IV
(Suite).
— Mon absence rendait ma mère malheureuse, répondit Émile. Bien des soins réclamaient ici ma présence. Je suis revenu… J’ignore pour combien de temps.
— Quand viendrez-vous nous voir ? demanda le baron.
Émile rougit :
— Monsieur, je craindrais de déplaire à M de Carzet.
— J’affirme que vous ne lui déplairez pas.
— Je suis heureux de l’apprendre, monsieur, mais… s’il faut vous l’avouer, j’ai subi l’épreuve la plus rude qu’un cœur d’homme puisse supporter sans mourir. Quand enfin, à force de courage et de volonté, je suis devenu plus calme, plus maître de moi-même, dois-je m’exposer à perdre, en un instant peut-être, le fruit de ses efforts et à redevenir aussi faible, aussi malheureux que déjà ?
Le baron se leva, comme c’était son habitude quand l’impatience le prenait, et se promena de long en large en marchant très-fort.
— Vous êtes précisément, dit-il, de l’avis d’Antoinette, que votre sagesse a pleinement rassurée et qui prétend que vous avez pris le bon moyen pour guérir. Ma foi, c’est en effet une bien belle vertu que la prudence ; mais vous la volez à mes soixante ans.
— Je voudrais conserver un fils à ma mère, dit Émile rougissant et agité.
— Les bons fils font les bons pères et les bons époux, dit le baron ; et, serrant la main d’Émile, il partit en disant : Au revoir, docteur.
Après son départ, un violent combat se livra dans l’âme d’Émile entre l’amour et la prudence. Retourner à la Ravine, n’était-ce pas renouer sa chaîne et la river peut-être à jamais. Mais, d’un autre côté, qu’avait-il gagné à son absence ? Il n’avait point cessé d’aimer Antoinette ; il n’avait obtenu que de s’habituer un peu à vivre d’amertume et de regrets.
Sa mère acheva de le décider à renouer quelques relations avec le baron et sa fille, non-seulement en essayant de lui communiquer l’espoir secret qu’elle avait elle-même vis-à-vis de la jeune femme, mais aussi en faisant intervenir dans ce drame de la destinée de son fils le chœur moderne, conduit par le capitaine et M Chaussat :
— Eux qui ont, dit-elle, tant clabaudé sur ton départ, ce sera leur donner un beau démenti que de retourner à la Ravine comme auparavant. Ils n’y comprendront plus rien, et nous pourrons dire hardiment, et même ce sera la vérité, qu’ils ont menti en assurant que tu avais été refusé par le baron.
Quelques jours après, Émile se présenta à la Ravine, à l’heure où M de Carzet avait l’habitude de se promener avec sa fille. Le baron le reçut, et après l’avoir gardé quelque temps au salon, il l’emmena visiter ses champs, précisément du côté où se trouvaient Marthe et sa mère. On se rencontra, et Marthe sauva de part et d’autre beaucoup d’embarras en sautant la première au cou de son ami. Le premier choc passé, M de Carzet reçut Émile en voisin qu’on aurait vu de la veille. Cette froideur irrita profondément le jeune homme, qui, de son côté, fût glacial. Le baron était de mauvaise humeur. La petite Marthe seule fut aimable.
Toutefois, comme l’avait prévu M Keraudet, cette visite fit sensation et déconcerta les commérages. On ne savait plus que penser, ni même que dire, surtout quand le docteur eut repris son cours du dimanche comme auparavant.
Ce cours, où assistaient M de Carzet et le baron, eut bientôt un succès immense. Le jeune docteur parlait avec une éloquence véritable.
Au bout de quelques instants, après avoir commencé du ton le plus simple et le plus familier, il s’animait peu à peu, ses yeux lançaient des éclairs, sa voix devenait vibrante, et il lui venait à propos de tout, naturellement, des réflexions saisissantes.
Quand il parlait des petits enfants, des soins qu’il fallait donner a leur corps si frêle et à leur esprit si pur, toutes les mères pleuraient, et, en d’autres moments, il y avait même des jeunes filles qui pleuraient aussi sans savoir pourquoi. La parole du jeune orateur, pleine de passion, communiquait à son auditoire une sorte de fièvre, et secouait sur lui comme une pluie d’étincelles, dont plus d’une âme s’embrasa. Il aimait assurément ce peuple pour lequel il parlait ainsi ; mais il parlait devant elle, et puisait, dans son cœur ému, aux ressources de l’enthousiasme. Une assistance nombreuse, émerveillée, se pressait à ses leçons, et l’on disait qu’il n’avait pas son pareil en France pour bien parler, non, pas même à Nantes.
Mais quand, après la séance, toutes ces mains rudes et sincères cherchaient la main du professeur, et que mille remerciements, exaltés, naïfs, lui étaient adressés de toutes parts, il attendait vainement d’entendre sa voix à elle, de toucher sa petite main. Car elle se dérobait toujours la première, et il ne la voyait plus.
