‹ Au pays des souvenirsChapitre 14 sur 45 · XIV

XIV

LE CAFÉ GUERBOIS

Le café Guerbois, qui mérite assurément une mention parmi les cafés littéraires, est à l’entrée de l’avenue de Clichy, côte à côte avec le légendaire restaurant du Père Lathuille. Je sais peu d’endroits où la circulation soit aussi active, à certaines heures, celles qui sonnent l’allée au travail et le retour. Car c’est un monde laborieux qui habite les environs, un petit monde «gaignant cahin caha sa paôvre et chétive vie», comme disait Rabelais. Par les beaux soirs d’été, au moment même où le jour tombe, c’est, le samedi surtout, comme une kermesse de gens que grise déjà le repos prévu du dimanche. D’admirables filles en cheveux--car les filles de Montmartre sont, par je ne sais quelle parenté lointaine, sœurs des filles d’Athènes--passent en théories joyeuses, de larges rires et des fleurs mourantes aux lèvres. Tous les peintres du quartier connaissent ce spectacle et viennent choisir là des modèles. La vertu y est beaucoup plus rare que la beauté. Mais la superbe allure, faite de majesté antique et de grâce parisienne tout à la fois, qu’ont ces passantes! Et quel grouillement de voix fraîches qu’aigrit l’accent faubourien!

C’est là que, peu de temps après la guerre, m’attirèrent des voisinages matériels et intellectuels à la fois. Paris, haletant encore des dernières convulsions de la guerre civile, avait d’immenses besoins d’apaisement et d’oubli. Des fleurs déjà poussaient sur les ruines noires et montaient d’entre les pavés sanglants. Pas plus que les hommes, les masses ne sont faites pour les longues douleurs. On pensait bien un peu aux proscrits, mais la jeunesse, tout affolée de soleil et de printemps, avait repris ses droits. Les penseurs seuls se demandaient combien durerait l’ébranlement de cette secousse. Car sous ces surfaces rapidement calmées, comme celles des grands lacs après l’orage, bouillonne un fond obscur de rancunes et de colères et, dans de mystérieuses profondeurs, s’agitent les désirs fous de revanche et d’expiation. Que deviendrait la pensée qui est condamnée à vivre à travers ces courants? L’art français et ses intérêts sacrés survivraient-ils longtemps à cette catastrophe? Une inquiétude de tout cela était en nous, devant cette apparente indifférence d’une foule dont les révoltes avaient été trop hautes pour s’être si subitement apaisées.

Je veux tracer les physionomies inégalement célèbres des écrivains et des artistes que je rencontrai là et dont les idées se mêlèrent aux miennes dans de fraternelles expansions, depuis Émile Zola et Manet jusqu’à Duranty et Marcellin Desboutin, les deux premiers déjà chefs d’école, et les deux autres en quête de renommée, mais en possession déjà d’un très réel talent. Et Fantin Latour! Et Hippolyte Babou! et le pauvre Henri Vigneau, qui a laissé quelques pages dignes de lui survivre! Ce ne sera là que de rapides portraits, mais fidèles et n’ayant de prétention qu’à la sincérité.

Mais, avant de pénétrer sous la tente où les plus vives questions d’esthétique se mêlaient à des plaisanteries d’atelier, je vous veux présenter un poète trop oublié, bien que Charpentier en ait réuni les œuvres dans sa bibliothèque, et qui n’était, pour nous, qu’une ombre déjà se profilant, mélancolique, dans le groupe animé des promeneurs qui couvraient le trottoir. Parmi ces passants pleins de gaîté, un homme très maigre et d’aspect très pauvre, les yeux perdus sous des lunettes sombres, à la barbe inculte, poussait une petite voiture devant lui, dans laquelle geignait un enfant. Qui eût reconnu là un ancien écrivain de la _Revue des Deux-Mondes_ dont le nom avait eu un instant d’éclat? O bohême, bien que mon maître, Théodore de Banville, t’ait chantée, tu es souvent une cruelle mère! Quand j’avais connu Henri Cantel au quartier Latin, à ma sortie de l’École Polytechnique, il avait publié déjà un volume de vers qui avait reçu, de tous les lettrés, un accueil sympathique. Il y avait, dans sa manière, du Ronsard et du Chénier, une grâce bien française et un beau sentiment de la perfection antique. Ce fut, avec Philothée O’Neddy, mon premier conseiller. Puis il était parti pour la Géorgie et je l’avais perdu de vue. Que lui a-t-il manqué pour se classer parmi les bons poètes du temps? Ce qui manqua à bien des hommes de cette génération, dont Murger fut le fidèle historiographe, et qui crurent, avec lui, qu’une chanson à Musette et la gaîté des misères supportées le rire aux lèvres étaient la vie. Le mépris de l’argent est une noble chose et nous ne la saurions trop louer, aujourd’hui que les artistes et les écrivains ont versé dans l’ornière opposée, âpres aux gains rapides comme des huissiers. Mais la dignité de la vie avait vraiment beaucoup à souffrir des indifférences superbes, à l’endroit du vil métal, qu’affichaient ces gais compagnons, dont une des gloires professionnelles était de ne pas payer leurs dettes. Il est plus malaisé maintenant de berner M. Dimanche qu’au temps de Molière. La pauvreté promena sa faux dans cette moisson de talents pourtant vivaces et bien issus du sol natal, comme les beaux blés que dore le soleil. Tous morts jeunes dans cette société de bons vivants vivant mal: Du Boys, Charles Bataille, Amédée Rolland surtout, qui avait l’envergure d’un grand poète et qui a laissé un superbe volume où son nom demeurera attaché, comme à une épave le lambeau de vêtement d’un naufragé.

