‹ Au pays de CocagneChapitre 13 sur 30 · CHAPITRE VI

CHAPITRE VI

LES FÉTICHISTES

Les bonnes gens qui font les cornes au diable, qui portent sur eux des mains de «jettature» et qui prennent garde au vol des corbeaux, sont bien plus nombreux qu’on ne croit. Je n’ai pas le courage de leur donner tort.

(Hugues LE ROUX.)

Les manies et les superstitions des joueurs sont aussi singulières qu’inattendues. La plupart ne croient ni à Dieu ni à Diable, mais ils ont foi en une amulette, un fétiche, médaillon, breloque, pièce percée, un caillou même ramassé sur la plage; ou bien encore c’est un esprit complaisant qui leur souffle le numéro ou la couleur qui va sortir. «Inspiration», disent-ils, n’osant avouer leur secrète folie. Inspiration de qui? Inspiration de quoi? Le hasard les fait parfois deviner juste. Les femmes surtout ont de ces intuitions vraiment singulières. J’en vis une, entres autres, ponter avec un bonheur inouï, comme si un doigt, visible pour elle seule, lui indiquait la bonne place. Elle essaya pendant plusieurs jours avec succès toutes les combinaisons de la roulette. Mais tout lasse, tout casse, tout passe, principalement sur le tapis vert. «Quand Fortune donne trop de bien elle se joue», et il n’est chance qui ne retourne.

«L’inspirée» dont je parle, après avoir gagné rapidement et merveilleusement de très grosses sommes, les vit reprendre plus lestement encore et d’une façon toute naturelle le chemin de la Banque; car ce qui perd les pontes naïfs, inspirés, fétichistes et systémiers, c’est qu’ils ne sont jamais satisfaits. Qui a gagné mille francs, fût-ce avec cent sous, en espère deux mille, et toujours ainsi _crescendo_, jusqu’à ce qu’il rende ce qu’il a enlevé, car il en est du jeu comme des femmes: «contentement d’une apporte désir d’une autre», dit un vieux dicton.

· · ·

On voit des gens qui ne pontent jamais et pointent sans cesse, piquant la carte, marquant les couleurs, notant les coups, inscrivant les numéros. On les appelle «joueurs à blanc». Systémiers à l’étude, ou trop faibles en munitions pour essayer leurs plans de campagne, s’ils gagnent ils ont l’orgueil platonique de l’inventeur, s’ils perdent, la consolation de n’avoir pas allégé leur poche. Laissons-les à leur innocent plaisir.

Parfois, ce sont des «pointeurs» qui marquent pour le compte de joueurs momentanément absents et gardent leur place. Certains journaux qui donnent des «permanences» payaient des marqueurs que l’administration a fini par expulser.

Ils n’en continuent pas moins à fournir leurs abonnés de leurs régiments de chiffres, qui, ai-je besoin de l’ajouter, sont fabriqués dans le bureau de rédaction.

Je me suis amusé à observer un vieux monsieur qui ne pontait qu’à rouge et seulement après avoir compté vingt pas; un autre se bouchait les oreilles pour ne pas entendre le numéro, prétendant l’émotion trop forte, celle des yeux lui suffisait.

Les «inspirés» attendent pour ponter les zigzags saccadés qui annoncent l’arrêt prochain de la bille et même le sacramentel: «Rien ne va plus!» Le croupier repousse généralement du râteau ces mises tardives. Si la bille s’arrête sur un numéro autre que celui visé, le ponte se garde de souffler mot, mais si par hasard il avait mis au bon endroit, des récriminations acerbes éclatent et le croupier est traité de filou.

Il en est qui s’abstiennent de jouer quand tel croupier taille ou tient la manivelle pour des raisons aussi solides que celle de cette joueuse dont parle Charles Virmaître:

--Toutes les fois que Monsieur coupe, disait-elle, je suis sûre de perdre.

--D’où vient cela?

--De ce qu’il _coupe sans réflexion_.

Ils pontent, au contraire, avec confiance quand c’est l’homme de leur choix. On entend continuellement des phrases dans le genre de celles-ci: «Je gagne toujours avec tel croupier, je perds avec tel autre.--Pourquoi?--Mystère. Le premier a une tête qui me revient, le second une tête qui ne me revient pas.

