‹ Attendre-EspérerChapitre 3 sur 20 · I

I

(Suite).

Ce fut probablement cette réflexion absurde qui décida le docteur à se lever et à renouveler à Jeanne l’injection du silence, en ajoutant qu’il reviendrait le lendemain.

Il prit à travers la plaine, dans la direction d’un village dont on apercevait de loin les toits entourés d’arbres.

Le pas du jeune homme était vif, ardent, et son visage animé révélait une grande activité intérieure. On y voyait passer des expressions diverses ; plus d’une fois il sourit ; des gestes lui échappèrent, et on l’eût dit engagé dans une conversation émouvante, bien qu’il n’eût à ses côtés aucun interlocuteur.

Àmi-chemin, cependant, il s’arrêta court et comme étonné lui-même de la rapidité de sa marche ; il passa la main sur son front et respira largement. En vérité, rien ne le pressait d’arriver là-bas. Non, c’était plutôt quelque chose qui le poussait ; et ce qui l’oppressait n’était pas tant la rapidité de sa marche qu’une agitation tumultueuse d’impressions, de désirs, de sentiments, qui se pressaient en lui, instinctifs et confus, mais grondeurs, ardents, emportés, comme une populace qui vient subitement d’agiter un grave incident.

Que s’était-il donc passé ? Rien pourtant que de bien simple. Une visite à une malade, et la rencontre d’une Parisienne. Mais dans cette monotone existence de la campagne tout prend les proportions d’un événement.

Il n’y avait rien de plus calme à l’ordinaire que la vie du docteur Émile. Un malheur subit, la mort de son père, l’ayant rappelé de Paris, où, sa thèse passée, il s’oubliait depuis tantôt trois années, il vivait près de sa mère et n’avait quitté Savenay que pour quelques excursions à Nantes et dans la Bretagne. Ce n’était pas qu’il ne songeât bien souvent à cette existence d’artiste flâneur et de philosophie sous les toits, qu’autrefois il avait menée dans la grande ville bruyante et studieuse. Il n’y songeait même qu’en soupirant.

Vingt fois il avait formé le projet de retourner à Paris, de s’y établir, d’y passer au moins l’hiver, puisque sa fortune le rendait indépendant de sa clientèle. Il se disait en murmurant qu’on ne pouvait, après tout, quand on se sentait des ailes, se nouer à la patte les liens de la famille et des habitudes provinciales ; que cette vie monotone l’énervait, l’engourdissait, le vieillissait avant l’âge ; que, ne pouvant supporter les commérages de petite ville, ni les préjugés de province, il ne pouvait non plus vivre uniquement de solitude et de rêverie ; qu’enfin, parmi les jeunes beautés de la localité offertes à ses vœux, nulle n’ayant excité son enthousiasme, le mariage, s’il s’y décidait en de pareilles conditions, ne serait pour lui qu’un plus profond assoupissement, et le bonnet de coton destiné à couronner le plat édifice de sa vie.

Sur toutes ces réflexions, il se décidait parfois à partir le lendemain. Seulement, dès que ses yeux rencontraient le doux visage de sa mère, où le bonheur maternel avait remplacé les pleurs du veuvage, il sentait sa résolution s’évanouir, et remettait la chose à plus tard. Se plaçant alors à un autre point de vue, il se rappelait tant de mécomptes, de trahisons, de dégoûts qu’il avait éprouvés dans ce Paris, où souvent les passions, et surtout les bassesses, dépouillent toute pudeur. Il se rappelait combien dans ces foules il avait trouvé parfois la solitude amère et profonde ; il comparait ce foyer banal, tarifé, mal entretenu par des mercenaires pillards, ce milieu où rien ne se donne, où tout se vend, et surtout l’amour, à son logis si ouaté de confort, si intime, si large et si chaudement vivifié par une pure tendresse.

