XV
AGAR
D’où m’était venue l’idée d’un pèlerinage à la Sorbonne? Mon Dieu, tout simplement des méchants bruits, pour les amateurs de latinité, mis en circulation par un des récents discours de M. le Ministre de l’instruction publique. L’avais-je lu ce discours? Ah! ma foi, non! Je n’attache aucun intérêt à la littérature officielle. Mes confrères se plaignent souvent de l’indifférence que nos gouvernants professent pour notre prose et pour nos vers. Moi, je me ferais un scrupule de me joindre à eux dans ces doléances, car j’ai la certitude de professer un mépris bien plus grand encore pour les œuvres de nos gouvernants--j’entends pour ce qu’ils disent et écrivent. De quel droit exigerais-je qu’un grand-maître de l’Université connût par cœur mes volumes, quand je me refuse à lire une seule ligne de ses discours? Nous sommes simplement quittes vis-à-vis l’un de l’autre, en nous ignorant mutuellement. Je me plais à croire que c’est lui qui y perd. Je vous jure que, les trois quarts du temps, je ne sais même pas le nom de la personne que le Parlement a chargée de présider aux destins des beaux-arts et à l’instruction publique. C’est Émile Zola qui m’a appris celui de M. Goblet. Ils restent, pour moi, attachés l’un à l’autre. (Ainsi Fréron serait oublié sans Voltaire.) Je n’ai pas besoin d’ajouter qu’un seul des deux me semble illustre. Non, je n’avais pas lu ce menaçant discours, mais seulement l’excellent article qu’il avait suggéré à Nestor, et qui était comme le glas mélancolique des anciennes humanités. C’est donc vrai que, dans vingt ans, personne ne connaîtra plus Virgile? Il faudra bien cependant admirer quelque chose et quelqu’un! Pas bêtes les littérateurs politiques d’aujourd’hui! Ils se disent: quand ils n’y aura plus que nous, il faudra bien qu’on nous trouve du talent! Et soyez sûrs qu’après Virgile, ils condamneront Racine. Tout le siècle de Louis XIV est si glorieusement imprégné et nourri d’antiquité! L’étude de la littérature commencera aux discours de Maximilien de Robespierre, qui était un fichu orateur, cependant, même comparé à ceux dont nous jouissons. La subissons-nous assez cette plaisanterie de l’histoire ayant pour point de départ, dans l’ordre des temps, la Révolution!
Oui, ce fut mon culte impénitent pour tout ce qui tombe qui m’inspira le désir fou de revoir ce temple des vieilles études que j’avais eu cependant en horreur autrefois. Mais il ne faut pas me demander compte de mes palinodies. Il n’y a jamais eu pour moi que deux grands partis en présence dans l’humanité: celui des vainqueurs et celui des vaincus. Or, je tiens pour les vaincus, quels qu’ils soient. Tant pis pour mes amis de la veille s’ils triomphent aujourd’hui. Je les prends immédiatement dans un dégoût insurmontable. Dans le balai, je n’ai horreur que du manche. En écrivant le vers célèbre:
Et c’est être innocent que d’être malheureux,
La Fontaine est au-dessous de ma pensée. C’est être sublime et uniquement digne d’être aimé. Eh quoi! me dites-vous, n’y a-t-il donc pas de malheurs mérités? Peut-être, mais nous ne sommes pas des justiciers ici-bas. Et puis, avant d’être impitoyables à cette classe d’infortunes, demandons-nous combien de bonheurs sont vraiment venus aux plus dignes. Notre lâcheté devant la chance et le succès ne se peut faire pardonner que par une miséricorde désordonnée pour toutes les misères. J’aime encore mieux l’égoïste qui refuse nettement un sou à un pauvre que le farceur sinistre qui lui fait subir l’affront d’un interrogatoire et d’une bribe de morale. Mais que me voilà loin de mon sujet! Ce n’est pas ma faute, cependant, si dans _Esther_, je ne m’intéresse absolument qu’à Vasti, l’épouse délaissée d’Assuérus. Je reprends ma promenade par-delà les ponts. Je dois être franc; malgré mon désir de la trouver un monument admirable, la Sorbonne ne charma que médiocrement mes yeux. J’aurais voulu, depuis longtemps, un plus noble sanctuaire sculptural aux chefs-d’œuvres du passé grec et latin. Mal logées l’âme d’Horace et celle de Théocrite dans ce corps nouveau! Quand cette carcasse de pierres noires n’abritera plus que l’esprit des professeurs de géodésie, peu me chaut qu’elle s’écroule! Nous autres, les derniers fervents des lettres anciennes proscrites, nous leur bâtirons quelque temple plus riant, avec des portiques tout fleuris de lauriers-roses, et c’est Puvis de Chavannes qui y fera revivre l’image des glorieuses promeneuses du bois sacré!
