la prudence lui ordonnaient de partir, non pour oublier, mais pour donner au moins à sa douleur la seule consolation qu’elle put éprouver : le mystère et la solitude. M de Carzet connaissait son amour, ses vues, son caractère, ses désirs ; il resterait le même et l’adorerait toujours. Il partait. Était-ce pour quinze jours, un mois, un an, il l’ignorait lui-même. Il savait seulement qu’il est des douleurs que les consolations aigrissent et que le mouvement rend peut-être plus supportables.

Quelques heures après, le docteur Émile embrassait sa mère tout en larmes et prenait le train pour Paris.

On pense que ce départ subit donna lieu à de nombreux commentaires, au coin de la Grand’Rue et ailleurs. On se moquait âprement de ce pauvre docteur qui, après avoir eu le mauvais goût de préférer une étrangère aux jeunes beautés du pays, s’était vu trompé dans son ambition. On assura que la dernière visite du baron n’avait eu d’autre objet que d’adresser à M. Keraudet de vifs reproches et de lui interdire sa maison. On battit des mains à cette aventure, et mille quolibets, plus prompts que le train qui l’emportait, suivirent le jeune docteur dans sa fuite.

Le baron après avoir lu la lettre d’Émile, avait haussé les épaules et s’était mis à marcher de long en large de l’air le plus contrarié. Puis il avait tendu la lettre à sa fille, qui l’interrogeait du regard, et tout en continuant sa marche il ne cessa d’attacher sur elle un regard observateur. Il la vit pâlir ; elle garda la lettre dans ses mains plus longtemps qu’il n’était nécessaire pour une seule lecture, et la remit enfin sur la table sans dire un mot.

— Que penses-tu de cette décision ? demanda M. de Beaudroit.

— Il cherche à se consoler, et fait bien, dit-elle.

Sa voix était fort altérée : elle sortit au bout d’un instant, et le baron haussa les épaules plus que jamais.

Tout suivit à la Ravine le même train qu’auparavant, à l’exception du vide que laissaient dans les leçons du dimanche des cours faits autrefois par le docteur. M de Carzet se montra la même dans ses bontés pour les gens du pays et dans ses soins pour l’école d’adultes, qui prit même pendant l’hiver un plus grand développement. Les observateurs remarquèrent chez la jeune veuve une teinte de tristesse ; on assura que la fraîcheur de son teint avait subi une altération prononcée ; peut-être même, en dépit de sa ponctualité, de ses efforts dévoués, les écoliers sentirent l’absence d’une certaine chaleur émue, effet non de la volonté, mais de quelque autre foyer plus ardent. Mais cet alanguissement venait peut-être, ainsi que l’assurait la jeune femme, des rigueurs de l’hiver qui avaient succédé aux feux de l’été. Car maintenant les arbres étaient dépouillés, les champs mornes, et les grandes prairies qui s’étendent jusqu’à la Loire n’étaient plus qu’un miroir de glace, où dans les beaux jours, le soleil pâli réfléchissait ses rayons.

Tout l’hiver s’écoula sans que le docteur Émile reparût à Savenay. M Keraudet, à toutes les questions qui lui étaient faites, répondait que le jeune docteur avait depuis longtemps le projet de voyager. On vit à la poste des lettres timbrées d’Italie, puis d’Allemagne. « Il paraît qu’il faut aller loin pour oublier une parisienne, » disait-on dans les petites soirées de la bourgeoisie savenaisienne, et les demoiselles à marier affirmaient qu’elles seraient charmées si M. Keraudet ramenait une femme de ces pays là.

On était au milieu de l’été. Les grappes du sarrasin, encore en bouton et rosées, allaient épanouir le blanc calice de leurs petites fleurs, et déjà les abeilles tournaient en bourdonnant autour des champs parfumés, quand un beau jour on vit un grand mouvement se faire aux Planettes, et le bruit se répandit que le docteur était revenu.

Ce fut grand événement à la ville comme à la campagne, d’où les malades accoururent. Les propos, qui faute d’aliment s’étaient apaisés, recommencèrent. On examinait le docteur des pieds à la tête quand il passait dans la rue, et tout le monde reconnut qu’il avait maigri ; mais on lui trouvait en revanche le teint brun et l’air plus hardi, « plus suffisant, dirent les demoiselles, qui décidément le détestaient. Irait-il ou n’irait-il pas à la Ravine ? Telle fut la grande question qui pendant huit jours tint les esprits en suspens. M Chaussat fit bonne garde, et le capitaine alla se promener sur tous les chemins qui pouvaient conduire à la Ravine, tout en jetant sur la campagne des regards vigilants et soupçonneux.

Au grand étonnement des curieux, ce fut le baron, ce père mécontent et farouche, qui vint le premier faire visite au jeune médecin.

— Êtes-vous guéri ? fut sa première question, après l’échange de poignées de main cordiales.

André Léo.

(La suite au prochain numéro.)

FEUILLETON

DU PHARE DE LA LOIRE DU 23 MAI.

======= N° 14 ======

ATTENDRE-ESPÉRER

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