Après tout, s’il ne pouvait plonger son esprit dans les eaux jaillissantes des libres discussions, des neuves théories, des étincelants paradoxes, s’il ne respirait pas de cette respiration haletante de la grande cité, les journaux, les revues, les livres nouveaux le faisaient participer de loin à la vie générale du monde entier, et de toutes ces passions et de toutes ces fièvres ne lui apportaient que le résultat le plus calme et le plus sain… Tout cela considéré, il soupirait encore ; c’était précisément un peu de fièvre qui lui manquait.

Mais il y avait toujours tel de ses malades bientôt remplacé par un autre, qui avait besoin de lui et qu’il ne pouvait en conscience abandonner. Son exploitation rurale aussi l’occupait beaucoup ; il y faisait nombre d’expériences dont profitaient ses voisins, et qui répandaient quelques notions scientifiques dans ces campagnes arriérées. Émile Keraudet, enfin se trouvait attaché à son foyer natal, non-seulement par les liens de la tendresse et de l’habitude, mais parce qu’il s’y voyait utile ; grande joie secrète au cœur de l’homme et qui lui apporte cette confiance en lui-même, ce respect de soi dont il a besoin pour se sentir à sa place dans la vie ; sorte de lest nécessaire à l’équilibre moral, et dont les moins nobles sentent le vide, s’ils n’en éprouvent pas le désir.

Aimé, respecté, recueillant sur son passage l’élan d’une reconnaissance naïve, le jeune docteur, en somme, sous cet enlacement de petits soins, de tendresses, de considération flatteuse et de saines occupations, se laissait enraciner à la vie de province ; et le malaise secret qu’il éprouvait souvent et qui répondait aux lacunes d’une existence morale et intellectuelle incomplète, s’il éclatait parfois en impatiences, en boutades, ou se traduisait en sombres rêveries, ne faisait que tendre ses liens sans les rompre.

Ce jour-là, étaient-ce les parfums mondains que la belle Parisienne avait secoués sur lui qui enivraient le docteur Émile ? Ses regrets, ses désirs en avaient-ils reçu plus de vivacité ? Mais il ne pensait point à Paris. Ce qui l’éblouissait encore intérieurement, c’était le souvenir de cette illumination du coteau pendant son entretien avec M de Carzet. Et ce qu’il revoyait le mieux de tout le tableau, c’était elle, au premier plan, dans son nuage de gaze violette, pure, divine et transfigurée par les rayons qui la pénétraient. Il se rappelait toutes les paroles qu’elle avait dites, et celles-là surtout qu’il avait entendues sous les genêts, avant de la voir.

Assurément, se disait-il, ce n’est point une femme ordinaire qui entend ainsi l’amour et l’ose définir à son enfant ! Quelle chaste créature ! et quel noble cœur !

Il pensait encore à tout ce qu’en avait dit la meunière. En effet, quelle adorable petite fille elle devait être autrefois ! Elle avait donc toujours été bonnet… Elle se nommait Antoinette… Elle était veuve…

Eh bien qu’est-ce que tout cela me fait ! dit-il en s’interrompant lui-même.

Et, haussant les épaules, il se remit en marche. Arrivé au village, il visita ses malades et se livra forcément à d’autres préoccupations. Cependant une jeune fille lui dit : Qu’est-ce que vous avez donc, monsieur Keraudet ? Vous est-il arrivé quelque chose aujourd’hui ?

— Non, dit-il.

Mais en s’en allant il dut convenir avec lui-même qu’en effet quelque chose lui était arrivé, il y avait en lui toute la secousse que produit dans l’esprit un grand événement.

Voilà ce que c’est que de vivre à la campagne, se dit-il avec dépit. La moindre nouveauté qui frappe vos yeux vous paraît phénoménale. Vous êtes bouleversé du moindre incident. C’est comme ces eaux dormantes, où le choc le plus léger s’étend en cercles immenses. Il faut décidément que j’aille passer à Paris l’hiver prochain.