Il y a surtout, d’après les systémiers, la main qui change et dérange les calculs, car chaque croupier a sa manière de tourner la manivelle, différente de son prédécesseur, et par suite la martingale laborieusement établie sur une main doit varier d’après le mouvement de l’autre.

C’est, du moins, ce qui se dit sérieusement dans les incessantes discussions sur les chances du jeu.

Le joueur est un impulsif; s’il réfléchissait, il ne tomberait pas dans tous les genres de folie.

C’est ainsi que l’un ponte sur le numéro de sa chambre d’hôtel, un autre sur le chiffre de son âge, celui de sa femme ou de sa maîtresse, le nombre de ses enfants.

Alexandre Dumas fils, dans son _Histoire de la loterie_, rapporte, au sujet du choix des numéros pris par les joueurs, de curieuses anecdotes, entre autres celles d’une bonne femme qui, ayant rêvé de numéros, les inscrivit à son réveil sur de petits carrés de papier qu’elle accrocha à des bâtonnets placés au-dessus de haricots qu’elle venait de planter, se promettant de prendre à la loterie les numéros des cinq premiers haricots qui germeraient. La terre se fendille, cinq haricots se montrent. La bonne femme transcrit les numéros et donne vingt-cinq francs, son unique avoir à son fils, le chargeant d’aller chercher ce quine au bureau voisin.

Mais le jeune chenapan dissipe la somme en compagnie de vauriens, et revient en affirmant à sa mère--confiante comme toutes les mères--qu’il s’est acquitté de la commission. Elle attend avec impatience le tirage, et, jugez de sa joie, suivie aussitôt d’un affreux désespoir: ses numéros étaient sortis, mais nul billet pour les réclamer. La pauvre créature en perdit la raison.

Autre exemple:

Un orfèvre ruiné par de fausses spéculations résolut de ne pas survivre à son honneur commercial. Par une nuit pluvieuse il va se précipiter du Pont-Neuf dans la Seine. C’était le 22 octobre. Un marinier vole à son secours et le ramène dans sa barque portant le numéro 77. L’orfèvre rentre chez lui, dégoûté du suicide, et, cédant à un de ces pressentiments mystérieux, que le scepticisme nie parce qu’il ne les comprend pas, et que la métaphysique n’a jamais pu définir, il met à la loterie les numéros 22, date de son suicide, 9, à cause du Pont-Neuf, 11, l’heure à laquelle il s’est jeté à l’eau, 35, l’âge du marinier, et 77, le numéro de la barque. Les cinq chiffres sortirent dans l’ordre où il les avait placés et il gagna quatre millions.

C’est, du moins, Dumas fils qui raconte cette histoire.

En voici une citée par Charles Virmaître:

Un marquis-régence, se trouvant à côté d’une jeune et jolie femme, lui demanda son âge.

--Dix-neuf ans, dit-elle.

Le marquis couvrit le 19 de louis. Le 21 sort. Le marquis remet sur le 19.

--21, dit encore le croupier.

Au bout de dix minutes, le joueur n’avait plus le sou, et le 21 était encore sorti deux fois.

Un an après, le marquis reçut une lettre de faire part du décès de la jeune personne, morte à l’âge de vingt-deux ans.

Selon la coutume féminine, elle s’était rajeunie.

--Sacrebleu! s’écria-t-il, elle avait vingt et un ans, et ce 21 qui sortait toujours!

Il en est encore qui, l’esprit harcelé de chiffres, les voient surgir en rêve, et se hâtent dès le lendemain de charger le numéro fantôme, le nourrissent, l’enguirlandent, et s’en vont... aplatis.

Peu de joueurs qui ne se soient laissés entraîner sur cette pente qui mène à la folie.

Une nuit, je vis en rêve un 11 gigantesque, illuminé de rayons. D’où sortait-il? A mon réveil, ce 11 me hanta. Je ne crois guère au diable, pas plus qu’à Notre-Dame de Lourdes, mais je me disais: «Pourquoi ce 11?» Je me noyais et quand on se noie on se raccroche à tout. A la première table de roulette, dès mon entrée, je lançai ma pièce sur le 11 spectral, alors que le croupier criait: «Rien ne va plus.» La pièce tomba sur la case voisine, le 14. Impossible de la déplacer, la bille s’arrêtait, et justement sur le 14; j’empochais 35 louis.

