CHAPITRE IX
SOUVENIRS DU BOULANGISME
Il y a peu, dans une auberge de campagne, au mur de la chambre qui m'avait été désignée, j'avisai un portrait du général Boulanger.
-- Hé, dis-je à mon hôte, vous aussi, vous avez été boulangiste?...
-- Mon Dieu, oui, comme tout le monde, me répondit-il. Il considéra l'image, puis avec un haussement d'épaules énergique, il ajouta: -- Cet animal, s'il l'avait voulu!...
-- Nous n'en serions pas où nous en sommes, dis-je, en achevant la phrase.
-- C'est cela même!
Il me laissa seul et je me pris à rêver sur ce singulier épisode de notre histoire contemporaine.
-- C'est pourtant vrai, pensai-je, il fut un temps où _tout le monde_ était boulangiste sauf, bien entendu, les francs-maçons, quelques socialistes et la clique des politiciens opportunistes ou radicaux. Et il n'est pas moins exact que si Boulanger _avait voulu_, la France serait, sans doute, aujourd'hui débarrassée du parlementarisme. Mais le général ne sut pas vouloir. Il n'eut ni l'audace d'un Bonaparte ni l'esprit de décision d'un Monk. Ce fut un romantique sentimental, un troubadour à barbe blonde qui, alors que nous nous donnions à lui aima mieux roucouler aux pieds d'une Marguerite tuberculeuse que de délivrer son pays de la tyrannie jacobine.
Brave comme soldat, -- il l'a prouvé en Indochine, en Italie et pendant la campagne de 70, -- il manquait de courage civil. Toute la France lui criait: -- Fais le coup de force, renverse le régime, nous te suivrons!
Il recula, ayant trop pris au sérieux les déclamations ineptes de Victor Hugo dans l'_Histoire d'un crime._ Peut-être aussi son idée fixe de rester dans la légalité se doublait-elle du sentiment de son insuffisance à remplir le rôle magnifique et redoutable qui lui était offert.
Et puis quels pitoyables lieutenants pour le seconder. Déroulède, Pierre Denis, Barrès, Thiébault, deux ou trois autres mis à part, quel ramassis d'aventuriers tarés et de pamphlétaires besogneux autour de lui! Un Laguerre, un Mermeix, un Vergoin et surtout le juif Naquet, traître probable, selon les traditions de sa race.
Lui-même resta fort équivoque; flattant les républicains, caressant les royalistes pour en obtenir des subsides, marivaudant avec les bonapartistes, allant à Prangins sonder le prince Jérôme, dînant chez la duchesse d'Uzès, distribuant des poignées de mains aux disciples de Blanqui, il usa son prestige à louvoyer entre les partis avec l'arrière-pensée de les duper au profit de son ambition. Mais là encore, il ne put pas aller jusqu'au bout: la seule menace d'une prison, d'où la population parisienne l'aurait tiré dans les vingt-quatre heures, l'effraya. Il prit la fuite, abandonnant les siens aux vengeances des parlementaires; il alla ridiculement, lâchement, se suicider sur la tombe de sa maîtresse. Ah! ce ne fut pas la mort d'un Caton ni même d'un Marc-Antoine mais celle d'un Roméo suranné.
Ce fatalisme sans ressort, ce manque de caractère ne désignaient point Boulanger pour être un conducteur de peuples. Ce qu'il faut retenir de son équipée c'est le sursaut d'instinct vital qui jeta la France à sa suite: à cette époque chacun sentait, plus ou moins nettement, que le parlementarisme nous était néfaste et qu'il fallait en éliminer les virus pour subsister. Tel était le désir de trouver l'homme nécessaire à cette tâche qu'on acclama, sans trop de réflexion, celui qui se présentait comme le sauveur possible. Et puis c'était un général: pour beaucoup il incarnait la revanche. Sans génie, mais doué d'un charme incontestable, il séduisit sans avoir besoin de se donner grand peine. Les circonstances le portèrent. Le jour où elles cessèrent de le favoriser et où il lui aurait fallu, pour les dominer, montrer qu'il était digne d'arracher la patrie à la poignée d'aigrefins qui la pillent et qui l'épuisent, il s'effondra -- plutôt que de sacrifier ses amours à la mission qu'il avait acceptée.
Et la France retomba sous le joug honteux qu'elle subit encore...
