‹ Au pays des souvenirsChapitre 20 sur 45 · IV

IV

LE PERCHOIR

La nuit commence à venir, une de ces nuits de la fin de l’hiver qui descendent dans une buée d’argent fluide et dont le crépuscule est presque pareil à celui d’une aurore, enveloppant et blanc, plein et comme mouillé d’une mélancolie très douce. Les cafés regorgent de buveurs d’absinthe qui sont rentrés, frileux, et causent de choses indifférentes, à moins qu’ils ne jouent à la _manille_, jeu ibérien qui a pris à la lettre le mot de Louis XIV affirmant qu’il n’y avait plus de Pyrénées. Quelques filles attardées dans leur promenade jettent, en frôlant le trottoir, un regard oblique dans les estaminets où un amoureux pourrait prendre, en les apercevant, la fantaisie de leur offrir à dîner. Diplomatie généralement infructueuse. L’amour ici est, en général, pris comme digestif.

Cependant, tous les moineaux de la ville, qui en compte bien autant que d’âmes, se sont donné rendez-vous sur les arbres du square qui orne la place Lafayette. Ils s’y abattent par volées, tumultueux comme des émeutiers, avec des petits cris de dispute qui se mêlent dans un crépitement pareil au bruit d’une immense friture. Un innombrable froufrou d’ailes sert de base à cette débauche de petits instruments suraigus, à cette orgie de piaillements dans les branches. D’ordinaire, ce sont les arbres clairs, sans feuillage, à peine dessinés par un paraphe de lignes ténues comme ceux du divin Corot, qui servent de perchoir à cette foule de volatiles en quête d’un nocturne gîte. Ils y apparaissent comme des points noirs raffermissant çà et là le flou du dessin, scandant cette strophe végétale mal affermie, comme des mots sonores. Mais ce soir c’est le vent d’autan qui souffle, le terrible vent d’autan qui secoue comme des hochets les peupliers, les platanes, les bouleaux, et ne laisserait qu’une maison tremblante à tous ces affolés de repos.

Alors c’est dans un grand cyprès, un cyprès gigantesque et touffu, dont les colères du vent respectent la masse, que les oiseaux disparaissent tous, se glissant sous les palmes épaisses que garnit un double rang de flèches flexibles d’un vert sombre. Bientôt tout ce bruit s’éteint dans la solitude de ce gîte au funèbre aspect. Tant il est vrai que, pour les oiseaux du ciel comme pour nous, il n’est de paix inaccessible et de repos durable que sous l’arbre dont l’ombre silencieuse couvre les tombeaux!