‹ Au pays de CocagneChapitre 11 sur 30 · II

II

On raconte que le fameux John Law, qui fit danser tant de millions, après avoir tout perdu dans une pirouette suprême s’en fut ensevelir la honte de sa ruine à Venise, n’ayant gardé de sa splendeur passée qu’une poignée de pistoles. Logé dans un grenier près du Canal, il en descendait chaque soir pour se glisser dans un des nombreux tripots qui avoisinaient la place Saint-Marc, et en ressortait avec les quatre ou cinq ducats nécessaires à sa pitance quotidienne. Déjà, avant son système financier, il avait tâté avec succès, les tapis verts de Bruxelles, de Paris, de Turin, de Gênes, et les mêmes tripots de Venise l’avaient vu jadis, heureux joueur, leur enlever de grosses sommes. Maintenant, il ne risquait qu’un enjeu infime, suivant rigoureusement une méthode invariable, et partait après quelques coups, gain ou perte. Et c’est ainsi qu’il passa sa vieillesse, dans un galetas, vivant de sardines, de pigeons, de macaroni, plus heureux, disait-il, que dans son somptueux hôtel de la place Vendôme, alors qu’il était le favori du Régent, et l’idole des Parisiens. _Sic transit gloria mundi._

Comme Law de Lauriston, quantité de moins illustres personnages, décavés du jeu ou de la vie, mâles et femelles, viennent chaque jour chercher sur les tables de Monte-Carlo leur quotidienne pâture. On les voit arriver à 11 heures très précises, de Nice, de Menton, de Cannes, de Saint-Raphaël, de Bordighera. Ils s’emparent les premiers des tables, et, calmes, patients, attentifs, guettent le moment. Se contentant de gains modestes, mais à peu près sûrs, ils quittent la table dès qu’ils ont fait leur journée--ce qui s’appelle «la matérielle»,--et coulent doucement leur petite existence aux frais du Casino.

L’administration, paraît-il, refuse maintenant l’entrée à ces parasites du tapis vert, qui, depuis de longues années, vivaient aux frais de sa caisse, ce qui tendrait à prouver l’axiome de Law, confirmé par d’Alembert, qu’à part les tricheries et les voleries il est des lois mathématiques pour combattre le hasard.

C’était aussi l’avis de Napoléon qui prétendait que le calcul finirait par vaincre les maisons de jeu.

«Ne riez pas des joueurs méthodiques, des calculateurs, des joueurs à système, disait François Blanc, ce sont les seuls qui pourraient être dangereux pour la banque. Heureusement pour elle, je n’en connais pas. Il vient toujours un moment où toutes les méthodes, tous les calculs, tous les systèmes le cèdent à la fantaisie, qui ne tarde pas à lui rendre ce que les combinaisons premières lui ont enlevé.»

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Maintes fois des syndicats se formèrent pour attaquer la banque, en suivant prudemment certaines martingales. Comme tout arrive, et peut arriver au jeu, surtout les choses les plus invraisemblables, il en est qui ont réussi.

C’est une association de ce genre qui, au mois de février 1891, prit à la caisse des capitaux se chiffrant par plusieurs millions.

A côté de cela il est des défaites, et de nombreuses. Les capitaux péniblement réunis se fondent comme durent les roses, sinon l’espace d’un matin, mais celui de deux ou trois soirs.

On citait dernièrement un brave curé de campagne, qui, _allumé_ par un professeur de roulette, parvint à réunir 150.000 fr., produit de ses économies et de celles de ses plus fidèles ouailles, dans le but saint, disait-il, de reprendre au diable l’argent des «débauchés». Que de bonnes œuvres on allait pouvoir faire! On rirait joliment, dans la sacristie!

Mais rit bien qui rit le dernier, et le dernier fut le diable, plus malin que le curé. Dès la première séance, le pieux syndicat perdit 25.000 fr. «Bagatelle, dit le professeur, nous en avons vu bien d’autres. Demain nous les regagnerons, escortés de 50.000.» Mais le lendemain nouvelle déveine. Les deux ou trois dévotes qui avaient accompagné l’expédition, terrifiées de ce désastre, supplièrent le curé d’arrêter les frais. Il reprit au professeur, qui jurait qu’on allait tout regagner, les 125.000 francs restants, et il rentra tout piteux rendre compte du mauvais succès de l’entreprise à ses ouailles furibondes.

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Entre autres singuliers types, j’observais un jour un gros Allemand, aux traits massifs. On pouvait le ranger dans la catégorie de ceux qu’Adolphe Belot appelle les _nerveux_, ou les _ambulants_, et il était du dernier comique. Après avoir posé sa mise, il regardait droit devant lui; puis, entendant au mouvement ralenti de la bille que son sort allait se décider, il jetait sur le cylindre un coup d’œil anxieux, et, avant l’annonce du croupier, à un geste d’épileptique, à un soubresaut comme s’il recevait un coup de pied au bas des reins, j’avais lu sa déveine.

Alors, sans perdre une seconde, il courait à la table voisine en murmurant d’inintelligibles malédictions. Jamais je ne le vis s’asseoir ni ponter deux fois consécutives sur le même tapis. Il promenait sa malchance de table en table, jouant à l’aveuglette, faisant exécuter la ronde macabre à ses poignées d’écus. Je le suivais dans sa tournée circulaire; il m’amusait et me navrait à la fois. Il avait débuté par des billets, puis les louis étaient venus, et finalement ce que Gavroche appelle les «roues de derrière».

Mais, en avançant ses dernières réserves, leur disparition rapide apporta un changement dans l’expression de sa douleur. Plus d’injures tudesques au sort acharné, mais un ricanement sardonique, un rictus si douloureux que je ne songeais plus à le trouver grotesque. J’eusse voulu le voir gagner, partir content; mais la déveine se collait à lui en pieuvre.

Le lendemain, je le sentis près de moi. Il venait sans doute d’accomplir son chemin de la croix habituel, en station douloureuse aux huit tables de roulette, car il ne tenait plus qu’une pièce, un louis qu’il tournait dans ses doigts, le dernier, évidemment, se demandant s’il allait le risquer, jouer le tout, comme font beaucoup de décavés, ou prolonger son malheur en quatre chapitres. Agité d’un tremblement nerveux, ses yeux caves, brûlés, fiévreux, décelaient une nuit sans sommeil, une nuit de désespérance.

J’étais aussi en déveine. Je poursuivais, _j’engraissais_ le zéro qui s’obstinait à ne pas se montrer. J’avais attendu patiemment le cinquantième coup d’après une marche prudente que m’avait indiquée Adolphe Belot et depuis 85 coups je pontais. Mon dernier écu venait d’être ratissé.

--Essayez le zéro, dis-je charitablement à mon homme, voici 135 fois qu’on le passe.

Il me jeta un regard féroce comme si je voulais lui arracher son louis, et d’un air de défi sardonique en couvrit le _un_.

--Zéro! cria le croupier.

Effaré, l’œil plein d’angoisse, il vit le râteau ratisser sa pièce, tourna sur ses talons, et sortit précipitamment comme s’il avait le diable à ses chausses.

Au matin, on le trouva pendu: les joueurs de l’hôtel se disputèrent un bout de sa corde. «Quel bonheur!» s’exclama une de nos plus jolies divettes. «Elle est longue, tout le monde en aura.» Et tout le monde en eut.