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Je n'ai pas l'intention de raconter le boulangisme. D'autres l'on fait, notamment M. Barrès dans ce beau livre: _l'appel au soldat_ où il analyse avec perspicacité l'énorme mouvement d'espérance qui porta le pays vers Boulanger.
Je veux seulement rapporter quelques aspects de cette lutte contre le régime et montrer quelles furent alors nos illusions...
J'ai vu pour la première fois Boulanger au mois d'août 1886. Je terminais mon service militaire au 12° cuirassiers en garnison à Angers.
Le général était à ce moment ministre de la guerre. Il avait été visiter le prytanée de la Flèche et, le même jour, il vint coucher dans notre ville d'où il repartit, du reste, le lendemain matin sans avoir mis le pied dans les casernes.
Mon escadron fut désigné pour lui rendre les honneurs au débarcadère et pour fournir une garde à l'hôtel où il passa la nuit.
Je dois dire que, sauf les officiers, le régiment n'avait qu'une idée très vague de sa notoriété commençante. Ce que nous savions de lui c'était qu'il avait fait repeindre les guérites en tricolore, supprimé la masse individuelle et amélioré l'ordinaire. De son action politique nous ignorions à peu près tout. Cela pour la bonne raison qu'à cette époque, le service très chargé nous absorbait complètement et que l'introduction des journaux était sévèrement interdite au quartier: mesure très bien comprise et qu'on ne fera pas mal de rétablir le jour où Marianne pourrira aux gémonies.
Naturellement, nos chefs ne nous communiquaient pas leur opinion sur Boulanger. Aussi notre seule préoccupation lorsque nous nous rangeâmes dans la cour de la gare c'était de montrer au ministre de la guerre que nous étions une troupe bien astiquée, bien alignée, adroite à manier ses chevaux. À ce point de vue, nous n'avions pas grand-chose à craindre de sa critique car le service de deux ans ne sévissait pas encore, nous formions un régiment parfaitement entraîné sous un colonel très strict mais très juste s'attachant à développer en nous cet esprit de corps qui fait les bons soldats.
Il était cinq heures du soir lorsque Boulanger descendit du train. Il traversa rapidement la place, tandis que les trompettes sonnaient la marche, et, sans nous inspecter, monta, suivi de ses officiers d'ordonnance et du général commandant la place, dans le landau découvert qui l'attendait. À ce moment, je ne fis que l'entrevoir étant placé, de par mon grade, en serre-file du quatrième peloton.
Nous l'escortâmes au grand trot jusqu'à l'hôtel. Descendu de voiture, il passa sur front de l'escadron, dit quelques mots aimables à notre capitaine puis déclara qu'il ne voulait pas de garde. Ce qui me frappa ce fut l'aménité de ses manières. Il manifestait déjà cette préoccupation de plaire qui, servie par un physique agréable, fut pour beaucoup dans sa popularité.
Mais je n'eus pas le temps de faire des remarques plus approfondies. Un commandement nous mit en colonne par quatre. Nous rentrâmes au quartier, enchantés de n'avoir pas à fournir le service supplémentaire auquel nous nous attendions.
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Rentré dans le civil, je ne revis Boulanger qu'en 1887. Je dois dire qu'à cette époque, ainsi que beaucoup d'écrivains de ma génération, je ne m'occupais guère de politique. Perché à un sixième étage de la Rive Gauche, je versifiais éperdument. Les articles que je publiais, dans des revues éphémères, traitaient surtout de poésie. Mes amis et moi nous vivions un peu comme en rêve, nous récitant nos vers, esquissant les théories de l'école littéraire qui prit, par la suite, le nom de Symbolisme, ne recherchant, dans nos courses à travers Paris, que des sensations d'ordre esthétique.
Cependant nous étions unanimes à mépriser le parlementarisme. Nous trouvions grotesque et humiliant que la France fût soi-disant représentée et gouvernée par des babouins d'une malhonnêteté notoire, ayant pour préoccupation unique de se disputer l'assiette au beurre et de gaver leur clientèle sans souci de la dignité du pays.
Boulanger combattait ces fantoches qui le persécutaient. Et donc, par cela seul, il nous était sympathique. Mais nous ne prenions point part effectivement à la bataille.
Sur ces entrefaites éclata l'affaire Wilson. On se rappelle que cet anglais, gendre du vieux Grévy, trafiqua de la Légion d'honneur, commit des faux pour se tirer d'affaire lorsqu'il fut poursuivi et néanmoins obtint un acquittement des magistrats inféodés au régime qui furent chargés de le juger.
