‹ Au pays de CocagneChapitre 4 sur 30 · CHAPITRE II - I

CHAPITRE II - I

LE CASINO

Là-bas, Monte-Carlo; tout près, la Condamine. Ici, sur un rocher couronné d’un jardin, Monaco se hérisse et dévoile soudain Les secrets du passé que le présent devine.

(Édouard DUTTO.)

Le Casino de Monte-Carlo eut, comme toutes les gloires, de très humbles débuts.

Installé sur la place du Château d’abord, à l’endroit même où s’arrêtait le coche de Menton, dans un bâtiment qui sert actuellement de corps de garde aux soldats monégasques, il était à la fois hôtel, restaurant, estaminet, cercle. Les joueurs s’installaient au premier étage dans une salle mesquinement meublée, éclairée le soir par des lampes fumeuses et garnie de deux tables uniques, «trente-et-quarante» et «roulette».

On y risquait la pièce de 40 sous des brelans obscurs, et s’il ne s’y pressait ni princes, ni ducs, ni marquis authentiques, on y coudoyait des comtes de l’État de l’Église, des barons allemands, des docteurs prussiens, des colonels américains et quantité de chevaliers de tous les ordres, principalement de celui d’Industrie. Les _grecs_ chassés des cercles venaient y _faire_ le jeton, car on ne se servait que de jetons échangés contre espèces à un guichet.

Plus tard, un petit steamer au service des tenanciers alla gratis chercher les pontes à Nice et gratis les ramenait.

Roquebrune et Menton venaient d’être annexées à l’Empire et Monaco restait ville unique de la Principauté.

Quelques maisonnettes en bois et de rares villas disparaissaient dans le fouillis de verdure des délicieux jardins de la Condamine et du plateau des Spelugues, écrasés aujourd’hui sous l’amas des hôtels et des palais.

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La transformation ne s’opéra pas sans de nombreuses fluctuations.

De la place du Château, le «Cercle des Étrangers» passa dans un ancien couvent, celui de la Visitation, puis on descendit aux jardins de la Condamine, pour remonter à Monaco, à la villa Garbarini.

On errait ainsi sans se fixer, car, dans la concession faite à la Société fermière, Charles III exigeait que le Casino fût construit sur le plateau des Spelugues.

Il caressait depuis longtemps le rêve d’élever une ville nouvelle en face de sa vieille cité. Il n’avait plus qu’à laisser faire. La maison de jeu dominerait le promontoire et bientôt se grouperaient autour les somptueuses habitations.

Ce promontoire n’était pas comme on le croit généralement un aride rocher. On lui donnait le nom d’Élysée Alberto, en souvenir de Carlo Alberto, père de Victor-Emmanuel, qui, en 1828, avait prêté des escouades de forçats au prince de Monaco pour tailler dans le roc les routes de Roquebrune et de Menton. Il appartenait alors au gouverneur de la Principauté, le comte Rey, qui, ayant pris ces mêmes forçats à sa solde pour charrier des terres, transforma ce plateau dépouillé en un riche jardin. Il était donc couvert de vignes, de citronniers, lorsqu’il le céda à la Société du Casino.

Le principal fermier des jeux, un nommé Lefebvre, comprit le parti qu’on pouvait tirer de l’achat de ce terrain placé dans une situation merveilleuse, mais il fallait des sommes considérables. On se mit à l’œuvre, cependant, et, le 13 mai 1858, on posait solennellement la première pierre du nouvel établissement qui prenait dès lors le nom de _Monte-Carlo_.

Mais les dépenses dépassèrent de beaucoup les devis; les travaux ne se continuaient qu’avec lenteur; Lefebvre et ses associés, Grillois et Jagot, découragés, allaient renoncer à leur entreprise, lorsqu’un beau matin, un étranger se fit annoncer.

On était au 31 mai 1863.--J’ai entendu dire que vous aviez l’intention de vous défaire de votre concession? demanda-t-il sans autre préambule.

Lefebvre, pris à l’improviste, ne répondit pas.

Le visiteur était François Blanc, alors fermier des jeux de Hombourg. Il ouvrit son portefeuille, en tira trois bons sur la Banque de France.

--J’en offre dix-sept cent mille francs. Cela vous va-t-il?

Lefebvre hésitait.

--Réfléchissez, ajouta Blanc. Je déjeune à Monaco. Je repars ensuite pour Nice, et je veux conclure avant mon départ.

Les trois tenanciers se décidèrent, signèrent l’abandon de leur propriété, de leurs privilèges, avec le consentement de Charles III.

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Ce qui poussait le fermier de Hombourg à cette rapide acquisition, c’est que l’empereur Guillaume se préparait à demander au Reichstag la fermeture des maisons de jeu de l’Allemagne, et le résultat en était prévu.

Maître de Monte-Carlo, François Blanc dirigea les travaux avec une activité et une largeur de vue inconnues à ses devanciers. Il avait créé un Éden d’été dans la Prusse rhénane: il fit un Éden perpétuel de la principauté monégasque. Sachant qu’il faut semer pour récolter et que moins on épargne la graine, plus lourde est la moisson, il jeta l’or à poignées avec une audace de jeune, une prodigalité qui semblait de la folie, car quinze millions étaient déjà engloutis avant de produire un centime.

Mais le hardi spéculateur ne se décourageait pas; il semait en terre féconde. Homme extraordinaire, lord Brougham le considérait avec raison comme l’un des plus habiles financiers de France, tant il l’avait étonné par la simplicité et en même temps la profondeur de ses prévisions et de ses calculs.

Il n’en faudrait pour preuve que cette admirable machine de hasard et de précision, à la fois si simple et si compliquée, qui défie toute tricherie, se prête à toutes les combinaisons et les déjoue toutes, attirante, endiablée, fatale, machine perfectionnée par lui, où vont se brûler comme les phalènes à la flamme d’une lampe les chercheurs de la Toison d’or; intellectuels ou cerveaux vides, consciences lâches ou cœurs hautains. Le père de famille y porte les épargnes du foyer; la matrone, talonnée par l’âpre désir du lucre, se sent prête à vendre pour le numéro sortant la chair de sa fille à peine pubère; le gueux y complète sa ruine et, ô sainte revanche! équilibre et justice des choses, le tripoteur gonflé de banknotes en sort vidé comme un raisin sec.

Et l’argent volé, et l’argent gagné, et le contenu lentement amassé du bas de laine improductif également fondu dans le cylindre, reprennent par la canalisation du vice les grands chemins de la circulation.