Je reviens à Henri Cantel qui, presque tous les soirs, passait ainsi devant nous, souriant tristement au pauvre petit dont je n’ose pas chercher à deviner le destin. J’ai dit que son livre contenait de fort belles pièces et je ne veux pas laisser mon dire sans preuve. J’y copie donc le sonnet du _Vieux Mendiant_ qui est très beau:

Un grand vieillard poudreux, par la route lassé, Soulève son sac vide et lourd pour sa faiblesse, S’aide de son bâton, l’ami de sa vieillesse, Et s’assied, tout tremblant, sur le bord d’un fossé.

Sur son visage brun la vie avait laissé Un franc sourire empreint d’une douce tristesse: Libre, il avait mangé le pain de la paresse; Il mourait plein de jours et content du passé.

Il ignore les lois, l’amour, l’or et le monde, Et, sentant finir là sa marche vagabonde, Il jette ses gros sous aux pavés du chemin.

Il se couche, le front tourné vers la lumière; Il se parle tout bas, prie et clôt sa paupière, Et rend l’âme, serrant son bâton dans sa main!

Ce panthéiste avait des heures de mysticisme chrétien, comme Philotée O’Neddy lui-même, qui n’avait pu devenir athée, malgré une bonne volonté persistante. Malgré l’exemple glorieux de Lucrèce, il ne semble pas que la poésie puisse se passer des dieux. Les religions furent une forme visible de l’Idéal, ce qui les fit artistiquement fécondes. Il faudra une transformation du sens poétique, difficile à concevoir et à prévoir, pour que l’art puisse aborder les conceptions purement abstraites de la science moderne. En attendant, les rimeurs, les peintres et les sculpteurs vivent, ceux-ci dans le _Bois sacré_ de Puvis de Chavannes; ceux-là, de plus en plus rares, à l’ombre du crucifié de Jérusalem. Voici des vers d’Henri Cantel, écrits sur un feuillet de l’Évangile, et qui sont vraiment dignes de Musset par la vérité de l’émotion:

Si vous ne souffrez pas, vous souffrirez un jour: Le malheur n’a jamais rien respecté, Madame, Ni les grâces du front, ni les grâces de l’âme, Ni le fruit d’or qui tremble à l’arbre de l’amour.

Préparez-vous d’avance à ces luttes futures, Pour braver l’heure triste où tout tombe à la fois. Si vous souffrez, soyez fière de vos blessures Et posez votre tête à l’ombre de la croix.

On se lasse d’aimer, on se fatigue à vivre. L’Évangile peut seul guérir les cœurs troublés. Ouvrez pieusement ce livre, le seul livre! Ceux qui l’ont lu sont morts ou se sont consolés.

Le dernier vers est vraiment superbe. J’appris, il y a quelques années, la mort de leur auteur, qui s’en était allé sans même le petit cortège littéraire et le discours banal au bord de la fosse commune auxquels ont ordinairement droit ces vaincus de la vie qui ont trop longtemps rêvé. Le malheur de Henri Cantel, au point de vue de sa renommée, est d’avoir été contemporain du mouvement poétique très éclatant qui fut le Parnasse et mit subitement en lumière, sous le glorieux patronnage de Théodore de Banville et de Leconte de Lisle, de jeunes poètes qui sont devenus François Coppée, Sully-Prud’homme, Catulle Mendès, José-Marie de Hérédia, etc. Les écoles ont une force terrible: elles se nomment légion. Celle-ci avait d’ailleurs sa raison d’être dans un retour aux traditions des poètes de la Renaissance, à la richesse de la rime indispensable à la solidité du vers. Car les règles de notre prosodie française sont si pauvres que, faute de subir cette loi de la rime, on ne sait plus où le vers diffère de la prose. Notre code, comparé à celui des langues où le vers est constitué par une pondération de brèves et de longues, est un code absolument barbare. Nous en sommes restés, à ce point de vue, aux hymnes en mauvais latin qui font partie de la musique sacrée. Encore ces hymnes étaient-ils rimés avec infiniment de conscience, comme on pourra s’en apercevoir en examinant le _Dies iræ_. Mais c’est là une question de métier dont la place n’est pas ici. Henri Cantel n’entra pas dans le courant qui devait entraîner, avec soi, toutes les forces vivantes de la jeune poésie. La vigueur lui manqua, d’ailleurs, pour le remonter franchement. Aussi fut-il comme perdu dans cette révolution, comme noyé par le fleuve. Mais le temps répare les injustices du moment. Voyez plutôt la renommée de Lamartine sortir de la nuit où la tint longtemps enfermée l’ombre immense projetée par la gloire de Victor-Hugo. Car celui-ci fut comme un gigantesque mancenillier, mortel à tous les noms qui essayaient de croître à son pied. Je ne veux pas dire, certes, que celui de Henri Cantel comporte une restauration analogue. Mais ce fut un véritable poète par la pensée, souvent heureux dans l’expression, qui mérite un souvenir de tous les lettrés véritables et à qui je serais heureux d’avoir attiré, le premier, cette aumône posthume, cette tardive pitié d’un misérable destin.

