IV
A LA HAYE
Me voici sur le chemin de La Haye, la ville aux tulipes glorieuses, d’Amsterdam aux chemins flottants, et la vision tout entière du voyage que je fis, il y a six ans, dans cet étrange pays me revient comme avivée par la flèche d’or du souvenir. C’était durant le plus rude hiver qu’il ait fait de mémoire contemporaine. Tandis que Paris s’abîmait sous les neiges durcies, résistantes comme des pierres à la pioche des balayeurs, moi, j’étais parti vers le Nord avec l’esprit d’à-propos qui me conduit toujours au midi durant la canicule. C’est un tour perpétuel que me joue le hasard des promenades que décide rarement ma volonté.
Oh! ce chemin de Bruxelles à la Haye, dans une campagne comme figée par les frimas! Les fleuves immenses que des ponts suspendus traversent étaient gelés jusqu’à la mer lointaine. Des banquises y dessinaient d’effroyables saillies, dressaient de véritables dolmens, couchaient de larges pierres tumulaires. Les bateaux étaient debout sur leur route, immobiles et calés par des glaçons énormes. O mensonge exquis des paysages fleuris de Paul Potter. Les prairies elles-mêmes étaient couvertes d’une façon de grésil très blanc qui les faisait ressembler à une eau plus calme, et les mares y traçaient des traînées miroitantes où s’accrochait une lumière plus blanche encore.
Je me rappelle que, dans l’éblouissement monotone de ce spectacle, je m’étais assoupi un moment et que mon esprit s’était empli de mille idées vagues et bizarres. Il me semblait que l’hypothèse des savants s’était réalisée et que la terre, lentement refroidie, ne roulait plus qu’un immense glaçon dans l’immensité. Et sur cette couche toute de frimas, je voyais encore l’humanité, grouillante comme une vermine, s’acharner à ce sol infertile et, famélique, lui demander du pain. L’outil fouillait encore ce marbre monstrueux et le désespoir des races y creusait d’inutiles sillons.
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Quand je rouvris les yeux, une illusion d’un moment prolongea mon rêve. Je voyais de tout petits êtres noirs se mouvoir, en tous sens, sur la terre et sur l’eau gelées. Vérification faite, c’étaient de simples patineurs qui allaient à leurs affaires et prenaient un divertissement. Les femmes étaient fort amusantes surtout, et avec leurs larges pélerines au collet relevé, elles semblaient balancer des cloches au-dessus de leur tête. De temps en temps, comme les araignées aquatiques qui glissent sur les étangs, elles écartaient démesurément les jambes pour lancer un de leurs pieds en avant... Heureusement que, dans cette saison, les nénuphars avaient fermé leurs yeux jaunes comme ceux des chats: car un voisin obligeant m’assura que ces dames, dont un casque d’or, éventré par le haut, maintenait la coiffure, n’avaient pas de pantalon. Je n’étais pas seul à suivre leur course avec une curiosité pleine de charme. Le soleil semblait y prendre grand plaisir aussi, le soleil froid, mais étincelant, qui jetait ses rayons à faisceaux grands ouverts dans cette grande transparence de glace, y réveillant, dans un idéal d’apothéose, toutes les lumières irisées du prisme, épandant les étincellements d’une immense féerie sur les ensembles montueux de terrains et d’eau confondus, sur ce grand silence de la gelée crépitant à peine là où les ailes noires et éperdues des moulins à vent s’évertuaient à tourner encore.
Enfin les faubourgs de La Haye! Une collection de Téniers avec des jardins qui, grâce à la neige, semblaient en confiserie; avec des maisons basses en brique, aux volets verts et assises comme à cropeton sous des panaches de fumée bleue. Ah! les joueurs de boule étaient absents des parterres, mais derrière les murailles rouges, l’esprit devinait de bonnes gens blottis autour d’un poêle bien chaud et secouant doucement le fourneau de porcelaine de leurs pipes sur la cendre chaude pointillée d’étincelles d’un brasero de cuivre.
Heureux les pays qui gardent ainsi leur physionomie à travers les temps!