Le maintien de Grévy à la présidence de la République n'en devenait pas moins impossible. Paris bouillonnait, menaçait de se soulever et réclamait la rentrée de Boulanger au ministère.
Sur ce dernier point les parlementaires demeuraient irréductibles: ils craignaient trop le coup de balai purificateur dont les partisans du général ne cessaient de les menacer. Mais ils saisissaient l'urgence de quelques concessions.
C'est pourquoi ils sommèrent Grévy de démissionner. Le vieux, qui tenait à ses gros appointements, fit d'abord la sourde oreille. Il se cramponnait à son fauteuil et feignait d'ignorer l'émeute qui grondait autour de l'Élysée.
Pour lui forcer la main, la Chambre décida de siéger en permanence jusqu'à ce qu'elle eût reçu sa démission.
Le jour même où elle prit ce parti, tout ce qu'il y avait de militants dans la ville s'assemblèrent spontanément sur la place de la Concorde pour presser sur les députés et, au besoin, envahir le Palais Bourbon et dissoudre l'assemblée si celle-ci manquait à son devoir.
Accompagné d'un peintre de mes amis, j'étais venu là par curiosité.
C'était un jour sombre, brumeux et froid de la fin de novembre. Une foule énorme remplissait la place depuis le bas des Champs- Élysées jusqu'à la terrasse des Tuileries, depuis les parapets du quai jusqu'à la rue Royale. De nouvelles colonnes de manifestants ne cessaient de déboucher par la rue de Rivoli. Un escadron de la garde barrait le pont. Devant se tenaient quelques officiers de paix peu zélés et une douzaine d'agents mal disposés à cogner car, à cette époque, la police, en majeure partie, était boulangiste.
Il y avait de tout sur la place: entre autres des membres de la Ligue des Patriotes groupés autour de la statue de Strasbourg et qui chantaient le refrain à la mode:
_Quand les pioupious d'Auvergne iront en guerre,_ _Pour sûr on dansera,_ _Le canon tonnera,_ _On trempera la soupe dans la grande soupière_
_Et pour la manger_ _On n'se passera pas d'Boulanger..._
Presque tout le monde faisait chorus. Et quand on arrêtait de chanter quelques minutes c'était pour crier sur l'air des lampions: Démission! Démission! ou pour entonner une autre chanson:
_C'est Boulange -- lange -- lange,_ _C'est Boulanger qu'il nous faut!..._
Entre temps des camelots glapissaient: -- Demandez la chanson nouvelle: _Ah! quel malheur d'avoir un gendre!..._On la vend dix centimes, deux sous.
Outre les patriotes, on coudoyait des socialistes menés par Founière, Lisbonne et Mme Séverine, des royalistes, des bonapartistes, des plébiscitaires, force badauds sans opinion politique bien déterminée mais haïssant les parlementaires et férus de Boulanger.
Tous s'agitaient, ondulaient, moutonnaient, déferlaient en poussées formidables vers le pont, échangeaient gaiement des propos où le régime était jugé de la façon la plus méprisante. Parfois des huées montaient comme une tempête; puis toujours revenait la clameur:
_C'est Boulange -- lange -- lange,_ _C'est Boulanger qu'il nous faut!..._
Les agents écoutaient, passifs. Les cavaliers, le sabre à l'épaule, ne bougeaient pas quand un incident se produisit.
Comme toujours, dans ces sortes de manifestations, des Apaches se mêlaient à la foule dans l'espoir d'un désordre qui leur permettrait d'exercer en sécurité leur industrie. Au bout d'un certain temps, voyant que rien ne se déterminait, ils se mirent à lancer des pierres et des tessons de bouteille à la troupe. Plusieurs chevaux furent blessés et commencèrent à se cabrer et à ruer. Un garde, atteint en pleine figure par un moellon, dégringola de sa selle.
Alors, brusquement, sans avertir, l'officier qui commandait l'escadron, voyant ses hommes s'énerver, lança la charge.
