‹ Au pays des souvenirsChapitre 21 sur 45 · V

V

LES BELLES FILLES

Ce sont de simples profils que je veux tracer au hasard de mes rares promenades, médaillons féminins n’ayant d’intérêt que pour quiconque met la femme au-dessus de toutes les choses de la vie, portraits à peine ébauchés de nos «Françaises de France», qui ne sont pas toutes celles que mon benoît maître, Théodore de Banville, a immortalisées sous le nom de «Parisiennes de Paris». Cette série de figurines, qui n’aura pas peut-être de nouveau personnage avant longtemps, je la veux commencer par un type qui mérite vraiment une place d’honneur dans la géographie amoureuse du pays même de l’amour.

Une dentelle rouge et déchiquetée sur l’azur, telle apparaît, de loin, Toulouse avec ses toits plats, ses tons de brique, ses murs incendiés de soleil, ville de plaisir et ville d’Eglise, dormant paresseusement au bruit des mensonges de la Garonne, la plus italienne des villes de France, certainement. Non pas que son Capitole rappelle en rien, par son architecture, celui que les oies romaines ont sauvé, en vertu de l’ineffable pouvoir de la bêtise, mais parce que partout on y rencontre le religieux et la femme, celui-ci pensif maintenant devant le progrès de la Pensée moderne, celle-là toujours souriante dans l’éclat de sa grâce païenne où se lit la superstition aveugle qui permet à l’esprit le sommeil et laisse à la chair tous ses droits.

C’est cette physionomie très particulière de la Toulousaine que je vais tenter d’esquisser d’après nature, en ne cherchant pas ce qui fut historiquement la mode pour cette femme inexorablement antique, et après m’être contenté de saluer au passage le hennin triomphal de Clémence Isaure, la gente dame aux bandeaux plats, à la longue robe sans plis, qui tendait aux poètes de son temps des œillets, des amarantes et des soucis quelque peu fanés aujourd’hui.

Invariablement brune, la peau légèrement dorée comme par une poussière de soleil, mais prenant à l’ombre de superbes matités et d’adorables pâleurs; le profil conforme en tous points aux modèles de la sculpture latine, avec le menton un peu plus ramené en avant toutefois; la bouche un peu grande, mais s’ouvrant comme une grenade sur des dents étincelantes; les pieds et les mains petits et d’un beau dessin; voilà tout ce qu’il est permis à un peintre discret de signaler, mais un amant mal appris vous en dirait bien davantage. Je me contenterai d’ajouter que les hanches ont une inflexion d’amphore, que la démarche est imprégnée d’une grâce hautaine, et que la taille prouve sa souplesse en se cambrant volontiers.