III
A ANVERS
Tandis que, fouetté par l’averse, l’Escaut secouait l’innombrable crinière de ses vagues fauves pareilles à des cavales toujours sous le frein, l’Escaut profond et révolté, qui ne reflète plus l’image riante des rives, j’ai regagné le vieil Anvers et fait mon pèlerinage accoutumé au musée Plantin, cette merveille de piété archéologique faite pour humilier nos œuvres de Vandales. J’ai revu la grande cour quadrangulaire aux murailles trouées de fenêtres symétriques, étroites, avec des carreaux quadrillés de plomb, encadrées par les affolements jaunis et languissants d’une vigne dont le pied noueux a les vigueurs du tronc des chênes; et j’ai passé sous le regard tranquille, sous le regard de pierre du premier Plantin dont le buste débonnaire surmonte cette agreste tapisserie que paraissent accrocher aux corniches les larges feuilles recroquevillées comme des griffes d’or. J’ai grimpé le petit escalier qui mène, par les chambres désertes où de vieux lits semblent s’être affaissés lentement sous le poids seul du temps, ce muet compagnon de nos rêves, mélancoliques et vides avec un effrangement de courtines aux couleurs pâlies, jusqu’aux ateliers anciens où les rudimentaires outils des imprimeurs de ce temps attendent les ouvriers que n’appelle plus la cloche dont le bruit ne va pas jusqu’au cimetière.
Rien de plus curieux, de plus artistique et de plus noblement religieux que le soin pris pour conserver à ces longues pièces leur physionomie laborieuse d’antan. Dans les casiers les caractères sont classés comme pour une œuvre prochaine, ces admirables caractères qui firent de la bible d’Alcala le plus beau monument de l’art typographique au seizième siècle et la gloire du savant Arias Montanus. La petite allée de brique est bordée, d’un côté, par les pupitres des compositeurs et, de l’autre, par les presses à bras, vermoulues et massives, amas de bois lourds et déchiquetés par les vers, ridicules et terribles à la fois comme ces armes de sauvages dont la simplicité nous étonne, tandis que nous en mesurons avec effroi les terribles coups. Là fut le berceau de l’Imprimerie, c’est-à-dire la plus formidable invention qui ait servi les haines humaines.
Certes, devant ce spectacle recueilli, dans ce tombeau demeuré ouvert aux caprices des fantômes, sous ce toit que les cendres invisibles du passé recouvrent comme autrefois les maisons d’Herculanum, vous êtes hanté tout d’abord par l’évocation douce de ces hôtes tranquilles et disparus. Trois siècles se remontent vite par la pensée; et puis, les portraits des anciens maîtres sont là, portraits vivants qui vous regardent avec des yeux amis, bonnes figures encadrées de larges collerettes à la flamande, et rien n’est plus simple que de revivre une heure au milieu de ce monde aux passions mortes. Je vois les fondeurs de plomb à leurs fourneaux et les graveurs sur bois poussant méthodiquement leur stylet dans les pavés de chêne, éclairés en hiver par des chandelles souvent avivées par la morsure des grandes mouchettes en fer. Il ne faut pas grande imagination pour repeupler les bancs déserts encore luisants des usures d’autrefois. C’est une vision où l’esprit s’endort volontiers. Il se réveille à la pensée que ces hommes n’étaient pas de simples machines, mais des êtres, comme nous déchirés de mille désirs, impatients de la destinée. Là, dans ce paisible décor, se nouèrent de solides amitiés et naquirent d’effroyables rancunes; la jalousie y poussa ses souffles empoisonnés et l’orgueil y sentit l’aiguillon des révoltes inutiles. Derrière ce vitrage sombre tamisant, comme à regret, la lumière captive de la cour, l’amour aussi a rêvé, l’amour immortel comme le monde; et plus d’un apprenti, tandis que ses doigts seuls continuaient sa tâche, a vu passer dans un nimbe de soleil la blonde bien-aimée aux nattes battant les épaules, comme dans les figures de vitrail, la promeneuse du dernier dimanche dont le bras s’appuyait si doucement sur le sien, tandis que mai faisait jaillir, du faîte des haies, comme un ruissellement de lait, la blancheur des aubépines. Je n’ai jamais pu visiter une maison abandonnée sans me sentir une sorte de piété absurde pour tout ce qu’elle gardait des traces de ses anciens habitants. J’y vois partout des reliques inconnues et incomprises, des riens dont un souvenir anonyme avait sans doute fait des choses sacrées. Comme les moutons aux broussailles, ne laissons-nous pas un peu de nous à tout ce que nous avons touché? Ceux-ci, leur laine seulement, le grossier habit de la matière; mais, ceux-là, le duvet aérien, comme celui des cygnes qui s’envolent, de leurs pensées, le pollen qui faisait de leur âme une fleur, la poussière fragile, comme celle qui revêt les ailes des papillons, de leurs rêves.
