I
(Suite).
Mais actuellement, il se sentait porté à des jugements tout contraires, et cette action de M de Carzet d’être venue le matin, quand elle devait ne venir que le soir, paraissait au jeune docteur l’indice d’un caractère… fâcheux, d’une sorte de duplicité odieuse. Il reprit intérieurement sa thèse contre les femmes de l’aristocratie et contre les Parisiennes, et il en arriva, dans son dépit, à des conséquences si outrées que sa raison éveillée l’arrêta court. Encore une fois, il se fit pitié à lui-même, et, se jetant sur le bord d’un champ, à l’ombre d’un châtaignier, il s’examina sérieusement, trouva le danger réel, et se promit d’éviter M de Carzet désormais, et de ne point faire de visite à la Ravine.
Effrayé de l’empire qu’une seule entrevue avait pu donner à cette femme sur son imagination, Émile Keraudet pensa même à faire un voyage. Malheureusement, ses devoirs de médecin le lui défendaient plus que jamais : il avait deux malades en danger. Il pensa aussi qu’une impression si vive et si soudaine n’était qu’une effervescence du cerveau et tenait aux épargnes trop accumulées d’amour et d’idéal qu’il avait faites dans sa petite ville.
— Il faut décidément me marier, se dit-il, puisque je deviens inflammable à ce point de m’embraser pour la moindre étincelle que jette un œil bleu ou noir.
Sur ce mot, il pensa que les yeux de M de Carzet réalisaient l’alliance du bleu et du noir d’une manière étrange, à ne pouvoir distinguer quel élément y régnait en maître, de l’onde ou de la flamme, du sourire ou de l’éclair. Et voyant qu’il ne pouvait se débarrasser de cette obsession, il courut chez ses malades, leur prodigua ses soins avec une bonté, une effusion, plus vives que jamais, fit des courses folles, et, rentrant chez lui harassé, il s’entoura de sa mère, de ses serviteurs, de ses livres, en se promettant, — car la préoccupation était là, toujours présente, — qu’il fuirait toute occasion de revoir cette femme.
Émile comptait sans ce pouvoir que les uns nomment fatalité, d’autres hasard, d’autres Providence, et que nous désignerions plutôt sous le nom d’affinité. J’entends ce quelque chose qui déjoue nos plans, déroute nos visées et semble promener capricieusement à travers nos trames des mains invisibles ; ce fétu qui, posé en travers de notre chemin rompt la direction de nos pas ; cet incident futile, en apparence, qui par ses conséquences va décider de toute notre vie ; cette rencontre, ce hasard prétendu, ce rien, qui deviennent la base de tout un ordre nouveau. Quand les corps inertes s’attirent par leurs attractions secrètes, comment ne pas croire que de pareilles attractions émanent des êtres sensibles et intelligents, trop subtiles pour être perçues par nos sens, échappant au creuset de notre raison, comme tant d’autres au creuset chimique, mais puissantes comme des lois, lois de nature et de vie, dont nous pouvons traverser l’action, mais non supprimer l’influence ? L’analogie, dans ce monde un et complexe, membre de l’univers, est la clef des portes invisibles. Et de plus en plus, dans nos théories et dans nos croyances, la loi doit remplacer les ordonnances aveugles ou arbitraires du bonhomme Destin.
— Autre fatalité — Soit. Mais la nature, la justice, l’amour, ne sont point des maîtres étrangers pour l’homme. D’ailleurs, souverains constitutionnels, et même fidèles, ils n’agissent que sous le sceau de notre consentement. Toutes les démocraties, religieuses et sociales, existent en promesse dans la science, qui, si elle ne résout pas l’éternelle question de la cause première, la recule sans cesse, et nous rend de plus en plus les possesseurs libres de notre monde élargi.
Huit jours s’écoulèrent entre la résolution d’Émile et l’incident qui la renversa. Il avait passé ce temps à lutter assez courageusement contre l’obsession dont il se sentait saisi, et qui latente, mais obstinée, tapie en lui-même, profitait du moindre oubli pour lui présenter une délicieuse image et le bercer de rêves, auxquels il n’avait pas toujours le courage de s’arracher. Il tenait bon dans sa décision de ne point aller à la Ravine, mais ce n’était pas sans combats. Après l’invitation de M de Carzet, cette abstention était peu polie, et le docteur était trop bien élevé pour n’en pas beaucoup souffrir.