Les gardes se déployèrent en éventail sur la place et, filant au galop, sabrèrent tout ce qui se trouvait sur leur passage. Il y eut une panique, un reflux de la foule vers les rues voisines. Un certain nombre de curieux qui s'étaient hissés au rebord des vasques des fontaines encadrant l'obélisque, culbutèrent dans l'eau et prirent un bain qui, vu la saison, ne leur procura guère d'agrément. Mon ami et moi nous décampions comme les autres. Nous nous étions garés de la charge sous les premiers arbres des Champs-Élysées quand nous vîmes descendre d'un omnibus Hôtel de ville -- Porte Maillot, un homme d'une soixantaine d'années qui portait une valise. Je me le rappelle avec sa barbe blanche et son air ahuri de ce tumulte auquel il semblait ne rien comprendre.
Juste comme il posait le pied sur le pavé, un garde passa près de lui et lui appliqua un grand coup de sabre sur la tête.
Le vieillard roula par terre en criant de toutes ses forces. À ce moment, comme les trompettes sonnaient le ralliement et que les cavaliers regagnaient le pont au trot, nous nous élançâmes pour relever le blessé. -- Heureusement, il avait plus de peur que de mal, son chapeau, d'ailleurs fendu en deux, ayant amorti le choc. Néanmoins il saignait d'une coupure superficielle et il pleurait en nous disant: -- J'arrive de Dijon!... Je viens voir mes enfants, rue Saint-Honoré... Je ne sais même pas ce qui se passe... Je descends de l'omnibus et je reçois un coup de sabre!...
Il y avait, en effet, de quoi se sentir un peu désemparé.
-- Ah! dis-je, vous auriez aussi bien fait de remettre votre voyage...
Nous le conduisîmes chez un pharmacien tout près de là. Une fois assurés du peu de gravité de sa blessure, nous revînmes sur la place, curieux d'apprendre comment tout cela finirait.
Or pas mal de gens avaient été sabrés, ce qui exaspérait la foule. Marchant sur le pont, elle se préparait, en vociférant: À bas la Chambre! à forcer le passage.
D'autre part, une escouade d'agents, sortie de la rue Saint- Florentin, commençait à cogner. Les socialistes de Fournière lui tenaient tête et, refoulés contre le ministère de la Marine, tiraient à coup de revolver pour se dégager. Au milieu du tapage énorme qui remplissait maintenant la place, les détonations ne faisaient pas plus de bruit qu'un claquement de fouet.
Mon ami et moi nous étions grisés par l'atmosphère belliqueuse, horripilés par le sang que nous avions vu couler. Nous courions vers le pont, prêts à prendre part au combat, quand soudain tout s'arrêta. Un officier de paix pérorait. Nous étions trop loin pour entendre ce qu'il disait, mais nous le vîmes indiquer du geste les parapets où une nuée d'afficheurs collaient des papiers blancs.
On se précipita; on lut: c'était enfin le message de démission de l'antique et malpropre chicanous nommé Grévy.
Il y eut un hourra gigantesque -- puis un cri enthousiaste de: Vive Boulanger! Ensuite, chacun s'en alla chez soi avec la conscience du devoir accompli...
C'est la première émeute à laquelle j'ai assisté... -- Par la suite, je devais en voir bien d'autres où je jouais un rôle plus... mouvementé.
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Je ne sais si cette échauffourée stimula les instincts guerroyants qui sommeillaient en moi. Mais le fait est que, de ce jour, je ne rêvai plus que plaies et bosses. Puis je fis la connaissance, dans le même temps, de quelques boulangistes effervescents qui me convertirent à l'amour du «brav'général» et je me mis à conspirer avec eux.
Ils habitaient, comme moi, le quartier latin. Nous y fîmes une propagande enragée parmi les étudiants, les artistes et les littérateurs: au Luxembourg, à domicile, dans les cafés, nous promenions la parole boulangiste.
Partout à peu près, nous étions bien accueillis, tandis que les rares opposants ne recueillaient que des rebuffades et parfois des horions.
À ce propos, un incident assez drolatique me revient à la mémoire.
Dans un café du boulevard Saint-Michel, nous étions installés trois à une table que flanquaient, à notre droite, des adeptes de la manille et, à notre gauche, des joueurs de domino. Tout en procédant aux rites de leur culte, ils nous écoutaient prophétiser la déroute prochaine des parlementaires et applaudissaient à nos tirades révisionnistes.
Un bonhomme chenu, assis en face de nous, marquait, seul, du mécontentement. Il commença par grommeler des vocables tels que: dictature, réaction, République en péril... Ensuite, comme nul ne faisait cas de ses protestations, il tira de sa poche un journal antiboulangiste, l'étala devant lui et entama, d'une voix perçante, la lecture d'un article où Joseph Reinach avait le toupet d'invoquer contre le général «les lois, les justes lois».
