XVI
LES PIERROTS
Dans trois jours va fermer le seul théâtre de Paris où il se soit dépensé quelque gaieté depuis huit ans. Le fait vaut bien qu’on le note et qu’on le déplore. Cave si l’on veut, que cette salle de l’Athénée aux portes grandes ouvertes, mais cave où étaient demeurées les dernières bouteilles des crus joyeux qu’aimaient nos pères. Les vins qu’on y dégustait ne portaient pas les hautes marques des grands chimistes contemporains, mais ils étaient sincères, et je suis de ceux qui pensent qu’un verre d’Argenteuil franc ou de Suresnes authentique vaut mieux qu’un flacon de Saint-Emilion frelaté ou de Pommard sans raisin. On y buvait donc en trinquant du rire, et les méchantes gens seules s’en pouvaient indigner, le rire après boire étant signe de conscience tranquille et de digestion sans remords. Il ne m’appartient pas d’apprécier le genre qui y florissait, mais il m’est permis de faire remarquer que c’est celui qui fit jadis la fortune du Palais-Royal et celui auquel le public est resté le plus constamment fidèle. Il n’aime pas déjà tant que ça à s’embêter, le public! Et puis, il croit encore à ce qu’on appelait naguère «l’esprit gaulois» et qui est devenu si rare aujourd’hui. Car il semble que nous nous vengions de l’Allemagne en lui prenant son humeur morose, sa science épaisse, sa lourde fantaisie, sa philosophie sans clarté, pour les deux plus belles provinces qu’elle a arrachées de notre soleil. Voilà, morbleu! une belle compensation et bien faite pour satisfaire le patriotisme de nos politiciens du jour, lesquels sont les grands maîtres de l’ennui général et de l’insupportable solennité dont nous mourons! Ah! pauvre Montrouge! Dernier exemplaire en deux volumes de la joyeuseté naturelle d’antan, vous avez grand tort de partir, car vous laisserez une grande place vide dans la bibliothèque parisienne, la place où l’on allait feuilleter, le soir, quand les enfants étaient couchés, une bonne page de Rabelais ou de Béroald de Verville, les bons conteurs d’autrefois! Vous faites mal en agissant ainsi, méchants pierrots que vous êtes!
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J’ai dit Pierrots! C’est vers vous qu’allaient, en effet, comme vers leur nid, tous les moineaux francs de la littérature fantaisiste, troupe bohème qui se groupait autour de vous avec un grand bruissement d’ailes. Le banquet que vous aviez fondé et qui eut cent vingt représentations, comme vos moins bonnes pièces, mérite bien un mot de souvenir. Il avait devancé, de bien des années, cette mode d’agapes qui fait qu’aujourd’hui un homme de lettres à grand’peine dîne une fois par semaine chez lui et est inexorablement moissonné dans son printemps par les gastralgies. Il remontait au temps où les Folies-Marigny faisaient de l’argent, même quand un manteau de neige couvrait les Champs-Elysées,--au temps de ces comédies étonnantes qui s’appelaient: _En classe, Mesdemoiselles!_ ou les _Virtuoses du Pavé_. J’en ai connu beaucoup de ces festins, mais pas un qui méritât aussi bien ces longues destinées. Car trouvez-moi donc aujourd’hui une institution qui ait duré dix-neuf ans! C’est que là était le rendez-vous naturel de tous ceux qui pensent, comme moi, que la mélancolie est souvent mauvaise conseillère. Paul Legrand et Montrouge en avaient été les parrains. Pierrot avec Polichinelle! Et quelle Colombine faisait alors cette Massé, dont les beaux cheveux eussent pu balayer les planches et dont le rire clair avait des sonorités de cristal! Tous les vaudevillistes étaient accourus, Clairville en tête et Flan derrière lui, écrivains sans prétentions, l’un et l’autre, mais capables de dépenser plus d’esprit en une demi-heure que vingt de nos romanciers à la mode en un an. Un fin lettré, le dieu de l’irrégularité mais aussi du Français de race, vint à la rescousse, et Charles Monselet s’assit souvent à cette table où ses discours étaient au moins aussi estimés que son appétit. Encore un qui ne croit pas qu’il soit nécessaire d’être ennuyeux pour bien écrire et qui invoque le nom de Voltaire à l’appui de son illusion.