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Le jour tombait et la rafale battait les vitres, s’argentant à chaque brisure, éclaboussant les fenêtres des clartés blanches d’un couchant sans soleil. Et, mes impressions s’assombrissant en même temps que les pièces où sonnaient, plus rares, les pas des promeneurs attardés, cette grande enfilade de chambres où les ombres elles-mêmes s’estompaient, chaque chose perdant son relief, s’emplit du tumulte mystérieux d’une foule. Au lieu des battements méthodiques et cadencés des presses rudimentaires qu’un homme faisait mouvoir, j’entendis la clameur sifflante des machines contemporaines; une buée de vapeur chaude me souffleta au visage, et le roulement du balancier énorme, la grimace d’acier des bielles, le ronflement des courroies sur les roues à toute volée, le grand brouhaha des modernes usines m’étourdit. Ce n’était plus les pages longtemps caressées d’une Bible qui, lentes, sortaient pour l’honneur de quelque livre que les bibliothèques se disputeraient un jour. Mais un inextricable fouillis de papier noirci à la diable, un amoncellement de feuilles où les caractères s’effilaient en longues taches. Et tout cela s’envolait par les croisées, immédiatement saisi par le vent, déchiré par mille mains impatientes, et rien ne restait, un instant après, de ce fatras sans cesse renouvelé, de cette cendre de Phénix dont la tempête faisait ce qu’elle fait de toutes les poussières. Poussière de pensée, poussière d’âme humaine, tout ce qui reste de nous sous l’écrasement de l’activité contemporaine, œuvre hâtive des écrivains de ce jour toujours guettés par la gueule avide du monstre. O tranquille Plantin, qui collectionnais les manuscrits enluminés, respectueux de l’œuvre gothique qu’allait plonger dans l’oubli ton œuvre nouvelle, te doutais-tu que tu inventais un outil de torture et que l’imprimerie ferait plus, un jour, pour l’avilissement de la pensée que la débauche elle-même? Car c’est la honte de ce temps d’avoir tiré de tes travaux sublimes, ô rival de Gutenberg, l’instrument où se disperse l’invention, où s’émiette le génie, où la méditation déchire ses ailes virginales. C’est toi qui fis plus rapide que la flèche l’injure qu’on se jette de loin au visage...
Le gardien me frappa doucement sur l’épaule. La nuit était venue et, de la ville déjà éclairée, une clarté diffuse et jaune montait, estompant d’un brouillard d’or clair la silhouette des toits noirs de la vieille maison. J’eus bien vite regagné la porte. Anvers et son mouvement de grande ville me happait, pour ainsi parler, ne me permettant plus les inutiles rêveries. Avant une heure s’allumeraient ces curieux cafés chantants où des femmes à moitié nues débitent, dans toutes les langues, leur répertoire cosmopolite, et où j’entendis chanter, un soir, avec une rage que je ne saurais dire, la _Marseillaise_ en allemand!