Elle a dû me trouver bien rouillé, pensa-t-il alors ; et pour vérifier cette supposition fâcheuse, il se rappela de nouveau toutes les paroles, toutes les expressions de visage, tous les gestes de M de Carzet, et s’efforça même de scruter toutes les pensées inédites que son silence avait pu recouvrir. Marchant d’un pas ralenti, la tête baissée, il s’absorbait dans ces contemplations depuis près d’une heure, quand une voix l’éveilla.

— Espérez un peu, Monsieur, disait-on.

Et il vit alors un paysan qui, pour lui livrer passage, rangeait sa herse attelée de deux chevaux et barrant tout le chemin.

Espérez, dans le langage du pays cela veut dire : Attendez. Rapprochement naïf de deux situations de l’esprit, qui souvent, en effet, se confondent. Opinion opposée à celle de l’amant de Philis, mais plus consolante, et qui semble imprégnée d’une foi touchante en la vie.

Émile était tout près de Savenay. Un beau clair de lune relevait les lueurs mourantes du jour. En se voyant dans ce lieu si tard, sans avoir eu conscience du temps ni du chemin parcourus, le jeune docteur eut un vif mouvement d’humeur, dans le rapide coup d’œil qu’il avait jeté sur lui-même en reprenant possession du for intérieur, il s’était vu complétement envahi par M de Carzet. Elle remplissait son cœur, elle absorbait sa pensée.

Suis-je fou ? s’écria-t-il. Oh ! non, je ne l’entends pas ainsi, et ma raison fera justice de mon imagination à jeun qui délire.

Une belle idée, reprit-il en haussant les épaules et en frappant du pied, que de m’aller préoccuper d’une femme d’un tel monde, riche et belle à souhait, rassasiée d’hommages ! Elle est bonne, bienfaisante… soit, cela lui sied à ravir. Elle fera volontiers de la philanthropie, voire même du socialisme, en paroles, peut-être en action, pourvu que cela ne l’engage elle-même à rien qui soit en dehors de ses préjugés, ou de ses habitudes de caste. On connait ces philosophes amateurs, si faciles en théorie, dont les complaisances d’esprit vous charment, dont la largeur de vues éblouit, dont les hardiesses vous ravissent, mais qui se dérobent aux liens de la réalisation par des ruses de Protée. — Après tout, elle n’avait dit rien de bien sérieux et n’avait montré qu’une bonne volonté… vague. Les Parisiennes causent de tout à l’occasion, sans que cela tire à conséquence, et cette jolie femme, rencontrant un médecin qui a la réputation d’être ami des pauvres, ne pouvait lui parler d’autre chose que de misère et de bienfaisance. Maintenant elle parle chiffons à sa femme de chambre.

Mais ici la conscience du docteur protesta. Elle était sincère et ne posait pas, cette jeune femme, quand, se croyant bien seule avec son enfant, sous les genêts, elle avait donné de l’amour une définition si pure, supérieure assurément à celle du bon Dieu.

Eh bien !… quoi ?… était-ce une raison pour ne plus penser qu’à cela, comme si c’était le moins du monde l’affaire du docteur Émile Keraudet la manière dont la baronne ou marquise de Carzet comprenait l’amour ? Cette femme avait une grande valeur, soit ; mais elle n’en était sans doute que plus fière et plus hautaine. Et tenez, vraiment, n’était-ce pas avec une royale impertinence, impertinence, oui, certainement, qu’elle l’avait invité, lui jeune homme, que l’on ne tenait point d’habitude pour indifférent, à les venir voir ? Une autre femme eût éprouvé quelque embarras d’une pareille invitation et, plutôt en eût laissé le soin à son père. Mais elle n’avait pas même paru songer à cela. N’était-ce pas dire : J’habite une sphère où vos vœux ne peuvent atteindre ; vous n’êtes point un homme pour moi.