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C’est seulement après la guerre et au moment où la tentation me vint de composer pour l’Athénée une comédie conforme à mes aspirations, c’est-à-dire où l’on s’amusât franchement des cocus comme le faisaient nos pères, au lieu de les prendre au tragique comme il est de mode aujourd’hui, que je fus invité pour la première fois, à ce banquet, dont la grande salle de Gillet était le décor ordinaire. J’y rencontrai Burani, Coquelin cadet, les deux Régamey, un noyau de compagnons déjà aimés, et si mes occupations ne me permirent pas d’en être toujours un des fidèles, je n’y revins jamais sans un vif sentiment de plaisir et une grande impression de cordialité. Rien de gai comme cette table immense et couverte de fleurs. Au centre, d’un côté, Montrouge agitant un grelot comme M. le Président de la Chambre lui-même; de l’autre, M?? Montrouge percevant, dans un bol d’argent, les amendes encourues par ceux qui avaient dit des mots légers. Car apprenez que la grivoiserie de parole était obligatoire, mais non gratuite. Où s’en allaient ces menues monnaies tombées au milieu des éclats de rire? Vous l’avez deviné, je l’espère. Vers les pauvres. Vers les artistes malheureux, qui trouvaient dans cette cagnotte de la gauloiserie une source continuelle de secours. N’était-ce pas charmant? Le repas à peine fini, Montrouge, dont la solennité était la plus comique du monde, donnait la parole à un rapporteur nommé au banquet précédent et qui devait en rappeler les péripéties. Le rapport était quelquefois un poème, le plus souvent une chanson. Avec lui commençait une série de desserts littéraires qui n’étaient pas précisément toujours des sucreries. Le pauvre Félix Savard, qui fut une façon de Sardou des petits théâtres, excellait dans ce genre de pâtisseries pimentées. Toujours en noir et mis comme un notaire, c’était d’une voix désolée qu’il accouchait des plus inconcevables gaudrioles. On se mettait au piano ensuite. Et qui chantait, s’il vous plaît? Thérésa, les frères Lionnet, toute la jeune troupe de l’Opéra-Comique, Belhomme, Barnolt, Collin et _tutti quanti_. J’ai même ouï dire qu’on dansait, mais je n’ai jamais attendu cette heure périlleuse pour un homme qui n’a jamais pu apprendre les figures du quadrille et qui, d’ailleurs, est notablement moins svelte que Sarah Bernhardt.
Une chose exquise de ce dîner, c’est qu’on y avait horreur des névrosés et des malsains. Je vous réponds que si le poète Anemoros y était venu psalmodier des mélancolies macabres, on lui eût franchement ri au nez. Au moins Trissotin n’avait-il pas de guitare sur lui. Maintenant dire que le recueil des chansons débitées aux Pierrots pourrait remplacer un dictionnaire de rimes, composé par Théodore de Banville, serait une exagération manifeste. Mais il est des moments où je trouve, comme Alceste, que le vieux refrain:
J’aime mieux ma mie, ô gué! J’aime mieux ma mie!
vaut mieux que certains sonnets. Il y avait là de jolies femmes, toutes appartenant ou ayant appartenu au théâtre, M??? Bade en tête, qui, comme l’enfant prodigue, revint toujours au foyer... de ses premiers succès, sans que les applaudissements l’aient pu retenir ailleurs, et ce n’est pas par les magistrales beautés d’un pantoum qu’on se concilie le cœur des belles. C’est seulement dans une autre planète que nous autres, pasteurs de rythmes raffinés, pouvons espérer voir un de nos mélodiques cadeaux préféré aux joyeux devis, voire même aux rivières de diamants. Mais là on ne vous demandait, à qui voulait plaire, que de la belle humeur et de la bonne volonté, ce qui est bien, après tout, ce qu’il y a de meilleur au monde. Et c’est justement parce que ces deux charmantes choses-là n’étaient plus appréciées à leur juste valeur qu’à ce banquet, que je donne un sérieux regret à cette institution bonne-enfant, improvisée jadis par deux hommes d’esprit et par une femme de cœur. Donner en riant et en chantant, voilà, certes, un aimable programme! Les deux fiers comédiens qui se retirent,--pour peu de temps, j’en suis convaincu, car on n’échappe pas à sa destinée et la leur est d’amuser, encore longtemps, leurs contemporains--se souviendront un jour qu’une bonne action était derrière leur succès, et, comme ils sont fatalistes l’un et l’autre, vous verrez qu’en même temps qu’ils ramèneront la vogue sur une nouvelle scène, ils ressusciteront le dîner des Pierrots, où l’aumône tombait au choc des verres et au vol des chansons!
LES VILLES LOINTAINES