II.
La première chose que fit le docteur Émile fut de s’interroger sur l’emploi de sa journée : Je crois, se dit-il à lui-même en affectant le ton insouciant, absolument comme il eût pu faire vis-à-vis d’un autre, — je crois que j’ai promis de retourner au moulin.
Et là-dessus, tant son impartialité était grande, il se fit une objection : La meunière, après tout, n’était pas bien malade. — Mais il avait promis. Ces gens l’attendraient. — Oui, mais s’il allait encore y rencontrer M de Carzet ! Il n’avait pas le temps de causer tous les jours avec de belles désœuvrées. — Soit ; mais, puisque c’était le soir, à quatre heures, que cette jeune femme se rendait au moulin, il pouvait y aller plus tôt, et même dans la matinée.
Ce conseil fort simple, que sa raison lui fournit sans malice, et seulement parce qu’on l’interrogeait, parut déplaire au docteur, et, voyant ainsi tourner l’entretien, il le rompit ; car il n’avait pu s’empêcher de convenir en effet qu’il pouvait bien aller au moulin dans la matinée. Les circonstances toutefois en décidèrent autrement, et le docteur Émile ne les gêna point, au contraire. Il se laissa prendre par tout ce qui voulut l’occuper, et vers midi, se trouvant à court de ressources, il se jeta dans un fauteuil, en s’écriant que pour sortir il faisait bien chaud.
— Pas du tout, répondit M Keraudet, il s’est élevé un vent frais, et le temps est moins chaud qu’hier.
— Voilà une Revue du mois dernier que je n’ai pas lue, dit le jeune homme avec dépit. Je n’ai pas un moment à moi…
Il ouvrit la Revue et s’y absorba, ainsi qu’en ses journaux, jusqu’à trois heures, et alors il se leva en disant : Il faut toujours que je sorte ; c’est fatigant !
Par extraordinaire, il s’arrêta devant la glace, arrangea sa cravate, passa la main dans ses cheveux… Finalement, et après quelque hésitation, il monta dans sa chambre et changea d’habit.
Tout cela prit du temps. En regardant à sa montre, Émile partit de mauvaise humeur. Il passa comme une flèche devant la fenêtre de M Chaussat, et, bien que cette fois, il n’oubliât pas de saluer, il n’entendit point la phrase dont l’aimable personne accompagna son bonjour :
— Vous paraissez bien pressé, monsieur Keraudet.
En sorte qu’il ne répondît pas, et que M Chaussat, remarquant en outre qu’il n’avait pas son habit de tous les jours, se répéta, avec une conviction profonde, qu’il y avait quelque chose là-dessous.
Il était juste quatre heures quand Émile Keraudet arriva près du moulin, et si haletant et si échauffé qu’il s’arrêta à l’ombre d’une haie pour se remettre un peu. Ses regards, attachés pendant ce temps sur la maisonnette, ne découvrirent point à l’entour la forme gracieuse qu’il craignait de voir s’en allant déjà.
Comme la veille, la maison était vide, et il trouva la malade occupée à sarcler dans le jardin.
— Vous ne voulez donc pas vous reposer ? lui cria-t-il.
— Eh ! mon cher monsieur, que voulez-vous ? l’ouvrage commande.
— Tenez, on ne peut pas raisonner avec vous, dit le jeune médecin.
Et cependant il s’assit près de Jeanne sur le petit mur en pierres sèches qui séparait le jardin du champ de genêts, et laissa la bonne femme lui raconter longuement toutes ses misères :
— On les croyait riches, parce qu’ils avaient ce pauvre moulin et leur maisonnette ; mais, hélas ! tout cela n’était point à eux, puisqu’ils avaient été forcés d’emprunter sur hypothèque, et qu’il fallait servir l’intérêt sur le maigre gain des moutures. Car ils avaient eu bien des malheurs, à commencer par une fille qu’ils avaient perdue, et ensuite un garçon de quinze ans, tout élevé, qui gagnait déjà. Ils n’avaient pourtant rien fait au bon Dieu, du moins à leur idée. Et pourtant, maintenant que leur autre fille était mariée, et qu’ils n’avaient plus que leur seul garçon pour les soulager un peu, ne voilà-t-il pas qu’il était menacé de la conscription ! Si bien qu’elle n’avait pas d’autre souci, et que le serrement de cœur l’en réveillait toutes les nuits. Aussi ne songeait-elle que d’user sa pauvre vie à mettre sou sur sou, dans l’idée qu’elle avait de pouvoir peut-être l’exempter. Et comme aussi bien, s’il venait à tomber au sort et être forcé de partir, elle en mourrait, ce n’était pas tant la peine de se ménager à ne rien faire.
— Il ne tombera pas au sort, et vous l’aurez privé de sa mère, dit le docteur.
— Vous croyez, monsieur Émile ? Ah ! si je savais ! Mais on croit à la male heure toujours plus qu’à autre chose. La jeune dame est comme vous, elle veut me donner une servante ; mais ce n’est pas le tout que de la payer, il faut la nourrir, et…
— Quelle dame ? demanda Émile hypocritement.
— M de Carzet. Elle est venue ce matin.
Le docteur se leva d’un bond :
— Voyons, soignez-vous, reposez-vous, ou je ne reviendrai plus.
Il partit sur ces mots, laissant la bonne femme tout effarée de sa brusquerie et murmurant :
— Je ne lui ai pourtant point dit de mal.
Il faut dire qu’Émile était revenu à des sentiments plus bienveillants vis-à-vis de M de Carzet. En se rappelant ses traits, son attitude, la douceur de sa voix, l’expression modeste et pure de toute sa personne, il était devenu certain qu’elle était bien ce qu’elle paraissait être, simple et vraie, et s’était proposé de lui recommander certains de ses plus pauvres clients. André Léo.
La suite au prochain numéro.
FEUILLETON
DU PHARE DE LA LOIRE DU 31 MARS.
======= N° 4 ======
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