D'abord on se contenta de le blaguer à la sourdine. Puis, comme notre adversaire haussait de plus en plus le ton, nos voisins de gauche se mirent à taper les dominos sur le marbre de la table pour couvrir son fausset.
Une querelle s'ensuivit. L'admirateur de la prose hébraïque nous traita «d'esclaves attachés à la queue du cheval noir de Boulanger». On lui rit au nez. Puis, comme il s'entêtait à reprendre la déclamation de l'article, toute l'assistance le hua. Lui, gesticulait, brandissait son journal comme un drapeau et ne cessait de nous cracher des injures.
Enfin le gérant, zélé boulangiste, lui fit remarquer qu'il avait tout le monde contre lui et le pria de se taire. Vaine objurgation, il n'en cria que plus fort.
Il fallut l'expulser. Au garçon qui le poussait vers la porte, il décocha l'épithète de «suppôt du militarisme».
Une fois dehors, il voulut prendre à témoins de notre intolérance, les consommateurs de la terrasse. Mais ceux-ci ne lui répondirent que par le cri réitéré de: Vive Boulanger! Alors il s'éloigna, toujours vociférant, tâchant, sans succès, de recruter quelque approbateur parmi les passants qui s'écartaient de lui avec précipitation ou le lardaient d'épigrammes.
Ah! c'est qu'à cette époque, il n'y avait guère d'endroit, à Paris, où l'on pût manifester impunément de l'opposition à Boulanger...
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Ce fut vers la fin de décembre que je fus présenté au général par un de ses secrétaires. Il habitait alors rue Dumont D'Urville. Ce n'était pas facile de l'aborder car, dès l'aube, un flot d'admirateurs et de solliciteurs stationnaient sur les trottoirs, devant la maison, envahissaient l'escalier, s'entassaient dans l'antichambre. Et quels propos brûlants ils échangeaient: actes de foi dans le génie de Boulanger, espoirs de revanche, malédictions contre le régime. Les murs en vibraient. Et il aurait fallu que le général fût plus qu'un homme pour ne pas s'enivrer aux effluves de cette délirante popularité.
Après trois heures d'attente, je fus admis dans son cabinet de travail. Il se tenait debout contre la paroi du fond. Il était vêtu d'une redingote noire, boutonnée, et d'un pantalon bleu foncé. Au col, une cravate mauve à dessins rouges d'assez mauvais goût. Assis derrière un bureau couvert de journaux, de brochures et de lithographies boulangistes, le comte Dillon écrivait sans s'occuper des allants et venants.
Mon introducteur me nomma et me donna comme délégué par la jeunesse des Écoles. Ce n'était pas tout à fait vrai, car je n'avais nul mandat des étudiants pour prendre la parole en leur nom. Cependant, je pouvais, sans mentir, affirmer que j'apportais les voeux d'un grand nombre de jeunes gens de la Rive Gauche.
Le général me serra la main. Tandis que je lui disais qu'il pouvait compter sur nous pour le suivre -- _jusqu'au bout --_ il fixait sur moi ses yeux bleus et paraissait m'écouter avec attention. Je remarquai l'extrême douceur de son regard. Comme je l'ai déjà dit, Boulanger avait un grand charme d'accueil et possédait un don tout spécial pour attirer et retenir les dévouements.
Il me répondit par quelques phrases de courtoisie, puis me certifia que bientôt nous renverserions les parlementaires. Enfin, il m'exhorta à poursuivre la propagande sans défaillance.
Tout cela fut dit très simplement, mais avec une force de persuasion qui acheva de me conquérir.
L'entrevue ne dura que quelques minutes, car plus de trois cents séides attendaient avec impatience leur tour d'être reçus. Après que le général m'eut serré de nouveau la main en me répétant: -- Bon courage, nous vaincrons, je pris congé, plus que jamais décidé à servir le boulangisme par la parole, par la plume et, au besoin, par la trique.
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La période électorale s'ouvrit. Le gouvernement sentait bien que Paris lui échappait; les parlementaires gémissaient, s'indignaient, jabotaient dans le vide, intriguaient, cherchaient en vain l'homme à opposer au général. Tous les politiciens de quelque notoriété qui furent pressentis, se récusèrent avec empressement, nul d'entre eux ne se souciant d'affronter une défaite certaine.