J’ai dit qu’Émile Zola était de ceux qui fréquentaient le café Guerbois, avant que la fortune glorieusement conquise lui permît d’aller chercher, à Médan, une installation à la fois fastueuse et favorable à ses habitudes de travail. L’auteur des _Rougon-Maquart_ était encore, en ce temps-là, dans la période contestée, en pleine lutte; mais le sentiment de la victoire prochaine était visible dans la sérénité de son regard et dans la fermeté tranquille de ses propos. Il eût fallu être aveugle, comme le pauvre Cantel, pour ne pas sentir dans cet homme une force, rien qu’à le regarder. Zola est de ceux qui, physiquement parlant, ont le moins changé. Son visage s’est légèrement empâté cependant. Ce qui frappait en lui, et ce qui frappe encore, c’est la puissance patiente de pensée écrite sur son front, en même temps que le sens inquiet et fureteur dont son nez irrégulier et fin témoigne; c’est la ligne volontaire de la bouche et je ne sais quoi de césarien dans le menton, que la barbe dissimule maintenant. C’est à cette époque, d’ailleurs, que Marcellin Desboutin, le plus grand graveur de ce siècle, en fit un petit portrait à la pointe sèche qui est un chef-d’œuvre, tout simplement. Zola y est tout entier, avec son expression réfléchie de recueillement sans idéal surhumain, tête d’ouvrier que le surnaturel ne tourmente guère, de travailleur robuste et sain que n’ont jamais distrait les billevesées sublimes de l’Infini. Ce n’est pas ici le lieu de juger un des écrivains les plus incontestables de ce temps, l’artiste prodigieux qui a trouvé tant de pages délicatement tendres dans _la Page d’amour_ et de si lyriques accents dans les derniers chapitres de _Germinal_. Pouvait-on deviner déjà que Zola donnerait tout cela? Non! Mieux encore que _les Fautes de l’abbé Mouret_, _l’Assommoir_ devait donner sa mesure. Mais il était impossible de n’en pas attendre quelque chose de fort, de voulu, de vaillamment révolté contre les conventions, de personnel et d’audacieux. Il parlait toujours avec le calme des gens sûrs d’eux-mêmes, d’une voix sans grand éclat, mais coupante et nette, formulant une pensée toujours claire dans une forme pittoresque sans être désordonnément imagée.

Ce n’est que des profils perdus que j’esquisse ici, de simples croquis où je ne cherche que l’impression vraie, c’est-à-dire la ressemblance. Je laisse à d’autres le soin de juger Manet comme peintre; son œuvre vaut bien que la critique s’en occupe encore. N’avons-nous pas vu, au Salon de cette année, un ancien pensionnaire de Rome, et non des moins remarqués, M. Besnard, trouver son chemin de Damas sur la route tracée par l’auteur de l’_Olympia_? Manet ne fut pas un chef d’école,--personne n’en n’avait moins que lui le tempérament, car je n’ai pas connu de nature plus exempte de solennité;--mais, sans apprécier son influence, il est certain qu’elle fut considérable. Il fut un des premiers à éclaircir la palette française et à y ramener la lumière. Moins magistral, moins intense, et surtout d’un goût moins sûr que Baudelaire, il affirma, cependant, en peinture, comme celui-ci en poésie, un sens de la modernité, qui pouvait être dans les aspirations générales, mais qui ne s’était pas fait encore jour. Même horreur de la mythologie et de la légende antique. Même recherche de l’énergie au détriment même de la correction. On a beaucoup jeté Velasquez à la tête de Manet. Ceux qui se livraient à cet exercice de force montraient ainsi qu’ils connaissaient peu Velasquez et peu Manet. Le _Toréador mort_ est une merveille, mais non le tableau le plus caractéristique du talent de ce dernier. Ceux qui aiment sa vraie manière et son esprit les doivent chercher dans les scènes de la vie parisienne et dans les natures mortes. J’en sais qui sont comparables aux plus magnifiques Chardin.

Ce révolutionnaire--le mot n’est pas trop fort--avait les façons d’un gentleman accompli. Avec des pantalons volontiers voyants, de courts vestons, un chapeau à bords plats posé sur le derrière de la tête, toujours irréprochablement ganté de Suède, Manet n’avait rien d’un bohème et n’était bohème en rien. C’était une façon de dandy. Blond, avec une barbe rare et menue qui s’effilait en pointe double, il avait dans la vivacité extraordinaire des yeux--de petits yeux gris pâle et très constellés,--dans l’expression de la bouche moqueuse,--une bouche aux lèvres minces avec des dents irrégulières et inégales,--une forte dose de gaminerie parisienne. Très généreux et très bon, il était volontiers ironique dans le discours et souvent cruel. Il avait le mot à l’emporte-pièce, coupant et déchiquetant d’un coup. Mais quel bonheur dans l’expression, et souvent quelle justesse dans l’idée! Il en est un dont je me souviens et qui ne serait déplacé ni dans La Rochefoucauld ni dans Rivarol. Paul Baudry venait d’exposer, à l’École des beaux-arts, les cartons de ses grandes figures pour la décoration de l’Opéra. Je vous prie de croire qu’elles étaient rudement discutées dans le petit cénacle du café Guerbois. On était d’accord sur le manque de personnalité,--comme si ce n’en était pas une déjà d’avoir été droit aux beaux modèles,--on signalait des morceaux entiers et des mouvements empruntés à des figures célèbres. C’était une vraie curée où les méchants propos s’acharnaient. Seul, Manet ne disait rien; mais personne ne prenait son silence pour une admiration contenue. Il attendait, voilà tout. Or, chacun, après avoir passionnément critiqué, se croyait obligé de dire, par forme de conclusion: C’est égal, il faut être déjà joliment fort pour en faire autant!