Il est vrai qu’il refusait invariablement l’invitation à dîner du baron, et il rentrait pensif, ulcéré, se disant qu’elle était et serait toujours implacable. Dans les rencontres fort rares qu’ils avaient eues depuis le retour d’Émile, il avait essayé inutilement de pénétrer les pensées que recouvrait l’air doux, pensif, concentré de la jeune femme. Elle parlait à peine, et ses paupières, souvent abaissées comme si elle eût craint par ses regards de laisser voir dans son âme. Émile se disait qu’elle ne pouvait lui témoigner mieux, ni autrement, la contrainte qu’elle éprouvait de sa présence, et cela lui causait une irritation profonde. Il avait pris le parti de la fuir, et s’excitait avec une sorte de fureur et de haine à rompre avec ce fatal amour. Il ne se présentait donc plus guère à la Ravine que le dimanche pour son cours, et le baron, à son tour froissé, ne l’invitait plus.
Ainsi se passèrent les mois d’août, de septembre, d’octobre. Émile sentit qu’il ne gagnait rien sur lui-même et perdait ses forces dans une pareille lutte. Il se dit qu’il fallait en finir de quelque manière ; il s’indigna que sa destinée fût ainsi le jouet de la volonté d’une autre. Il caressa les résolutions les plus folles, depuis celle d’épouser M Bernereau jusqu’à celle de se tuer. Il osa se dire qu’après tout M de Carzet ne pouvait renfermer à elle seule tout l’idéal et tout le bonheur de ce monde. Il se le dit. Mais il n’en crut rien. Toute la décision qu’il put prendre fut d’aller passer l’hiver à Paris.
Pendant son absence, la jeune veuve fit de fréquentes visites à M Keraudet. Très-naturellement, on ne parlait que d’Émile ; M Keraudet n’était point ce qu’on appelle vulgairement une femme d’esprit, mais elle était mère et sut tout dire, sans offenser la jeune femme, qui n’écartait point l’entretien.
Émile revint aux beaux jours, plus âpre, plus mécontent, plus irritable que jamais. Interrogé sur Paris, il ne sut trop que répondre, et l’on finit par découvrir qu’il n’avait guère visité que l’École de médecine, les bibliothèques et l’Institut. Il avait retrempé ses études, voilà tout, et c’était là toute la distraction que lui avaient fournie les plaisirs de Paris, où l’opinion publique le prétendait plongé.
Avec un peu moins de sauvagerie et d’humeur, il se serait aperçu que la voix de M de Carzet en lui parlant était bien douce, et que son regard était bien rêveur. Depuis quelque temps elle aussi devenait fantasque, irritable. On lui voyait parfois les yeux rouges, et sa tendresse pour sa fille semblait plus passionnée que jamais.
Un jour que les courses du docteur l’avaient conduit non loin du moulin à vent, il y dirigea ses pas et s’arrêta sur le sommet du coteau où pour la première fois, dans les magnificences du soleil couchant, il avait admiré l’idéale beauté de la jeune veuve. Il était environ trois heures. Une grande lumière, tamisée par les mousselines du ciel breton, éclairait toute la campagne, et, comme au jour dont Émile évoquait le souvenir, à l’entrée de la pleine mer, entre les deux pointes, un transatlantique en partance, toutes voiles enflées, apparaissait entre l’onde et le nuage. Au loin, la Loire étincelait.
Sur cette vaste et belle vallée, sur ces admirables coteaux, sur toute cette nature qui, dans sa puissance, exhalait une joie sereine, le regard du jeune homme errait amer, et rempli de ces interrogations ardentes, soupçonneuses, que l’être humain, quand il souffre, adresse à l’être éternel.
Tout à coup, une voix frêle, dont il reconnut aussitôt le timbre, parvint à son oreille. C’était la voix de Marthe, qui appelait Jeanne, et l’on eût dit que cette voix venait d’en haut. Le cœur palpitant, car Marthe n’était jamais loin de sa mère, Émile se rapprocha du moulin. Il reconnut alors que la voix venait de la lucarne en haut de la tour, et, en même temps que Jeanne, il entra.
— Jeanne, cria Marthe du haut des échelles, c’est maman qui est peureuse, allez, car elle ne peut plus descendre à présent.
— C’est vrai, dit M de Carzet ; dont l’accent rieur semblait se moquer de son propre émoi, c’est vrai, Jeanne. Je suis montée là pour suivre Marthe, et maintenant, quand je regarde en bas, le vertige me prend et je sens que je tomberais. Comment faire ?
Et la jeune femme, à sa propre question, répondit par un frais éclat de rire.
— Espérez un peu, madame, dit la meunière ; je ne suis pas de force à vous descendre ; mais voici bien heureusement M. Keraudet, qui va vous tirer d’affaire.
Émile montait déjà. Au nom de son ami, la petite battit des mains, et se plaçant à l’ouverture, près des échelles :
— Ah ! mon ami, comme vous avez bien fait de venir ! Étions-nous en peine ! Mais c’est maman ! car moi je descendrais bien toute seule.
Et tandis que la mère, tremblante, la retenait par sa robe, elle posa sur l’échelle ses petits pieds et descendit de deux échelons au devant d’Émile, qui la saisit dans ses bras et la déposa bientôt dans ceux de Jeanne. Puis il remonta vivement près de M de Carzet.
André Léo.
(La suite au prochain numéro.)
FEUILLETON
DU PHARE DE LA LOIRE DU 24 MAI.
======= N° 15 ======
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