Enfin l'on déterra un obscur franc-maçon, nommé Jacques, distillateur de son métier et que ni le talent ni les services rendus au régime de désignaient pour assumer la tâche formidable de lutter contre Boulanger. Il fallait vraiment que le ministère ne sût plus de quel bois faire flèche pour présenter aux suffrages des Parisiens une pareille médiocrité.
On pense si ce nom de Jacques suscita les brocards!
Dans les réunions, les boulangistes n'arrêtaient pas de chanter:
Frère Jacques, dormez-vous?...
Aux orateurs, pleins d'abnégation, qui soutenaient cette candidature bouffonne, on criait: -- As-tu fini de faire le Jacques?
Rochefort, dans l'_Intransigeant_, qui était le moniteur du boulangisme et qui tirait à trois cent mille, multipliait les articles au vitriol contre nos adversaires. Jamais il ne montra plus de verve.
Je me rappelle, entre autres, un article où il raillait le texte d'une affiche gouvernementale. Composé de pleutres, incoercibles, le ministère y insinuait que si Boulanger était élu, il en résulterait la guerre avec l'Allemagne. Il faisait appel à la couardise, bien en vain d'ailleurs, car la France entière aspirait à la revanche (le général-revanche, c'était un des surnoms dont on désignait Boulanger), et il prédisait la défaite.
Cette vilenie se terminait, en effet, par ces mots: _Pas de Sedan!_
Rochefort releva la phrase: -- La veste que vous allez remporter, écrivit-il, vous ne voulez pas qu'elle soit en drap de Sedan? Fort bien, nous vous l'offrirons en drap d'Elboeuf...
Cependant, au quartier, nous redoublions de zèle. Chaque jour nous amenait de nouveaux adhérents. Le courant boulangiste devenait de plus en plus irrésistible, entraînant jusqu'à d'anciens communards qui avaient fait le coup de feu contre Boulanger en 71.
De baroques personnalités se laissaient aussi séduire. Ainsi, un soir, au sortir d'une réunion, je fus abordé par un individu, porteur d'une grande barbe en acajou frisé, qui témoigna le désir de me poser quelques questions.
Je le pris à part et le priai de s'expliquer.
Mais lui, à brûle pourpoint: -- Savez-vous si Boulanger a fait fusiller Millière?
Je ne me rappelai pas du tout qui était ce Millière ni en quelle circonstance il avait passé par les balles. J'avouai mon ignorance à mon interlocuteur.
Alors il m'expliqua que Boulanger, colonel dans l'armée versaillaise, lors de l'entrée des troupes de l'ordre à Paris, faisait partie du corps qui avait occupé la rive gauche. Or, le nommé Millière, membre de la Commune, avait été arrêté rue de Vaugirard, et fusillé sans jugement, sur les marches du Panthéon.
-- Je suis disposé, conclut-il, à voter pour le général, pourvu que je sois sûr qu'il n'a pas pris part à l'exécution de Millière.
Je fus un peu interloqué, car je n'en savais rien du tout. Toutefois, je pris sur moi de lui affirmer que Boulanger déplorait les abus de la répression qui marquèrent la défaite de la Commune et que, par suite, il était incapable d'y avoir trempé.
La conséquence n'était pas très rigoureuse. Mais il était exact que j'avais lu peu auparavant une déclaration du général destinée aux blanquistes et où il réprouvait les cruautés commises durant cette guerre civile.
Mon homme m'écoutait attentivement: --C'est que, dit-il, je fus l'ami de Millière. Mais d'après ce que vous me rapportez, je crois que Boulanger ne fut pour rien dans son assassinat.
Puis il ajouta: -- Je voterai donc pour Boulanger.
Le ton dont il prononça cette phrase donnait à entendre qu'il considérait par là rendre un immense service au général.
Son air solennel, ses allures étranges avaient piqué ma curiosité. Sous prétexte de lui fournir des documents complémentaires sur le point qui l'inquiétait, je lui demandai son nom.
Il me dit qu'il s'appelait F..., professeur libre, poète, auteur d'une _Chanson des étoiles_ qui ne trouvait pas d'éditeur, il spécifia en outre qu'il était le pontife d'une secte occultiste qui se donnait pour mission de convertir le monde au manichéisme.