--On est toujours assez fort, dit Manet, pour rester au-dessous de sa tâche.

Avouez que cela est tout à la fois naïf et profond.

Pauvre Manet! Il devait partir un des premiers, laissant, chez tous ceux qui l’ont approché, une mémoire absolument sympathique. Plus loin, je parlerai encore de lui, à propos d’une anecdote où nous jouâmes le même rôle. On eût pu deviner, dès ce temps, où il semblait alerte, à la nervosité de ses mouvements, qu’un mal, héréditaire dans sa famille, le prendrait un jour. L’ataxie le cloua dans sa maison d’abord, puis dans son atelier, puis dans son lit. Ce que cet être si violemment actif dut souffrir! Il était le plus curieux du monde, accoudé à une table, lançant avec une voix où dominait l’accent de Montmartre, voisin de celui de Belleville, ses propos gouailleurs; oui, curieux et inoubliable avec ses gants irréprochables et son chapeau écrasant, sur la nuque, le frisottement éclairci de ses cheveux.

Oui, certes, il était bon, accueillant et sûr en amitié. Il fut un des premiers et des plus ardents à encourager un grand artiste dont je voudrais laisser un portrait aussi vivant que celui qu’en fit Manet lui-même. Marcellin Desboutin, le peintre et le graveur, est une des figures contemporaines les plus saillantes que je connaisse, et, comme je la crois destinée à une gloire posthume, je m’y complairai sans remords. Elle est, d’ailleurs, d’un bel et réconfortant exemple à citer en ce temps-ci.

Mes amis Sully-Prud’homme et George Lafenestre m’avaient souvent parlé d’un Français qui possédait à Florence un admirable palais et y exerçait une hospitalité quasi-princière. Ils avaient été ses hôtes l’un et l’autre, et habitants de cet _Ombrellino_, qui était demeuré dans leur esprit comme un séjour de féerie. Ils vantaient, d’ailleurs, tous deux, la grande nature artistique de celui qui les avait accueillis, autant que ses façons de gentilhomme. Quelques mois avant la guerre, ils m’annonçaient que leur ami avait un drame reçu à la Comédie-Française, et, en effet, _Maurice de Saxe_ y fut joué, avec un succès assez vif même, accolant sur l’affiche les deux noms si disparates de Jules Amigues et de Marcellin Desboutin. Je ne vis pas la pièce, mais je l’ai lue depuis, et elle n’est certainement pas sans mérite.

Or, dans le groupe de littérateurs et de peintres où je vous conduis,--l’effarement des derniéres défaites poussant les sympathies et les pressant les unes contre les autres, comme les moutons après l’orage,--un homme me frappa tout d’abord par l’étrangeté sympathique de son aspect. Grand, mince, une véritable toison noire foisonnant au-dessus d’un front large et tourmenté; des yeux comparables à des charbons mal éteints, tant ils étaient noirs et chaudement éclairés à la fois; une bouche très irrégulière, mais très expressive, et une barbe d’adolescent qu’il tortillait toujours entre ses doigts, des doigts effilés et intelligents, éloquents et adroits tout ensemble. Un mauvais chapeau coiffait sa tête, semblant soulevé par cette crinière moutonnante; il portait d’assez méchants habits, avec une cravate blanche largement nouée au cou, et les manchettes d’une chemise non empesée cachant, avec un effilochement de dentelle, ses mains de marquis. Car sous cet accoutrement, qui ne sentait pas la richesse, l’homme sentait à plein nez son gentilhomme, et Don César de Bazan,--pas celui que Coquelin nous a montré, mais le vrai qui a gardé la race,--ne portait pas autrement sa défroque dépenaillée. J’ai oublié une petite pipe, bien noire et culottée jusqu’aux bords, qui ne quittait pas la bouche et haletait sans relâche aux lèvres avec de gros envolements de fumée. Mais que je me mets là en frais inutiles! Allez voir, avenue de l’Opéra, le magnifique portrait à la pointe sèche que Desboutin a fait de lui-même, un portrait grandeur nature, ce que l’art français a peut-être produit de plus merveilleux dans la gravure à l’eau-forte.

C’est en présence du fastueux propriétaire de l’_Ombrellino_ que je me trouvais, en effet. _Quantum mutatus ab illo!_ Moi qui me le représentais dans un superbe pourpoint de velours et chaussé de broderies d’or! Mais non! je vous dis que ce diable d’homme,