Un jour que, revenant d’une de ses courses, il traversait la petite ville, il vit, stationnant à la porte d’un des notables de l’endroit, une calèche tenue par un cocher en livrée. Aucun Savenaisien jusque-là n’ayant inauguré un tel luxe, Émile pensa que ce ne pouvaient être que le baron de Beaudroit et sa fille qui faisaient des visites. Mais, en ce cas, M Keraudet et son fils ne pouvaient manquer d’être sur la liste, et cette idée causa un grand trouble au jeune docteur. Sur l’information prise dans la rue, que l’événement agitait, ses prévisions furent confirmées et il rentra chez lui fort ému. Sans doute il aurait pu ne pas rentrer ; mais il se dit qu’il devait prévenir sa mère, précaution exagérée, car M Keraudet était la ménagère la plus irréprochable sous le rapport de la tenue, et, sauf la différence de la laine noire à la soie de même couleur, sa mise était la même en tout temps. Elle se borna donc à essuyer plus soigneusement le verre de ses lunettes et à remplacer des manchettes fort propres par des manchettes éblouissantes de blancheur. Mais en revanche, elle critiqua vivement la toilette de son fils et lui ordonna de se faire beau.
— C’est inutile, dit Émile, je te laisse le soin de recevoir ces aristocratiques visiteurs, et je fais atteler pour m’en aller à Couëron.
— Tu ne parles pas sérieusement, s’écria la bonne dame, qui ne croyait pas si bien dire. J’ai besoin de toi. Si ce n’était que le baron encore… j’ai dansé avec lui dans ma jeunesse, au temps où l’on s’amusait à Savenay ; mais pour cette jeune et belle dame, je ne saurais que lui dire. Mes vieilleries ne l’intéresseraient guère, tandis que toi tu lui parleras de Paris :
Émile était trop bon fils pour ne pas céder à la volonté de sa mère, il ne se fit prier que pour constater à ses propres yeux sa résistance ; puis il alla se faire non pas beau, comme l’avait demandé M Keraudet, mais séduisant, ma foi, tant qu’il put. Il n’avait certainement pas la prétention de plaire à M de Carzet, mais il est permis de tenir à ne pas déplaire, et il y tenait tant que sa toilette fut longue et minutieuse. Une fois prêt, l’attente lui devint insupportable. Il allait et venait, haussant les épaules, grondeur : sa mère l’accusa d’être devenu sauvage. Cependant, au bout d’une heure, il échappait à Émile de dire avec dépit que, s’ils ne venaient pas, ce serait fort inconvenant.
La porte extérieure s’ouvrit enfin, et l’on vit s’avancer dans la cour, sous des flots de soie grise et de tulle blanc, l’apparition attendue. M de Carzet donnait le bras à un homme de cinquante à soixante ans, grand, de belle tournure, d’allure franche et délibérée, que M Keraudet reconnut, sans trop de peine, pour son danseur d’il y avait trente ans. Elle reçut ses hôtes avec l’affabilité simple qui lui était habituelle. Émile fut d’abord un peu froid ; mais il était difficile de l’être avec le baron de Beaudroit.
— Docteur, j’avais un désir extrême de vous voir. Il faudra être bon pour nous, et dans vos courses faire souvent halte à la Ravine. Avec mes cheveux blancs je suis resté jeune de cœur, et j’aime les jeunes gens, les vrais, bien entendu. Mais de ceux-ci on n’en trouve plus guère. La mode n’y est plus. Maintenant, ces messieurs de vingt-cinq ans ne vous parlent dans un jargon impossible, que de plaisirs de convention, de spéculations folles, ou d’épouvantables petits calculs. Ça n’a que des vues, et plus de passion. C’est grimé, desséché ; ça sonne creux à frapper dessus. C’est à faire croire à la fin du monde. Moi qui ne puis parvenir à oublier mes vingt ans, ces garçons-là m’épouvantent. Quant à vous, monsieur, je sais quel noble emploi vous faites de votre jeunesse. C’est fort beau, et cela nous a vivement touchés, ma fille et moi.
