II
LE FLEUVE ROUGE
La Garonne roule un flot de brique que coupe ça et là le foisonnement argenté d’un sillon d’écume. Elle passe, chargée d’ocre, fouettée par le vent, se brisant par places à son propre fond qu’une saillie de sable fait émerger. Elle passe sans répéter l’image du ciel dont l’azur tendre et presque violet semble lui-même, aussi, flotter, balancé par les souffles de l’éther. Elle passe sans rien redire à ses profondeurs du panorama des maisons et des paysages qui la bordent, silhouettes de temples dont les dômes dominent l’uniformité des quais, peupliers alignés comme des soldats le long de la prairie où les cavaliers manœuvrent quelquefois, où se dressent les cirques de planches pour les courses de taureaux. Elle semble indifférente à tout ce que traverse sa course, se heurte, brutale, à l’arche du pont Romain dont la poudre des mineurs a respecté l’indestructible ciment, creuse des remous furieux entre les arches de pierre brune du pont plus moderne dont le dos d’âne, cruel aux chevaux, se dresse comme un accent circonflexe sur le chemin du fleuve. Telle la volonté sanglante d’un conquérant que rien n’arrête.
Ne roule-t-elle pas encore, cette eau rouge et tumultueuse, la mémoire de ruines récentes. Saint-Cyprien, qu’avait balayé son flot, changeant le gai faubourg ensoleillé en un morceau d’épaves, est bien sorti de son tombeau de gravats, de poutres brisées et de décombres. Les hommes ne se souviennent pas longtemps. Mais la menace est toujours là qui gronde et les fatalités ne s’endorment jamais.
Voilà pourquoi la Garonne m’apparaît toujours redoutable et non pareille aux cours d’eau charmants, Seine ou Marne, dont nos rames ont si souvent battu les flancs bleus et complaisants à cette heure des rêves éveillés qu’enveloppe la brume matinale et qu’elle emportera au ciel en y remontant, pénétrée et dorée par les lumières envahissantes du soleil.
Mais c’est le soir surtout, quand elle semble teinte des dernières pourpres du couchant et ne trace plus qu’une bande sombre dans le décor citadin où l’ombre s’est épaissie, que cette onde m’épouvante, cette onde opaque où les étoiles ne descendent pas, où ne s’allume aucun mirage d’astres. Et, malgré moi, je pense aux cœurs désespérés dont les ténèbres ne sont plus traversées d’aucune espérance, vivants par le sang qui les traverse, morts parce qu’aucun rayon d’amour n’y pénètre plus.