Plus délabré qu’un Job et plus fier qu’un Bragance,

avait gardé si grand air, qu’on lui voyait sur les épaules d’imaginaires manteaux de pourpre vénitienne. L’_omnia mecum porto_ du poète était fait pour lui. Il était la splendeur intérieure de ses superbes habits absents. Car tout s’était évanoui dans cette fortune pittoresque, et, à force de bien recevoir ceux qui l’y venaient visiter, cet hôte étonnant avait fini par ne plus avoir de quoi se traiter soi-même. Donc il avait quitté l’Italie et était venu demander à Paris le rajeunissement d’une pensée que les événements rejetaient dans la lutte. Pour les esprits bien trempés, pour les natures vraiment vigoureuses, Paris a, en effet, des excitations généreuses et fécondes. Mais quel beau spectacle nous gardait ce bon riche, et quel philosophe allait se révéler à nous dans ce légendaire châtelain! Desboutin avait fait de la peinture en Italie, mais sous l’impression des écoles, un peu en amateur,--bien que son _Homme à l’épée_, longtemps exposé chez Durand Ruel, soit un morceau de valeur.--Il arrivait, il faut bien le dire, mal armé pour le combat dans une école jeune, intolérante, railleuse des traditions. Eh bien! Desboutin s’y fit tout de suite une place, et parmi les plus jeunes, lui dont la formidable chevelure était déjà traversée de fils d’argent, lui qui laissait par derrière une existence déjà pleine et toutes les habitudes antérieures d’un esprit inexorablement studieux!

Mais, comme pour Manet, c’est l’homme bien plus que le peintre que je veux montrer. Je veux dire, avec toute mon admiration, de quelle sérénité cet artiste, épris des choses de la pensée seulement, regarda la pauvreté face à face, sans plus s’en émouvoir ou s’en étonner que s’ils avaient été de vieux compagnons dès l’enfance. Personne n’entendit jamais Desboutin faire même une allusion lointaine à ses anciennes splendeurs. Et pourtant rien ne devait moins ressembler à ses magnifiques bocages de l’_Ombrellino_, sous lesquels Sully-Prudhomme avait rêvé de beaux vers, que l’atelier de serrurier, tout en planches disjointes et en vitrages crasseux, que l’exilé avait loué rue des Dames, à Batignolles, et qui lui servait à tous les usages de la vie. Ce fut un hasard seulement qui nous rappela, à Manet et à moi, et une fois seulement, que notre ami avait été un grand seigneur. Il nous pria, en effet, un jour, de l’accompagner chez un notaire pour y dresser l’acte de vente, devant témoins, d’une dernière parcelle de sa propriété, dont il se dépouillait pour éteindre ses dernières dettes. Un morceau de terrain valant 2 ou 300,000 francs. Le notaire était ahuri de voir un homme aussi romantiquement vêtu parler d’une telle somme avec une superbe qui frisait le dédain. Mais nous ne fûmes pas moins surpris que lui quand Desboutin nous apparut, sur cet acte authentique où il avait signé avant nous, pourvu d’une baronnie et d’un nom illustre dont il ne nous avait jamais parlé. Le malheureux tabellion se croyait de plus en plus dans une féerie, et les petits clercs ricanaient comme si cela n’eût été qu’une grande mystification. Quand on nous demanda nos professions, Manet, me dit à l’oreille: «N’avouons pas que nous sommes artistes, on ne prendrait plus rien au sérieux!» Il se déclara donc: propriétaire aisé, et moi, pour ne pas demeurer en reste, je me dénonçai: rentier à son aise. Ayant repoussé d’un coup de pied son dernier lopin d’opulence, Desboutin sortit de l’étude avec une crânerie de matamore et fit au café Guerbois, en notre compagnie, une rentrée comparable à celle d’Agamemnon dans ses États.

Il y tenait déjà de petites assises, grand esthéticien qu’il était et causeur merveilleux. Quel don perdu en France que celui de la causerie! Zacharie Astruc, le sculpteur et l’aquarelliste dont je parlerai aussi, vous tenait aisément deux heures sous le charme d’une conversation toujours élevée. Ainsi Marcellin Desboutin. Je me rappelle que Jean Béraud et moi oubliions souvent l’heure du rendez-vous pour l’écouter. Il arrivait à huit heures et demie et ne s’en allait guère avant onze, le plus souvent accompagné de son fils, un robuste enfant, crépu comme lui, qui courait entre les tables, jouant avec les chiens, se livrant aux mille passe-temps si bien décrits par Rabelais dans l’enfance de Gargantua. Moraliste précoce aussi; car il n’avait pas huit ans que, son père étant entré avec lui dans un café de la place Pigalle, où des dames sur le retour (de celles qui n’ont pas eu l’esprit de mourir à Waterloo) jouaient un bézigue mélancolique: «Sortons, papa, fit-il, ces grues me dégoûtent.»

Mais à cette époque, Desboutin était entré déjà dans une période de splendeur relative. Il avait quitté son atelier de serrurier pour un hangar de carrossier, bien autrement confortable. Il n’était plus aux Batignolles, mais logeait à deux pas de la place Bréda, dans un quartier moins vertueux, mais plus dans les traditions du high-life. Il s’était, dès cette époque, révélé comme graveur. Après avoir fait de l’eau-forte comme tout le monde, il avait abordé l’art, beaucoup plus difficile, de la pointe sèche dans lequel le sillon dont le cuivre est creusé est tracé, dans sa profondeur, par le stylet même aussi indépendant, dans son esprit, que le crayon. De là bien plus de liberté et de charme, quelque chose de bien plus vivant et spontané, la grâce furtive et légère du dessin substituée à l’alourdissement des morsures chimiques. Desboutin commença, dès cette époque, une série de chefs-d’œuvre. Citons les portraits de Degaz, de Zola, de Duranty... et surtout cette merveille dont j’ai parlé et où il s’est représenté lui-même. Hélas! ce compagnon, que nous entourions de respect et de tendresse, eut un jour la nostalgie du soleil. Ne pouvant regagner l’Italie, il s’en fut à Nice, où il travaille, depuis sept ans, à la reproduction de cinq compositions de Fragonard inconnues à Paris. J’en ai vu des épreuves presque définitives, et j’affirme que c’est un des plus beaux monuments de la gravure en France.