Nous sommes venus nous établir ici avec l’intention d’y être bons à quelque chose ; car nous sommes tout à la fois pleins d’ennuis et d’illusions. Le monde fatigue M de Carzet, il la contrarie dans son goût d’une vie sérieuse ; il refuse d’admettre qu’au bout de deux ans de veuvage une jeune femme ne lui revienne pas tout entière, et ses obsessions sont telles qu’on n’y peut échapper que par la fuite. Ici, cependant, le pays est charmant ; mais on ne peut pas toujours se promener. Il nous faut donc des occupations. Nous n’avons qu’un enfant à élever à nous deux ; ce n’est pas assez pour des vaillants de notre force. Vous nous conseillerez un peu, n’est-ce pas ?
— Je m’efforcerai, monsieur, dit Émile en s’inclinant, de mériter l’honneur que vous me faites. Quels sont vos projets ?
— Mais… le bien, dit le baron.
— C’est l’intention avouée de tout le monde, observa Émile en souriant.
— Ah ! docteur, votre ironie frappe justement ; nous n’apportons, je l’avoue, que des aperçus et une grande bonne volonté. Nous avons étudié les questions sociales entre les roulades de la Patti et le dernier roman en vogue, entre une exposition de tableaux et une séance de l’Académie. Nous avons beaucoup entendu, peu retenu, et l’expérience en toutes choses nous manque. Nous possédons encore quelques théories : mais vis-à-vis de nos fermiers, en présence d’un mendiant, devant cette question que je vois posée au bord de tous les champs, au seuil de toutes les chaumières, et que nos beaux écrits ne résolvent point, je me sens fort ignorant, et je vois surgir à la réflexion des complexités de toutes sortes où mon peu de science se perd.
Émile fut touché de cet aveu franc du vieux gentilhomme. La conversation devint générale : on passa en revue tous les embarras, toutes les misères, tous les préjugés du paysan. M. de Beaudroit rêvait de fonder un concours agricole, des prix, une ferme modèle. On examina tous les spécifiques proposés contre cette maladie chronique : l’esprit de routine et l’incurie des travailleurs agricoles. M de Carzet, frappée surtout de la grossièreté du langage des jeunes filles et de leur mauvaise tenue chez elles, songeait à décerner des prix de couture, dans une fête qui eût rappelé celle des rosières. M Keraudet répondait à tout cela par des objections qui exprimaient à la fois beaucoup de complaisance sur les idées de ses hôtes et fort peu d’espérance à l’égard de leur réalisation.
— Il y a sans doute, disait-elle, de bonnes natures chez les paysans ; mais elles sont peu communes, et rien n’est plus difficile que de persuader ces gens-là. Ils vous écoutent le plus poliment du monde, approuvent à chaque mot, abondent largement dans votre sens, et puis s’en retournent chez eux faire comme auparavant : car vis-à-vis de tout ce qui est nouveau, et vis-à-vis de nous-mêmes, ils sont remplis de défiance.
Émile, qui depuis un moment se taisait, partit sur ce mot :
— Défiants ! eh ! sans doute ! ils ne nous comprennent pas, et nous le leur rendons bien. Or, pour que la persuasion soit possible, il faut une pénétration préalable. Les paysans nous jugent peu pratiques, et ils ont raison ; en outre, où nous risquons un peu ils risquent tout. Enfin, tant que le fait ne leur a pas apporté sa preuve, trop ignorants des choses de l’esprit pour bâtir d’éléments irréalisés leur conviction, ils s’abstiennent par frayeur de l’inconnu. Au fond, ce que nous leur reprochons est de ne pas nous croire sur parole. Eh bien ! une telle prétention de notre part est follement despotique, et rien ne me donne plus d’espoir en l’avenir de nos paysans que le refus obstiné qu’ils nous opposent, car c’est haute sagesse et pressentiment d’indépendance. Qui s’abstient, ignorant, choisira bien, éclairé. Pour nous, qui tournons embarrassés autour du problème de l’amélioration des classes laborieuses, nous l’attaquons de tous les côtés, excepté du seul par où il peut être résolu. Le nœud gordien, ici desserré, se resserre ailleurs ; il faut le trancher.
— Comment ? demanda le baron.
Mais, avant qu’Émile eût repris la parole, la jeune femme se hâta de dire :
— Ce nœud, c’est l’ignorance.
— En effet, madame, dit Émile radieux.
— Je devine, reprit-elle en souriant, ce que vous m’avez dit l’autre jour, et à quoi j’ai beaucoup pensé depuis, que le seul remède, la panacée, est l’instruction. En effet, elle donne à chaque être toute la force qu’il peut posséder et le pouvoir de s’affranchir lui-même. Elle nous décharge tous de cet écrasant fardeau, l’aumône, qui réduit si vite à l’impuissance le bienfaiteur, et à la lâcheté l’obligé. Vous le voyez, monsieur, nous sommes d’accord maintenant.
