‹ Au pays de CocagneChapitre 12 sur 30 · III

III

Une nuit, quelques minutes avant l’avertissement si lugubre pour les pontes en déveine, car il leur enlève tout espoir de _se refaire_: «Les trois dernières, Messieurs!» je fus témoin d’un spectacle ineffaçable; je fus le seul, sans doute, mais j’éprouvais ce sentiment qui remua les joueurs endurcis et pétrifia jusqu’aux croupiers lorsque parut dans un tripot le jeune homme à la _Peau de chagrin_ de Balzac. Celui que je voyais n’était qu’un pauvre vieux, décemment vêtu d’effets râpés, la détresse en redingote, plus poignante que celle en blouse parce qu’elle veut se dissimuler. Qui était-ce? Un vieil employé vivant chétivement d’une infime retraite? Un petit boutiquier ruiné par les grands magasins? Il avait l’air honnête et doux. Qui l’avait poussé là? Un billet à payer? Le terme en retard? Peut-être une robe convoitée par sa femme ou ses filles? Qu’importe, et qui peut dire toutes les secrètes misères qui rongent la vieillesse des humbles. Bref, il avait risqué cent francs pièce par pièce, et la malchance s’était attachée à lui comme elle s’attache aux timides, la fortune n’ayant de sourire que pour les audacieux. Cent francs! la vie d’un mois pour lui et les siens! Tout fondu, tout perdu, tout enlevé par le râteau fatal. Le désespoir contractait sa face sillonnée de rides, la vieillissait davantage, tandis que l’œil restait fixe, désolé, lamentable. Il quittait la table maudite, il partait, du moins, il essayait de partir. Il faisait quelques pas à reculons, mais, ses regards restaient attachés sur le tapis couvert d’enjeux, et ces tas d’or épars, ces banknotes le fascinaient. Il revenait alors pour se reculer encore, comptant et recomptant machinalement de ses doigts fébriles, trois pièces de cinq francs, tirées de son gousset.

--Pauvre diable! pensais-je, il va se faire _nettoyer_ à sec.

Non, tant mieux, il s’est arraché à la fatale contemplation, il s’éloigne enfin, gagne d’un pas chancelant la porte. Mais, on l’arrête, il s’est trompé, c’est par l’autre issue qu’il doit sortir.

_Les trois dernières, Messieurs!_

Ces mots semblent le secouer. Il se redresse, revient d’un pas délibéré aux tables. A nouveau ses pièces sont fébrilement comptées. Trois chances! oui, les trois dernières chances pour échapper peut-être au suicide! Et le voici faisant le tour de la table assiégée de plusieurs rangs de joueurs, cherchant une petite place, un coin, un interstice pour passer le bras, glisser son humble mise sur _rouge_. C’est _noir_ qui sort. Plus que deux pièces. Il ponte à nouveau sur _rouge_ et écoute haletant, ne pouvant voir le tapis, empêché par le dos des joueurs.

--_Trente-trois, noir, impair et passe!_ annonce le croupier.

Il n’entend que le mot _noir_. Perdu, encore perdu! Il porte la main à son front et demeure là, hagard, les yeux démesurément ouverts sur le cylindre.

--A qui le numéro _en plein_? demande le chef de partie.

Personne ne répond. Un numéro sortant, c’est 35 fois la mise, 175 francs massés sur le gagnant.

--_La dernière, messieurs!_

Le cylindre tourne. Le vieux regarde toujours, roulant dans ses doigts son unique pièce.

--_Rien ne va plus!_

--Rouge! crie-t-il, en même temps jetant son dernier écu, la seule planche, dit Rousseau, entre vous et le suicide.

--_Trente-trois, noir, impair et passe!_

Ah! malheureux! malheureux! Partie sa dernière pièce, unique avoir, suprême espérance, le repas de demain, peut-être le gîte de la nuit.

Il reste hébété, cloué au sol. Pourquoi s’obstine-t-il là? C’est fini. Il entend le râteau ramener les pièces, il entend payer les mises gagnantes, ou plutôt il n’entend rien; il est loin, bien loin, noyé, englouti dans les profondes abîmes de son désespoir.

--A qui donc la masse du 33? demande une seconde fois le chef de partie.

On se retourne.--C’est à ce vieux monsieur.--On l’interroge. Il balbutie, ne sait ce qu’on lui veut. On lui montre un tas d’or et de banknotes.

--C’est à vous!

Il ne comprend pas.

--J’ai joué sur la rouge, dit-il.

--Mais votre pièce a roulé sur le 33, et, comme vous n’avez pas fait d’objection, je l’y ai laissée, répond le croupier.

On pousse devant lui la masse.

--C’est à vous: prenez.

Il hésite; il saisit enfin de ses mains palpitantes, emplit ses poches, pleurant, ahuri de bonheur. Il a gagné 6.300 francs!

On ne le revit plus jamais dans les salles.

Je crois que cette nuit-là, les croupiers mêmes furent émus.