Voilà un portrait plus longuement tracé que les autres. Mais, je le répète, je sais peu de physionomies plus intéressantes que celle-là, et puis, j’imagine que ces notes ne seront pas inutiles un jour à qui écrira l’histoire de l’art contemporain.

J’étais loin d’être un enfant encore quand une décision gracieuse de Napoléon III autorisa l’installation d’un Guignol considérable dans le Jardin des Tuileries. La mesure fut vivement commentée et blâmée par l’opposition du temps. Ces belles allées de marronniers, sous lesquelles il nous semble si simple, aujourd’hui, de voir quelquefois des kermesses foraines, devaient alors au voisinage du château impérial un caractère de solennité qui semblait inviolable à la bourgeoisie. M. Prudhomme est austère par tempérament dans toutes les choses qui ne touchent pas à ses vices. Oui, ce fut un petit scandale. On parla tout bas du fils naturel d’un ministre puissant à qui on avait octroyé ce privilège pour l’indemniser d’une naissance irrégulière... Les seuls heureux de ce coup d’audace, ce furent les petits enfants et moi.

Je puis bien avouer, après Nodier, que j’adore les marionnettes. Ne les ai-je pas entendues, interprétant, à Nohant, la belle prose de George Sand, ce qui prouve qu’à l’occasion elles ne manquent pas de goût littéraire? Ce dont il m’est plus pénible de convenir, à moi, dont on a récompensé solennellement les loyaux services administratifs, c’est que je passais au Guignol des Tuileries une bonne partie du temps que je devais au ministère des finances, qui n’en était alors qu’à deux pas: la rue de Rivoli à traverser, trois marches, une avenue à franchir et, toutes paperasses oubliées au bureau, je goûtais aux joies autrement incisives du théâtre. Car c’était un vrai théâtre, et ces délicieuses poupées jouaient de véritables pièces, ayant pour acteurs ceux de la farce légendaire, mais étrangement rajeunis par les fantaisies d’une imagination tout à fait heureuse. Ce n’était plus seulement Polichinelle, sa femme, le commissaire et son chat; ils n’arrivaient qu’au dénouement, après mille ingénieuses péripéties, où d’autres personnages s’agitaient dans d’invraisemblables aventures. Je me rappelle un vrai chef-d’œuvre, ayant pour titre: _la Malle de Berlingue_. Je ne m’imaginais guère qu’un jour j’en dusse posséder le manuscrit. Mais n’anticipons pas sur les événements. J’étais plein d’une admiration vraie pour l’auteur de ces petites comédies, alors inconnu pour moi. J’y applaudissais comme un enragé, à faire émeute parmi tous les bambins, qui se tenaient droits comme de petits i en voyant un homme de mon âge partager leur enthousiasme.

J’ai fait, depuis, dix ans de feuilleton dans les galères du journalisme, ramant sur l’océan des banalités journalières, regardant invariablement, comme un matelot le soleil couchant, Hippolyte épouser Ernestine à la chute majestueuse du rideau. C’était assommant, et mes souvenirs aimables de théâtre sont tous, et exclusivement, à ce Guignol éphémère qui me donnait les joies piquantes de l’imprévu. Et puis, quelle différence!... Au lieu d’une salle où le gaz brûle les yeux, où les coudes et les genoux se gênent, où l’on respire malaisément dans la buée d’autres haleines humaines, le grand air, les souffles printaniers passant, harmonieux, dans les arbres, le décor exquis d’un des plus beaux paysages parisiens, les rayons de soleil promenant des poussières dorées dans les feuillages, la rumeur lointaine de la grande ville grondant, comme une mer, à un invisible horizon. Pas de musiciens étiques grattant mélancoliquement des cordes à boyaux et enfermés, comme des bêtes, sous des barrières de bois, mais les oiseaux du jardin faisant un orchestre joyeux dans les branches et exécutant d’amoureuses ouvertures avant que la pièce fût commencée. Et les spectateurs, donc! Non plus le monde blasé des premières, la lividité des gilets en cœur et la fausse blancheur des épaules saupoudrées de fard et de farines parfumées; mais le microcosme vaillant, exubérant, sensible à l’excès, applaudissant follement des bambins, ce fourmillement charmant de têtes blondes ou brunes, mais toutes chevelues et frisées; ces jolis yeux clairs de l’enfance, et si transparents qu’on y voit la pensée comme un ciel dans l’eau. C’est avec un plaisir infini que j’évoque cette vision déjà ancienne. Vertu, tu n’es qu’un nom peut-être, mais je ne saurais oublier le groupe charmant des jeunes mères aux charmes décents, voire l’allure des belles filles de campagne, celles-là colorées de teint et fraîches comme des fleurs, qui, songeant peut-être à quelque militaire absent, tenaient, rêveuses, des gamins sur leurs genoux, bonnets pittoresques de Bretonnes ou fichus endiablés de Bordelaises sur de vigoureuses chevelures aux reflets d’ébène ou aux reflets d’or... Parlez-moi d’un public comme celui-là, où Rubempré et Trublot eussent également rencontré la mystérieuse sœur de leur âme.