Émile rougit d’orgueil et de plaisir :
— Oui, répondit-il vivement pour cacher son trouble, plus je considère l’état des choses, et plus je rapporte tous nos maux à une seule cause, l’ignorance du peuple ; plus je reconnais que toutes les réformes sont illusoires, sans une seule, qui doit les précéder et qui les renferme toutes, l’instruction du peuple. Et si j’étais d’un sénat quelconque, je ferais de cette question mon delenda Cartago. Malheureusement, les sénats détruisent quelquefois des Carthages, ils n’en édifient jamais.
— Il y a partout, dit le baron, des écoles primaires…
— Insuffisantes au premier chef, monsieur, et par le nombre, et surtout par le programme et l’exécution. Croirez-vous avoir fait un ouvrier si vous mettez dans la main du premier venu un outil dont il ignore l’usage ? Et pensez-vous avoir instruit le peuple, par cela seul que vous lui avez appris à lire et à compter ? Non ; le maladroit se blesse avec l’instrument qu’il ne connait pas ; le peuple s’empoisonne l’esprit par la lecture des crimes et des romans à deux sous, ou se le fausse par les petits livres que lui tendent à bon marché les amis de l’obscurantisme, de l’obéissance et de la misère.
Instruire le peuple, c’est lui montrer ce qu’il est et ce qu’il doit être, d’où vient le monde et où il va ; c’est lui raconter sa propre histoire, et non l’ébahir par celle de ses exploiteurs ; ce serait lui apprendre la nature, au milieu de laquelle il vit, et cependant qu’il ignore ; sortir l’école enfin des parchemins et des tombes pour l’établir dans la vie, son objet direct, évident, indéniable, délaissé pourtant. Car, si nous sommes courbés sous le poids de nos archives et de nos dissertations, à l’égard du bon sens et de la simplicité, nous sommes encore dans l’enfance. Au rebours de tout ce qu’on a rêvé jusqu’ici, c’est par le compliqué, le circuit et l’embrouillé que l’esprit humain commence. Le simple, aussi bien que l’âge d’or, n’est pas en arrière, mais en avant. Donc, simplifier l’enseignement, le rendre utile à l’homme, applicable à la vie ; faire toucher du doigt à ce pauvre paysan, qui ne s’en doute, à quoi cela peut être bon de savoir ; ouvrir à la clarté de ce jour et de ce siècle ses yeux encore aveuglés par les ténèbres du moyen âge, voilà ce qu’il faudrait faire avant toutes ces choses, sans perdre le temps à tâtonner autour de réformes insuffisantes et superficielles. Car le peuple, instruit, changerait en forces actives, généreuses, cette force énorme d’inertie que maintenant il oppose au progrès. Et quelles que soient actuellement ses misères morales, je vous affirme que jamais terrain plus fécond n’aura récompensé les efforts de la culture mieux que ne le ferait cette bonne et riche nature du paysan français, si attaché au sol, si fin malgré tout dans son ignorance, et si patient dans sa misère. Les classiques instituteurs qu’on lui fabrique dans nos Sorbonnes le déclarent stupide ; je le crois bien : son instinct l’éloigne des puérilités abstraites et vides qu’on lui enseigne. Il veut des applications, non des mots. Posez sous ses yeux le grand livre de la vie et de la nature ; il n’épellera plus si longtemps, et bientôt vous le verrez en tourner avidement les pages.
Tandis que le jeune docteur parlait ainsi, M de Carzet, les yeux attachés sur lui, l’écoutait avec l’expression d’un naïf et pur enthousiasme.
— Cher monsieur, dit le baron, tout ce que vous me dites est juste et vrai, mais cette œuvre immense est toute à créer ; pour réformer et agrandir l’instruction publique toute entière, que peuvent des efforts individuels ?
— Il faut cependant qu’ils puissent tout, car l’État, quoi qu’il semble, ne fera rien. Et pourquoi lui demander ? Il faut être juste. Avant, pendant, comme depuis Louis XIV, l’État, c’est lui, ce sont eux ; ce n’est pas nous.