-- Maintenant, me dit-il, que je suis sûr de la pureté de Boulanger, quand il tiendra le pouvoir, je l'irai trouver et je lui inspirerai de favoriser nos efforts.
Retenant mon envie de rire, je l'approuvai chaudement. Nous nous quittâmes et je ne l'ai pas revu depuis. Mais, il y a quelques jours, une revue occultiste me tomba sous les yeux, qui donnait le portrait de F... et qui m'apprit qu'il s'était bombardé récemment évêque de l'église gnostique. Mon colloque avec cet illuminé me revint alors à la mémoire. Je le mentionne ici parce qu'il prouve combien le boulangisme s'était infiltré dans toutes les cervelles -- au point que voilà un rêveur qui, escomptant le succès du général, méditait de faire de lui le propagateur de sa doctrine.
Chaque fois qu'un mouvement profond agite un peuple, on est sûr de voir surgir de la sorte nombre de chimériques qui se figurent volontiers qu'un décret spécial de la Providence suscita la crise pour la diffusion de leurs systèmes plus ou moins cocasses.
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Enfin, à travers mille réunions tumultueuses, manifestations dans la rue, conflits entre boulangistes et gouvernementaux, on arriva au dimanche de l'élection. C'était le 27 janvier.
Ce jour-là, tout Paris en fièvre fut dehors dès le matin. On assiégeait les sections de vote. Les alentours des mairies étaient encombrés d'une cohue anxieuse où, sans se connaître, on échangeait des pronostics et des espérances. Fort peu de gens avouaient avoir voté contre Boulanger. Ils étaient d'ailleurs obligés de prendre vivement la fuite pour échapper aux invectives et aux gourmades.
Vers six heures du soir, la foule se porta vers le restaurant Durand. Boulanger, entouré de ses principaux partisans, y attendait, dans un salon du premier étage, le résultat du scrutin. Il y avait tellement de monde sur le boulevard, sur la place de la Madeleine et rue Royale qu'on pouvait à peine circuler, et de nouveaux flots de boulangistes, accourus de tous les points de la ville, ne cessaient d'affluer. Tous les partis qui avaient soutenus le général fusionnaient. Une phrase courait qui résumait le sentiment unanime: -- Pour sûr, il est élu; tout à l'heure, nous le porterons à l'Élysée.
Car il ne faisait aucun doute pour personne que le renversement immédiat du régime suivît la victoire de Boulanger.
Deux ou trois de mes amis et moi nous nous tenions près de l'entrée de Durand et nous frémissions de l'impatience d'en finir avec les parlementaires. En attendant le coup de force qui, nous en étions certains, mettrait, dans quelques heures, fin à leur pouvoir, nous guettions le balcon du premier. À mesure que de sûrs émissaires apportaient des vingt arrondissements les chiffres proclamés au dépouillement des votes, un transparent les communiquait à la foule qui les accueillait par des clameurs triomphales car, en tout lieu, Boulanger l'emportait sur son ridicule adversaire.
Dans l'intervalle, on se montrait le vieux commissaire Clément qui arpentait le trottoir en face, la figure impassible et les doigts tortillant la moustache. C'était lui qui était toujours chargé des arrestations politiques et l'on se demandait s'il aurait l'audace de porter la main sur Boulanger quand celui-ci descendrait.
Des ouvriers disaient: -- Ah! bien, s'il touche au général, nous le mettrons en capilotade.
Mais d'autres répondaient: -- Non, aujourd'hui, c'est jour de fête pour la France. Faut terminer l'affaire sans casser personne. On l'écartera simplement et l'on le priera d'aller se faire pendre ailleurs.
Je parvins à me glisser derrière quelques journalistes qui abordaient Clément, et j'entendis le dialogue suivant:
-- Vous avez un mandant d'arrêt contre le général?
-- Oui, Messieurs.
-- En ferez-vous usage si la foule porte le général à l'Élysée?
Clément hésita; il regarda un compagnie de la garde à pied rangée devant la Madeleine et qui semblait très peu disposée à faire usage de ses armes contre les manifestants.
-- Non, dit-il enfin, ces hommes ne me soutiendraient pas: ils sont boulangistes pour la plupart. Et je n'ai pas envie de me faire écharper.
-- Mais n'avez-vous pas des agents?
-- Quelques uns près d'ici...
Et après un silence: -- Eux aussi sont boulangistes.
-- Alors, qu'allez-vous faire?
-- Je verrai.