Cette belle institution ne dura pas assez longtemps. Ce vrai théâtre des jeunes ne me parut pas faire de meilleures affaires que le théâtre des vieux. Il semble, cependant, que des marionnettes doivent être des comédiens moins exigeants que Sarah Bernhardt, et j’en ai connu, chez Maurice Sand, qui étaient d’excellents pensionnaires. Le public ne manquait pas non plus. J’étais là tous les jours, et jamais je n’ai réclamé un billet de faveur, cette ruine des entreprises dramatiques. Je me demandais si l’impresario avait fait si rapidement fortune qu’il ait pu se retirer en si peu de temps, ou si le privilège avait été refusé à un successeur n’ayant pas la gloire d’être bâtard d’un homme bien placé. L’opposition, qui devenait puissante, sous l’Empire déclinant, avait-elle enfin eu gain de cause dans cette grave question de principe? Toujours est-il que le Guignol disparut, et que je dus rentrer tristement à mon bureau, où m’attendaient de patients dossiers, qui ne me firent jamais oublier ni Polichinelle, ni sa femme, ni le commissaire, ni son chat, ni surtout cette _Malle de Berlingue_, qui me semblait être quelque chose comme le _Misanthrope_ du Molière anonyme qui m’avait tant diverti et si bien châtié mes mœurs tout en riant, suivant la devise antique; car je dois ajouter que tous ces petits ouvrages étaient d’une écœurante moralité.

C’est au café Guerbois, auquel je reviens par un chemin d’écolier, par le long chemin qui sépare la place de la Concorde du boulevard Clichy, c’est au café Guerbois, dis-je, que je devais enfin, et par un hasard véritable, rencontrer leur auteur. Je ne connaissais encore du romancier Duranty qu’un fort beau livre, d’ailleurs, et tout à fait intéressant: les _Malheurs d’Henriette Gérard_, et ce me fut une surprise qui redoubla mon admiration pour lui apprendre qu’il avait fait aussi _la Malle de Berlingue_ et tous les chefs-d’œuvre naguère applaudis par moi sur la scène dont j’ai décrit tout à l’heure les splendeurs bucholiques et raffinées tout à la fois. _Ecce homo!_ Une physionomie douce, triste, résignée et d’une incroyable finesse; le parler un peu lent, très bas, avec une sorte de petit accent anglais imperceptible. Rien qui dénotât la richesse, mais une exquise propreté et un air du meilleur ton. Au demeurant, une figure essentiellement sympathique et distinguée, avec une pointe d’amertume. Il logeait à peu de distance, dans un rez-de-chaussée, et y avait pour distraction principale la société d’un chat, d’un chien et d’une pie. Le chien et le chat étaient d’assez débonnaires personnes, mais la pie était une créature diabolique qui passait sa vie à tourmenter ses deux compagnons. Ce n’est pas le premier exemple que j’eus du caractère tyrannique de ces Reines-Margot de l’air. Charles Furne, l’éditeur, possédait aussi un de ces oiseaux qui faillit faire mourir un chenil magnifique tout entier par le plus cruel et le plus inconcevable des caprices. Ce méchant volatile apprenait préventivement la propreté à ses victimes, en réfrénant, à grands coups de son bec pointu, les plus légitimes et les plus naturels de leurs désirs. La meute entière succombait à la constipation. Je note ce fait au passage, parce qu’il ne me semble pas que le fait ait été signalé par les naturalistes. Et pourtant Toussenel était là, Toussenel, l’admirable observateur des bêtes.

Mais je reviens à Duranty et à l’impression vraiment affectueuse qu’il me fit. Que de désillusions on sentait dans sa gaieté toujours discrète! Il était blond, avec la tête déjà très dégarnie, et avait des yeux bleus vifs et doux. Sa vie était comme écrite dans le rictus parfois douloureux de sa bouche. Il fumait une petite pipe en terre très courte qu’il laissait sans cesse éteindre, comme font d’ordinaire les causeurs qui sont des fumeurs médiocres. Je n’ai pas à le juger comme écrivain, mais à rappeler, qu’après les _Malheurs d’Henriette Gérard_, il publia à la bibliothèque Charpentier plusieurs autres romans qui furent très justement remarqués. Zola fit alors, dans une étude sur ses confrères du roman contemporain, un acte de justice en mettant très crânement à sa place cet ouvrier de la première œuvre dans l’école naturaliste. Ce fut, en effet, un observateur très fin que Duranty, et ayant de la modernité un sens très juste, sans préoccupation théorique, d’ailleurs, et sans prétention à la maîtrise. Il regardait volontiers autour de soi avec des yeux excellents et décrivait avec une conscience droite. Il connaissait fort bien l’âme humaine dans certains de ses replis les plus délicats. Mais, encore une fois, un autre, plus autorisé que moi, a dit ce qu’il convenait de dire de cet esprit délicat, n’ayant rien dans le procédé de ce qui plaît aux foules, mais d’une valeur incontestable et l’un des plus dignes d’estime de ce temps. Par sa vie retirée, Duranty avait peu de camarades, mais tous ceux qu’il avait étaient ses amis, et tous pleurèrent de vraies larmes en accompagnant sa dépouille de la maison Dubois au cimetière lointain qui s’appelle Cayenne, je crois, et où il repose encore. Moi, durant ce long chemin derrière le corbillard, je pensais à toutes les joyeuses bouffonneries du Guignol des Tuileries, dans lesquelles s’étaient envolées, avec le chant des oiseaux et l’odeur des marronniers fleuris, toute la jeunesse et toute la gaieté de cette âme qu’attendaient tant de désillusions et un si triste départ! Pauvre Duranty!

