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A TOULOUSE
LES VIOLETTES
_A B. Marcel._
Deux yeux noirs sur un masque basané qu’une chevelure en broussaille surmonte à la façon des touffes qui jaillissent d’entre les pierres, quelque chose d’hirsute, de cruel et de suppliant à la fois. Un sang gitane court certainement sous cette peau ambrée, le sang vagabond des sorcières et des hôtesses du grand chemin. Les jambes sont droites et sans indication de mollets, des jambes de bêtes faites pour les longues fuites. Les pieds nus et malpropres se posent sur les cailloux aigus avec autant de confiance que sur les moelleux tapis dont la boue à demi-sèche borde la chaussée. Pas frileuse, la gamine; car sa chemise de grosse toile flotte ouverte sur le néant de sa gorge adolescente, et son jupon déchiré de laine noire ne lui descend guère plus bas que les genoux. Avec un accent traînant, plus espagnol que gascon, elle vous harcèle de ses offres. Elle vend des violettes.
N’en déplaise à Nice, à qui la gloire de son exposition devrait suffire, les violettes toulousaines, moins connues des herboristes parisiens, ne sont pas d’un moins beau ton, d’un parfum moins subtil et d’une chair moins pulpeuse. C’est le même grand air aristocratique de violettes doubles se contournant en replis soyeux comme un ruban et dont le cœur disparaît dans cet enchevêtrement savoureux à l’œil, doubles, triples, quadruples, que sais-je! Larges et touffues, elles font pencher jusqu’à terre leur longue tige droite, et cinquante suffisent à faire un bouquet. On ne les conçoit que dans un cornet de cristal surmontant une fine monture de bronze doré ou, encore, entre de longs doigts gantés de suède, ou piquant d’une note gaie l’ombre d’un corsage de velours. Elles sont la strophe tendre et ensoleillée d’un poème d’élégance, et c’est pitié de les voir mourir, loin des baisers amoureux, sur la misérable claie de bois que cette mendiante en haillons a posée sur son ventre.
Car elles sont belles à ravir, ces violettes toulousaines, les plus belles du monde. Et cependant, quand le souvenir me reprend, je leur préfère ces petites violettes simples dont sont pleins, en février, les bois de la banlieue parisienne, plus odorantes mille fois, celles que j’espérais cueillir à deux dans les promenades rêvées, celles qui s’ouvrent sur un rayonnement imperceptible d’or clair, celles qui s’ouvrent comme des yeux, comme les yeux transparents, sombres et de couleur changeante qui m’avaient longtemps charmé!