‹ Au pays de CocagneChapitre 14 sur 30 · CHAPITRE VII

CHAPITRE VII

LES CROUPIERS

Un dessin bien connu à Nice, multiplié par la photographie, les représente descendant la côte de Monte-Carlo sous l’orage et les coups de foudre du ciel en courroux. M. Blanc, ou plutôt son squelette, dirige la marche vers l’enfer ouvert béant pour les engloutir, tandis que Satan se tient à l’entrée du gouffre. Rien d’amusant comme les faces paisibles des condamnés à l’éternelle damnation au milieu des horreurs qui les entourent, des éléments en furie et des suicidés se réveillant de l’éternel sommeil pour leur montrer le poing. Une demi-douzaine de distiques accompagnent la planche signée: _Le Vengeur._

C’est là le défilé qu’en pompeux étalage, Au portique maudit conduit le tripotier. La bande semble rire, aussi mener tapage, Bravant dans son courroux l’auguste justicier. Sous les cieux enflammés, en vain la foudre gronde, Éclate avec fracas sur l’orgueilleux tripot, Et fait trembler les monts en leur base profonde: Rien n’émeut ces gredins, vrais suppôts d’Astaroth!

Ces «gredins» sont généralement de fort braves gens, pris dans toutes les classes, après enquête sérieuse sur leur honorabilité et leurs antécédents.

On en compte environ de 150 à 160 à la «roulette» et au «trente et quarante», sous la surveillance du chef de partie, des inspecteurs des tables, des inspecteurs généraux, des sous-directeurs et d’un directeur, sous les ordres d’un administrateur spécial.

Les candidats croupiers suivent un cours où on leur apprend à calculer mentalement et rapidement les sommes à payer aux gagnants dans les combinaisons multiples du jeu, à juger d’un coup d’œil l’importance et la disposition des mises, à jeter adroitement les pièces sur les cases, à tourner le cylindre et à lancer la bille, exercices préparatoires qui n’exigent pas moins de six mois de pratique. Leurs appointements varient de 200 à 700 francs par mois.

Qu’ils acquièrent à la longue une complète indifférence devant le désespoir des décavés, rien que de fort naturel; les pontes eux-mêmes ne prêtent nulle attention aux drames qui s’ébattent à leurs côtés; mais qu’ils aident en quoi que ce soit le hasard, cela leur est matériellement impossible, et il faut n’avoir jamais vu une roulette pour affirmer que le coup de pouce du croupier peut diriger à son gré, sur un cylindre tournant coupé de losanges en relief, les saccades et l’arrêt d’une bille d’ivoire qui tourne dans le sens opposé.

Les accusations de tricherie tombent d’elles-mêmes devant un examen; aussi n’émanent-elles que de maîtres chanteurs ou de décavés mécontents. On a été jusqu’à parler de lignes télégraphiques entre chefs de partie ou croupiers, de manœuvres du râteau qui, placé de telle ou telle façon, indique au croupier préposé au cylindre sur quel numéro il doit diriger sa bille.

Tout cela est enfantin. Comme on l’a dit avec raison, la ferme de Monte-Carlo n’a nul besoin de tricher. Elle gagne assez sans avoir recours aux artifices des grecs. Ces derniers le déclarent eux-mêmes, car ils ont baptisé la roulette de M. Blanc le _Tombeau des grecs_ et le cercueil des malins.

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Il est intéressant de comparer ce casino, unique au monde, et pour sa correction, sa splendeur, sa situation, son fonctionnement semblable à celui d’une grande administration, sa police, ses fonctionnaires, avec une maison de jeu au siècle dernier.

Un journal anglais, _The Daily_, portant la date de janvier 1731, donne une liste du personnel ordinaire des tripots de Londres, qui peut faire juger du reste:

1. Un _commissaire_, qui est toujours un des co-propriétaires de la banque du jeu, et passe une nuit sur trois.

2. Un _directeur_, qui a la surintendance de la salle.

3. Un _tailleur_.

4. Deux _croupiers_, qui observent les cartes sortantes et ramassent l’argent.

5. Deux _truands_ ou compères, servant à amorcer les joueurs.

6. Un _commis_, chargé de surveiller les truands pour qu’ils ne dépensent pas en dehors du jeu l’argent qu’on leur donne pour ponter.

7. Un _avorton_, élève _tailleur_ ou _croupier_, qui ne reçoit que demi-paye pendant le temps qu’il apprend à tailler.

8. Un _météore_, hableur chargé de faire le boniment et courir le bruit que la banque a bien des fois sauté.

9. Un _grippe-sou_, qui ramasse l’argent de la banque.

10. Un _procureur_, chargé de solliciter l’élargissement des détenus de la banque à la prison de Newgate.

11. Un _capitaine_, prêt à se battre avec quiconque prétendra qu’on l’a triché, ou qui même montrera de la mauvaise humeur de sa perte.

12. Un _garçon de chambre_, qui sert à boire et à moucher les chandelles.

13. Un _valet_, qui éclaire les gens dans l’escalier et fait tirer le cordon.

14. Un _portier_, qui est ordinairement un soldat aux gardes à pied.

15. Un _homme prudent et sage_ qui se tient sur le seuil de la porte pour avertir le portier de prévenir la banque de l’approche des _constables_.

16. Un _coureur_, pour prendre des renseignements sur l’époque de l’assemblée des juges.

17. Des _falots_, _cochers_, _porteurs de chaise_ et autres, chargés de prendre les mêmes informations et de s’assurer de l’absence des constables. Ils ne sont pas à paie fixe, mais reçoivent une demi-guinée pour chaque rapport reconnu exact.

18. Des gens qui se rendent cautions pour des détenus, d’autres qui servent de faux témoins, des bandits, des bravaches, des assassins, _cum multis aliis_.

On le voit, c’était complet.