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La Haye: une ville calme entre toutes, qui se prolonge jusqu’à la mer par deux kilomètres d’un bois magnifique et bordé de villas. Une grande apparence de richesse que rend moins choquante, au philanthrope, l’absence de tout symptôme de misère. Les pêcheurs de Scheveningue eux-mêmes, qui mènent cependant une rude vie sur la plage que fouette mélancoliquement l’aile blanche et nerveuse des mouettes, ont, aux jours de repos, l’air de bonnes gens très cossus. Ils portent, il est vrai, de lourds sabots mais peints d’un blanc très gai, et, le dimanche, ils arborent de longues redingotes noires, comme les émigrés des drames populaires, et des chapeaux qui sentent l’exportation parisienne. En revanche, leurs femmes sont plastiquement admirables, avec leur double bandeau métallique au-dessus de l’oreille, fières comme des matrones romaines et traînant après elles ce que la mère des Gracques appelait ses plus beaux bijoux. J’ai vu défiler un régiment équipé comme les soldats de Charlet, et ce me fut comme une vision douce et douloureuse à la fois de la patrie d’antan, glorieuse et balayant la crinière du monde dompté des plis flottants de ses étendards. On est volontiers chauvin quand on a passé la frontière. Le diable m’emporte, mais j’avais les larmes aux yeux!
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Amsterdam et la jetée magnifique qui domine de ses deux lions en pierre l’innombrable archipel du Zuyderzée. Imaginez une Venise de glace; car tous les canaux y étaient devenus des routes terrestres aux larges sillons. Ma mémoire passe rapidement sur ses merveilles et me ramène dans le quartier juif plein d’une activité sordide et très riche sous ses haillons. C’est le temple du monde entier avec ses revendeurs éternels. On trouve de tout là. C’est un résidu des débris de tout ce qui a eu un nom de chose. Tandis que des filles au type superbe vous regardent avec leurs grands yeux de velours noir, des petits vieux vous attirent dans leurs antres avec des câlinades épouvantables.
J’en revois un qui ne me fit grâce d’aucune des pièces de son étalage et d’aucun bibelot de son bazar. Il savait la généalogie exacte de ses plus abjectes découvertes. Il n’avait pas un culot de verre qui ne vînt de Venise, un morceau de fer qui n’eût été ramassé à Tolède.
Les traits de ce petit bavard endiablé m’étaient demeurés dans la tête si bien que je le revis, toute la nuit, en dormant. Il avait, sous sa casquette de loutre pelée, de petits yeux clairs d’une vivacité extraordinaire et quelque chose d’impitoyable dans toute sa personne doucereuse qui donnait le frisson. N’allai-je pas rêver que je causais encore avec lui, qu’en me montrant une petite pipe de bruyère qu’il fumait toujours il me disait qu’il y tenait beaucoup parce qu’elle était en bois de la vraie croix?
Et, comme je m’étonnais de trouver une si précieuse relique dans de pareilles mains:--Vous êtes-vous seulement demandé, me dit-il tout à coup, pourquoi nous avions pris tant de plaisir à crucifier Jésus-Christ?--Mais, lui répondis-je très discrètement, sans doute parce que vous le preniez pour un imposteur qui voulait se faire passer pour Dieu.--Vous n’y êtes pas, mon cher. C’est, au contraire, parce que nous l’avons cru Dieu que nous lui avons administré cette filiale correction!
Et comme je demeurais légèrement confondu devant cette conception impie:
«Vous n’avez donc pas lu nos livres saints, continua avec feu le petit déicide dont les regards lançaient des éclairs, pour ne vous être pas aperçu que notre Dieu était une effroyable canaille, injuste, inflexible, assoiffée de sang? Si vous avez encore des illusions sur le nommé Jéhovah, nous, nous les avions perdues. Et le vieux m’énuméra, avec une éloquence amère, tous les tours abominables, que le Dieu de la Bible avait joués à son peuple bien-aimé... Et quand il eut fini, savourant une large bouffée de sa pipe sacrilège:
--Si vous saviez, dit-il d’un air béat, comme notre tabac est bon là-dedans!