Parmi les silhouettes entrevues là, tous les soirs, à la lumière du gaz et dans le bruit des billes se choquant sur les billards, je veux citer encore le peintre Degaz, qui ne s’asseyait jamais longtemps, physionomie très parisienne et très originale, infiniment gouailleuse et spirituelle, celui qui, avec Manet, avait fait connaître à tous Marcellin Desboutin. La jeune école doit beaucoup à Degaz et l’ancienne admire, d’assez mauvaise humeur d’ailleurs, les incontestables qualités de dessin et de nature du peintre. Il a le privilège de n’être contesté par personne, pas même par les fervents de l’école de Rome. C’est un rénovateur en chambre que l’ironique modestie de ses allures, dans la vie, a sauvé des haines qui s’attachent aux bruyants. Car la chose est triste à dire: mais, dans le monde des artistes, j’ai vu rarement des gens jaloux du talent des autres, mais bien du bruit qui se fait autour de ce talent. Il leur serait fort indifférent qu’il y eût un Raphaël ou un Michel-Ange parmi eux, à la condition qu’il fût parfaitement méconnu. Ce sentiment n’est pas précisément à l’honneur de la nature humaine. Un nez en l’air, fureteur, et comme je rêve le nez de Panurge, ce Degaz dont les trop rares œuvres seront furieusement disputées un jour.

Je ne sais pas de figure plus calme que celle de Fantin Latour, qui était aussi des nôtres: une grosse tête d’enfant et volontiers un silencieux. La gloire lui est tardivement venue, mais solide. Il semblait toujours se reposer de la tâche accomplie dans le jour. Grand, pâle, un peu dégingandé, une extrême mobilité dans le regard, tel était alors l’impressionniste Renoir, un fort travailleur aussi et dans la gamme claire, dont la peinture ne ressemble certes pas à celle de Fantin Latour, mais en est cependant parente par la façon particulière de tisser les tons et de les mêler en fils menus comme une étoffe. Que j’ai vu de lui d’admirables pastels! des morceaux de nu éclatants des clartés éblouissantes de la vie!

Je terminerai par un dernier portrait cette rapide galerie de consommateurs artistiques et littéraires. Jean Béraud, qui n’avait pas alors beaucoup plus de vingt ans et qui sortait de l’atelier de Bonnat, était un des fidèles. Grand, très brun, avec des cheveux presque crépus, très maigre alors, mais d’une maigreur robuste, il était l’exubérance même, avec une verve intarissable vraiment. Son atelier, le premier qu’il ait occupé, était rue Coustou, et quel atelier! Des chevalets pour tous meubles. On s’asseyait sur la table à modèles et sur des boîtes à couleurs. Mais ce qu’on y riait et ce qu’on y mangeait de pommes de terre frites achetées au coin de la rue! Il faisait alors des portraits grandeur nature, d’une touche presque brutale, mais où se trouvaient déjà, avec une aptitude singulière à traiter le morceau, les dons d’observation, de justesse et de modernité qui sont devenus la caractéristique de son talent. Il était la terreur du quartier qu’il emplissait de sa gaieté bruyante, bousculant les tranquilles clients qui buvaient sur le trottoir des estaminets; entrant, le soir, comme la foudre chez les repasseuses pour éteindre leurs lampes, ruinant les industriels qui, là, sur le boulevard Clichy, invitaient les passants à des jeux d’adresse et de force, car telle était la vigueur de son bras qu’il ne manquait jamais de démantibuler leur gagne-pain. Il marchait, triomphant, à travers la colère comique de ses victimes, ayant généralement les rieurs de son côté. Il y avait vraiment du Cabrion dans ce grand diable, mais un Cabrion nouveau, à la dernière mode, et les souteneurs eux-mêmes, qu’il avait quelquefois caressés des poings au Moulin de la Galette, pendant les après-midi dominicales et dansantes, qui sont une des curiosités du Paris faubourien, s’écartaient respectueusement pour le laisser passer. Il avait le don de troubler, par des propos saugrenus, les conférences de Marcellin Desboutin, qui l’endurait tout de même. C’est dans cet atelier de la rue Coustou qu’il eut son premier succès au Salon, cette _Sortie du cimetière Montmartre_ à laquelle je pensais tristement plus tard, en l’accompagnant, dans un décor tout pareil, celui-là même qu’il avait peint, derrière le cercueil de sa mère. Ce sont ces rapprochements étranges qui font quelquefois croire à la fatalité.

Ici finit cette petite étude. Desboutin fit grand tort au café Guerbois en changeant de domicile. Il emmena, place Pigalle, à la _Nouvelle Athènes_, le petit nombre d’auditeurs parmi lesquels il était accoutumé de tenir ses assises. Manet, Degaz, Duranty, Zacharie Astruc prirent le même chemin; moi aussi, et pareillement Jean Béraud, que durent regretter les belles filles qui passaient à huit heures, dans l’avenue de Clichy, les cheveux au vent et une chanson à la bouche, le travail du jour étant achevé.