Puis avec un peu d'irritation, il conclut:
-- Laissez-moi tranquille, Messieurs, je n'ai pas de compte à vous rendre.
Ainsi la police même était en désarroi, la garde acquise au général. On savait que la garnison ne jurait que par lui. Enfin le bruit courait que les ministres, pris de panique, faisaient leurs malles pour décamper en tapinois et se réfugier dans des cachettes préparées d'avance où ils espéraient se dérober au premier feu des représailles.
Donc le régime se démantibulait, croulait dans son ignominie. Toutes les chances étaient pour Boulanger.
Hélas! il allait manquer à sa fortune.
Vers onze heures, on connut le résultat définitif: Paris avait élu le général à plus de quatre-vingt mille voix de majorité.
Aussitôt une immense clameur tonna depuis la Madeleine jusqu'à l'extrémité des boulevards: Vive Boulanger!
Et tout de suite après, le cri qui dictait son devoir au général: -- À l'Élysée! À l'Élysée!
Dans le salon de Durand, les amis de Boulanger le pressaient d'obéir à la volonté populaire. Déroulède se montrait le plus éloquent. Mais l'élu hésitait, se dérobait, multipliait les arguties, parlait d'illégalité. Pourtant il fallait prendre un parti. Il déclara qu'il voulait s'isoler dans un cabinet adjacent pour réfléchir.
Or, dans ce cabinet, il y avait Mme de Bonnemain. Que lui dit- elle? Sans doute quelque chose dans le genre: -- Ah! mon Georges, si tu descends dans la rue, tu cours le risque d'attraper un mauvais coup. Si tu m'aimes, tu n'écouteras pas tous ces exaltés.
-- Tu as raison, ma chérie, dût-il répondre.
O défaillance d'une âme efféminée, capable de concevoir de grands desseins, inapte à les réaliser pour le salut de son pays! Est-ce que Bonaparte a consulté Joséphine au 18 Brumaire? Ou plutôt est- ce que Joséphine, au lieu de l'amollir, ne le seconda pas en dupant le directeur Gohier?
Boulanger rentra dans le salon et dit d'un ton qui ne souffrait pas de réplique que, satisfait du résultat obtenu, il refusait absolument de se prêter à une action violente contre le régime.
Alors Georges Thiébault, plein d'amertume et de prévisions sinistres, tira sa montre: -- Il est minuit cinq, dit-il, depuis cinq minutes, le boulangisme est en baisse...
C'était vrai; de ce jour le déclin de Boulanger commença; il alla en se précipitant jusqu'au coup de revolver final.
Cependant, dehors, on trépignait, on exigeait la présence du général. Il ne se montra même pas au balcon. Puis des journalistes descendirent qui murmurèrent qu'il refusait le pouvoir offert par trois cent mille dévoués et, derrière eux, par toute la France.
Quelle désillusion nous serra le coeur! Comment: les parlementaires étaient en déconfiture; Paris attendait l'acte décisif qui les rejetterait au néant; il n'y avait même plus à combattre pour emporter le pouvoir et Boulanger préférait au giron de la gloire celui de la Bonnemain?
Pendant plus d'une heure on demeura sur place, espérant toujours quelque péripétie qui déterminerait le général à l'action. Rien ne vint que la pluie.
Alors les chants et les cris s'éteignirent; la foule se dispersa peu à peu avec le sentiment que l'occasion manquée ne se représenterait plus...
· · ·
Bien des années ont passé depuis cet avortement d'un effort tenté par la vraie France pour échapper à l'aberration parlementaire. Il y eut le Panama, l'affaire Dreyfus, la persécution religieuse, la cession du Congo et la mise à plat ventre devant les exigences allemandes. Le pays, après quelques sursauts d'indignation contre tant de hontes et de crimes, s'est toujours laissé ressaisir, garrotter et bâillonner par la Loge, les Huguenots, les Juifs et les Métèques qui le sucent.
Sortirons-nous de cette lâche somnolence, de cette veule soumission aux intrigues d'une bande de jouisseurs sans scrupules?
Peut-être. -- Des indices de réveil se manifestent. Une jeunesse catholique et monarchique attaque le régime. L'action virile, l'action joyeuse, l'action française reprend ses droits.
Mais il faudrait un homme pour coaliser, diriger tant de généreux dévouements. Il faudrait un César ou un Monk.
Pour moi, je préférerais Monk...