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A deux pas, la salle Gerson. J’y rencontre une source de souvenirs plus modernes. C’est là, qu’avant la guerre, la tragédienne Agar, dans tout l’éclat de son noble génie et de son éclatante beauté, avait entrepris de révéler au public les poètes de la pléiade nouvelle. Théodore de Banville, Leconte de Lisle, Baudelaire; puis, parmi les maîtres plus jeunes, Catulle Mendès, François Coppée, José-Maria de Hérédia trouvaient, en elle, une interprète à la fois savante et passionnée. C’était un service incontestable rendu aux belles-lettres et dont il ne me semble pas qu’on lui ait su suffisamment gré. Cette fidélité au grand art et à la langue immortelle du vers français valaient bien une autre situation que celle qui semble être encore la sienne dans la maison de Molière, laquelle est bien aussi, peut-être, celle de Corneille et de Victor Hugo. Le jeune comité et mon ami Jules Claretie, si sincèrement dévoués aux choses de l’art, répareront-ils cette longue injustice? La mémoire légitime d’une carrière uniquement vouée à la plus haute forme de la pensée dramatique pèsera-t-elle autant qu’il convient dans la balance? Je le voudrais, me rappelant tout ce que fit cette courageuse artiste pour défendre cette autre proscrite--comme la langue latine bientôt--qui s’appelle la tragédie, et à qui nous devons nos plus impérissables chefs-d’œuvre. Car elle fut, tour à tour, chacune de ces héroïnes immortelles dont le front est taillé pour le laurier, suivant la magnifique expression de Baudelaire. Nous faisions tous des vers pour mademoiselle Agar, dans ce temps-là, et je retrouve ce sonnet dans mes feuillets perdus:
Hermione, Camille, Agrippine, Emilie, Evoquant, dans la nuit, ses héroïques sœurs, Sous leurs masques divins, savamment elle allie D’étranges cruautés à d’étranges douceurs.
Comme un cygne blessé par de lointains chasseurs, Quelque flèche des cieux à jamais l’a pâlie, Et c’est au «soleil noir de la mélancolie» Que ses yeux fiers ont pris des rayons obsesseurs.
Ceux mêmes qui criaient, Rachel étant perdue: «Tout est mort! Dans sa gloire au tombeau descendue La Vestale a brisé sa lampe sur le seuil!»
Ont senti quelque esprit refleurir sur leur deuil, Quand Agar nous rendit, sous leurs traits ennoblie, Hermione, Camille, Agrippine, Emilie!
C’est que’lle avait vraiment l’air de ces grandes immortelles, son beau front marmoréen perdu dans la nuit d’une chevelure léonine et jaillissante avec des révoltes superbes que son poids seul domptait, séparant, en larges ondes, ce sombre fleuve. L’âme antique vibrait dans les moindres détails de sa sculpturale beauté, de cette beauté faite d’une telle splendeur de traits que le temps n’y put mordre et la dut respecter tout entière.
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Ah! les vaincus! les vaincus! Ils ne sauront jamais de quel amour je les aime, rien que pour l’affront dont les poursuit l’indifférence ou la colère des foules. Ils sont toujours la protestation vivante contre cette force inerte, monstrueuse, qu’on voudrait substituer aujourd’hui à toutes les vertus, contre cet élément imbécile, stupidement oppressif qui s’appelle: le nombre, et qui finira par peser si rudement à l’esprit humain que celui-ci en demeurera écrasé, à moins qu’un Dieu inconnu lui donne des ailes pour s’enfuir vers quelque planète nouvelle où les sots ne seront pas les maîtres par la seule raison qu’ils sont beaucoup de sots!