· · ·

Je n’étonnerai personne en affirmant que quantité de gens ne joueraient pour rien au monde un vendredi et que beaucoup n’aventureraient jamais un maravédis sur le 13. Il va sans dire que l’élément féminin fournit spécialement ces cas d’aliénation.

Dès les temps les plus reculés, d’ailleurs, certains nombres ont été entourés de craintes ou d’espoirs. Bien avant qu’Horace avertisse la belle Leuconoé de ne pas se fier aux calculs astronomiques, Pythagore basait une partie de sa philosophie sur la théorie des nombres.

Le chiffre 7, par exemple, a toujours été considéré comme doué d’une heureuse influence, et aujourd’hui encore il ne manque pas de gens qui, prenant des billets de loterie, choisissent les multiples de 7.

_They say there is divinity in odd numbers, either in nativity, chance or death_, disait Shakespeare.

Cette superstition à l’égard des chiffres n’aurait-elle pas pour origine--car tout a sa cause--la crainte religieuse qui saisissait les ignorants devant ces petits signes mystérieux dont ils voyaient les astronomes se servir dans leurs calculs pour eux incompréhensibles et qui les comblaient de stupéfaction.

· · ·

S’asseoir à côté d’un bossu est une place fort enviée, et nombre de joueurs, fussent-ils les plus vaniteux des _snobs_, ne la changeraient pas pour le voisinage d’un prince. Mais les bossus qui hantent les casinos sont rares, et l’on pourrait laisser passer des mois avant d’en rencontrer. Un ponte en déveine se dit un jour, que s’il parvenait à louer quelque mayeux, il conjurerait le destin contraire. Il en parla, et bientôt il vit arriver non pas un, mais deux bossus. Une véritable aubaine! Il les prend à gage à raison de deux louis par séance, et court s’installer entre eux à la table de roulette, après avoir palpé leur dos. Il joue sur le 33, perd, recommence, reperd, s’entête. Mais, en dépit des bossus, dont ce chiffre est l’emblème, le 33 ne répond pas à ses appels. Enfin, il part furieux, ne comprenant rien à cet acharnement du sort, lorsque derrière lui les bossus congédiés se prennent de querelle, et bientôt corps à corps. Dans la lutte, les bosses changent de place, l’une tombe à terre et l’autre glisse en bas du dos.

--Ah! s’écrie le décavé, je ne m’étonne plus de ma déveine.

· · ·

Lorsque les petits cochons étaient de mode, et qu’on les portait attachés aux bracelets ou en breloques, un Russe en avait toujours une poignée en poche. Dès qu’il arrivait au trente-et-quarante, il les posait systématiquement devant lui et à la file indienne. S’il gagnait, il n’y touchait pas; mais s’il perdait il enlevait chaque fois le premier, jusqu’à ce qu’il n’y en eût plus. Alors, il s’en allait changer ses cochons en éléphants, et revenait une demi-heure après. Si les éléphants n’étaient pas plus heureux, il retournait chercher ses petits cochons, et ainsi de suite, jusqu’à ce qu’il tombât sur une série, ou un complet _ratissage_.

· · ·

Mais rien ne vaut le morceau de corail à deux branches: talisman souverain! Du Piémont à la Sicile, on s’en sert contre le mauvais œil.

Je rencontrais au casino une jolie petite Italienne aux côtés d’un compatriote à mine de condottiere. Avec une indifférence trop grande pour être naturelle, elle suivait le jeu en manœuvrant son éventail, et bâillant de temps en temps, comme si cela l’ennuyait. Mais cette apparence distraite dissimulait une attention soutenue. A chaque coup de perte, elle glissait silencieusement un fétiche à son ami: d’abord une bague qui, n’ayant pas opéré, est remise au doigt; puis un médaillon, puis une seconde bague, puis une petite pierre bleue, le tout successivement placé sur le tas de banknotes qui va s’amincissant. L’homme regarde autour de lui d’un air inquiet, faisant rapidement du bout des doigts des signes avec un objet invisible.

Il refait quelque gain, mais lentement, difficilement; puis revient la déveine.

Ils partent sans échanger un mot, elle toujours jouant de l’éventail.