Or, demanderez-vous à un traitant qu’il renonce à ses bénéfices et travaille à abolir sa charge ? Folie ! Vous obtiendrez donc de pompeuses paroles, des réformes apparentes, mais creuses ou perfides, des remaniements insignifiants, une fantasmagorie de fausses mesures, point de faits sérieux. Rappelez-vous que l’ignorance et l’obéissance, sœurs jumelles, sont les bases de toute monarchie comme de toute théocratie, et reconnaissez que pour sortir du cercle vicieux ou l’avénement même de la puissance populaire nous a renfermés, il n’y a d’autre ressource que l’initiative et les efforts des gens éclairés, travaillant sur autant de points à la fois qu’il se pourra faire, et suppléant à la force du nombre par la persévérance et le dévouement.
— Eh bien ! s’écria M de Carzet, ce qui peut être fait, nous devons le faire. Mon cher père, ouvrons à la Ravine une école d’adultes, n’est-ce pas ?
— De tout mon cœur, dit le baron ; mais qui sera l’instituteur ou l’institutrice ?
— Moi ! répondit-elle avec des yeux brillants de résolution.
— Vous, madame ?
— Cela vous étonne, monsieur ? Ne me jugez-vous point assez persévérante ? Vous verrez.
Elle souriait et ses yeux étaient humides. Tout ébloui des rayons et des rosées qui illuminaient ce charmant visage, Émile ne put répondre. Le baron s’en chargea ; son ardeur ne le cédait guère à celle de sa fille. Il bâtit en un instant les plans les plus vastes. On vint à bout de préciser cependant. Il fut convenu qu’hommes et femmes, garçons et filles, seraient également convoqués. La femme de chambre de M de Carzet, personne intelligente et sérieuse, apprendrait à lire aux plus ignorants et enseignerait la couture aux jeunes filles. Le docteur ferait un cours d’hygiène, d’anatomie et de zoologie. Le baron enseignerait la physique, la botanique et l’économie agricole, — qu’il se hâterait d’apprendre. M de Carzet prenait à sa charge l’histoire, la géographie et la poésie, en y joignant, au cours des lectures, un peu de morale. Programme large, mais où chacun des professeurs entendait se mettre complètement à la portée de son auditoire, en ne lui parlant que de choses visibles, tangibles, ou susceptibles du moins de l’intéresser par leurs rapports avec ses propres besoins, ses intérêts et ses sentiments.
Les heures s’étaient écoulées dans cet entretien si animé, dont les interlocuteurs, après s’être abordés en étrangers, se trouvaient unis tout à coup par le lien le plus fort de tous, peut-être, une œuvre commune, inspirée par l’enthousiasme du devoir. Désormais, ils étaient amis. Une même émotion donnait à leur parole des accents affectueux, confiants. Avant de se séparer, on se promena dans les jardins des Planettes : c’était le nom du domaine d’Émile Keraudet. Pendant cette promenade, M. de Beaudroit s’était emparé du jeune docteur, tandis qu’à l’encontre des prévisions de la bonne dame Keraudet, une conversation doucement animée s’établissait entre les deux femmes. M de Carzet, désirant s’instruire des détails de la vie rurale, écoutait avec intérêt tout ce que la mère d’Émile racontait avec complaisance de ses expériences, de ses procédés, et, en Parisienne dont la délicatesse n’était pas sans révolte à l’égard de la malpropreté proverbiale des fermes bretonnes, elle exprimait son admiration de l’ordre qui régnait aux Planettes. Cette maison de campagne, en effet, à demi ferme, à demi logis de maître, offrait avec des airs rustiques un confortable charmant. Le pittoresque, sans prétention, régnait au jardin, où l’on avait laissé la nature donner ses ordres, tout en la secondant heureusement. Les grands carrés disparaissaient sous la plantureuse abondance des légumes et des fruits, et la poésie, sous forme de fleurs, n’y était point oubliée.
— Je n’aurais jamais cru, dit après le départ de ses hôtes M Keraudet, qu’une dame du grand monde pût ressembler à cela. Elle s’intéresse à tout, et l’on voit bien que ce n’est pas seulement par politesse. Au lieu de ces grands airs auxquels je m’attendais, elle était là, près de moi, comme une écolière, et vraiment il n’y a qu’à dire, elle comprend à l’instant même.
André Léo.
FEUILLETON
DU PHARE DE LA LOIRE DU 1 AVRIL.
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ATTENDRE-ESPÉRER