Ôrace incorrigible et que nul enseignement ne peut guérir de la lèpre d’orgueil infuse dans son sang ! Il n’y a que de telles femmes pour être arrogantes avec tant de grâce et d’apparente candeur !

Mais il n’était pas d’humeur à se laisser prendre à de tels appeaux ; il n’entendait pas aider le baron et sa fille à se poser en bienfaiteurs du canton, à ressaisir moralement ce rôle de suzerains qui, par le tribut de toutes les bénédictions, remettrait dans leurs mains toutes les influences. Probablement c’est ce qu’on voulait de lui. Cette pensée lui inspira de la colère, une colère d’autant plus vive, que le docteur s’aperçut de nouveau que, soit dans l’admiration, soit dans le dénigrement confiance ou soupçon, il n’avait pas cessé de s’occuper de la belle jeune femme.

Si bien qu’il passa près de M Chaussat, qui prenait le frais assise à sa porte, sans la voir, et ne la salua point. Le capitaine, à ce moment sortait de chez lui pour venir s’asseoir près de sa voisine.

— Eh bien ! s’écria d’un ton aigre la vieille fille, vous n’avez pas tort, capitaine, de prétendre que M. Émile Keraudet méprise les gens. Il vient de passer tout près de moi, là, me rasant presque, et il ne m’a pas saluée.

— Impossible ! s’écria Montblachond avec une galante indignation.

— C’est comme je vous le dis, et cependant on ne saurait croire qu’il ne m’a pas vue ; car enfin je suis plus grosse qu’une souris, et ce clair de lune est comme un plein jour.

— C’est exorbitant ! s’écria le capitaine en frappant de sa grosse canne sur le sol. On ne sait plus où va la jeunesse, ma parole d’honneur. Ma foi, il est heureux que je ne me sois pas trouvé là, car je ne connais qu’une chose, moi, c’est le respect dû aux dames, et je ne répondrais pas que, ma canne étant dans ma main, que… dame ! c’eût été une démangeaison violente, oui, mademoiselle Chaussat, violente.

— Voulez-vous bien vous taire, capitaine ! je ne me pardonnerais jamais un pareil malheur.

— Eh ! mademoiselle Chaussat, vous mériteriez bien qu’un galant homme fasse quelque chose de pareil pour vous.

Cette réponse chevaleresque émut la voisine du vieux guerrier au point qu’elle ne put que balbutier avec un profond attendrissement.

Ah ! capitaine ! »

Et nous croyons même, sans toutefois pouvoir l’affirmer, car, malgré l’assertion de M Chaussat, le clair de lune, si beau qu’il fût, ne rendait pas les nuances à l’égal du jour, nous croyons même qu’une rougeur colora ses joues, fleuries depuis cinquante-cinq printemps.

Après un moment de silence, elle reprit :

— J’en reviens à ce que vous me disiez ce matin, capitaine, peut-être ce jeune homme a-t-il des préoccupations…

— Cela doit être, mademoiselle, cela doit-être. La jeunesse est l’âge des passions. Eh ! eh ! je l’ai su dans mon temps aussi. Non-seulement il n’y aurait rien d’étonnant à ce que ce jeune homme eût une intrigue, mais il serait étonnant qu’il n’en eût pas.

— Je saurais ce qui en est, dit la vieille fille.

Pareilles promesses chez M Chaussat n’étaient pas vaines, car, si elle ne parvenait pas toujours à savoir précisément ce qui en était, elle croyait le savoir du moins, ce qui revient au même pour toute personne convaincue. Et si, comme le prétendent certains philosophes, les choses n’ont d’existence que selon l’esprit qui les conçoit, il pouvait se faire, par suite, que ce qui était ne fût pas, et ce qui n’était pas fût : car le public savenaisien, habitué à recevoir des informations des lèvres de cette digne personne, donnait généralement force de croyance à ses jugements.

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