Le lendemain, les voici à la même place, assis devant un tas rondelet. La _signoretta_ touche chaque pièce et chaque «fafiot» avec une médaille de la Vierge dissimulée entre ses petits doigts. En dépit de ces saintes précautions, la danse recommence; le tas se fond comme la veille. Tout à coup, l’Italien se lève, empoche brusquement son restant d’écus, murmurant en grande colère: «Gueuse! Sorcière! Coquine!»

--Quoi donc! _mio caro_?

--Encore la vieille d’hier, debout en face de moi, dit-il, désignant une vieille dame occupée à ponter.

Un gros mot à l’adresse de cette matrone s’échappe des lèvres de grenade de la _signoretta_, qui ajoute:

--N’as-tu pas ta branche de corail?

--Non, fait piteusement le décavé, je l’ai perdue ce matin sur la plage.

· · ·

Jouissez de la vie tant que vous êtes jeunes et tant que vous le pouvez, belles dames, car quand vous vieillirez, non seulement vous n’en pourrez plus jouir, mais l’on vous accusera de traîner le malheur en vos jupes. «Si lorsque tu te mets en route, dit le proverbe arabe, ta première rencontre est une vieille, rebrousse chemin, car le diable te suivrait.»

Et voilà comme on te traite:

Colombe aux plumes d’or, femme aux tendres douleurs,

ainsi que roucoulait elle-même l’élégiaque Desbordes-Valmore, quand le Temps irrespectueux a fait tomber tes plumes.

Cette crainte du mauvais œil de la vieille femme n’est particulière ni aux Arabes, ni aux Italiens. J’ai connu maints Français sceptiques qui, aux tables de jeux, deviennent superstitieux comme des mères Pipelet. Un de mes confrères en lettres m’a plaisamment raconté comme quoi il avait perdu avec une incroyable déveine à cause d’une sorcière de la catégorie de l’_anum libidinosam_ de la VIIIe épode d’Horace, qui le suivait autour du tapis vert.

· · ·

«Que de folies et de niaiseries entendues dans une salle de jeu», dit Henry Bauer: «Ne touchez pas à mes cartes, ça me porte la guigne.» «Pas de compliments, vous allez me faire perdre... là, j’en étais sûr.» «Ce banquier-là ne m’inspire aucune confiance.» Et aussitôt l’homme défiant se met à ponter comme un sourd. Tous ont la berlue, du moment qu’ils franchissent le seuil et respirent l’atmosphère de l’enfer. Ne sont-ils pas, pour peu qu’ils réfléchissent, certains de perdre, puisque au bout de l’an la cagnotte a invariablement pompé son petit million dans la poche de tous les habitués d’un même cercle.»

· · ·

Au 113 du Palais-Royal, alors que les maisons de jeu apportaient le mouvement et la vie dans ce quartier aujourd’hui mort, on remarquait un Italien crasseux, qui ne jouait jamais sans avoir son chapeau entre les jambes; entre chaque coup, il y plongeait la main et murmurait à mi-voix quelques paroles incompréhensibles. Le maniaque y gardait une madone en plomb et, suivant sa veine, il la caressait ou l’injuriait.

--Soutiens ma chance, ma bonne Madone, tu auras ce soir un cierge et des fleurs.

Mais s’il perdait: Misérable! murmurait-il, tu coucheras sous la fontaine.

Ceci rappelle le Gascon de Saint-Evremond:

«Je fais avant le zeu le signe de la croix, Et ze n’ai zamais pu gagner même une fois.»

Comme comble du grotesque, il ne faut pas oublier la folie de ce joueur, convaincu que pour gagner il lui fallait cracher sur le pantalon de son voisin de gauche.

Et il crachait toute la soirée, quelquefois toute la nuit, consciencieusement.

Dans le clan des ahuris, il faut ranger cette dame qui pontait sur tous les numéros en même temps, et, bien que gagnant à tout coup, s’étonna de voir le fond de son sac. Elle ne pouvait comprendre que, ramassant 175 francs à chaque tour de roulette, son porte-monnaie se fût vidé. Le chef de partie s’ingéniait à lui démontrer que, couvrant le tapis de 37 pièces, la banque ne lui en rendait que 35. L’explication n’entra qu’imparfaitement dans sa cervelle, car elle partit faisant grand tapage et traitant les croupiers de voleurs. Les malheureux «chevaliers de râteau» supportent philosophiquement ces sorties, auxquelles, d’ailleurs, les habituent nombre de joueurs en déveine et mal élevés.