III
JEUX ROMAINS
A la porte du large café transformé en arène, le populaire se hâte, populaire complet, populaire en paletots élégants et en blouses sordides, populaire coiffé de chapeaux à la mode et de bérets crasseux, populaire des deux sexes et où les belles filles entretenues ne manquent pas. Les loges où se délectent d’ordinaire les amateurs des romances et des refrains ineptes qui ne laissent pas ignorer au reste de la France la gloire des Liberts et des Paulus, les loges sont bondées, et, tout autour d’un tapis aux tons criards que soulève un lit de son, les hommes se pressent sur une triple rangée de fauteuils, agitant des cannes et des lorgnettes. Un grouillement indescriptible habite les combles de la salle d’où s’échangent des cochonneries criées dans un patois strident. Tout ce monde est venu pour la lutte, la lutte romaine, la lutte à main plate, la seule classique et estimée des personnes comme il faut.
Les champions sont venus saluer avant le combat, un à un, et leur surnom terrible a été jeté aux échos. Pas un qui ne soit un rempart, un lion, un tigre, quelque chose de formidable dans la physiologie humaine. Les plus modestes sont invincibles ou la terreur de quelque chose. Puis ils se rangent en ligne et disparaissent, sauf les deux qui commencent la série des combats. Tout ce cérémonial a l’air ridicule de loin. Eh bien! je vous assure que cette apparition de beaux gaillards nus, olympiquement musclés, fiers de leur force comme les bêtes de proie, est comme un cri triomphant de la race déchue et révoltée dont les plus insensibles sont émus. C’est comme une apothéose des vigueurs anciennes, des virilités disparues et soudain ressuscitées, un défi glorieux jeté aux singes que nous sommes en train de redevenir.
Les torses superbes se sont noués dans une étreinte sous laquelle les chairs fument, une rosée de sueur argente les peaux qui deviennent soyeuses et miroitantes aux lumières. Des halètements désespérés passent dans l’air. Après s’être, à diverses reprises, soulevés l’un l’autre, les deux combattants sont à terre, poursuivant la lutte en quadrupèdes agiles, se surprenant par de soudaines attaques, se dérobant par des bondissements de fauves. Le sang coule à leurs coudes écorchés et leurs genoux emportent le pollen coloré du tapis. Leurs ceintures pètent sous l’effort des reins se gonflant ou se cambrant. Nous sommes loin des simulacres d’assauts dont se contentent les gogos de la foire de Neuilly qui ne se sont pas encore aperçus qu’on leur joue une pièce aussi consciencieusement répétée que les _Pilules du Diable_. C’est que le public qui est là ne souffrirait pas la moindre entente préalable et devinerait la plus savante supercherie; _rara avis!_ un public qui sait les règles de l’art qu’on applique devant lui. Souhaitons-le bien vite aux poètes!
Les deux épaules ont touché! Une clameur effroyable s’élève. Le vainqueur est rappelé et vient s’incliner. Mais la foule généreuse entend que le vaincu reparaisse aussi et lui fait le même accueil enthousiaste, s’il s’est vaillamment défendu. Raille qui voudra ce naïf spectacle! Moi, tout ce qui évoque une glorieuse image ou le spectre du Beau aboli me transporte, et tout ce que j’ai de vieux sang latin flambe comme un tison qui se rallume devant ces stupides bâtards des héros!