‹ Au pays des souvenirsChapitre 30 sur 45 · V

V

A BRUGES

C’est il y a un an, à Bruges, où m’avait amené une recherche plutôt pittoresque qu’historique. De toutes les grandes villes de Belgique, Bruges était la seule que je ne connusse pas, et il me semble que j’avais gardé, par un hasard heureux, le meilleur de mon plaisir pour la fin. Pour qui aime à plonger dans le passé et à se faire l’illusion d’une vie antérieure dans des siècles dès longtemps révolus, Bruges offre à la pensée un décor incomparable. On dirait que le Temps, ce voyageur éternel, l’a choisie pour y faire une étape. Pompeï ou Herculanum ne sont pas des villes plus parfaitement mortes. Mais quels grands souvenirs de la vie y demeurent, d’une vie calme qui, comme un océan sans tempêtes, s’est retirée par lents reflux visibles encore aux fronts ridés des vieilles femmes coiffées de capelines et qui semblent descendues des tableaux de Memling, pour promener par les rues désertes leur curieuse mélancolie de spectres attardés. A peine, de loin, les distingue-t-on des moines dont les frocs ressemblent à leurs longs manteaux, des moines qui cheminent, un livre crasseux sous le bras, entre les maisons à pignons de bois, troupeau en désordre de toitures bizarres que, pareils à des bergers pensifs, les hauts clochers gardent de place en place, sonnant encore les derniers échos des cultes défunts.

Et j’allais de merveille en merveille par cette cité étrange où tout est musée, les tribunaux et les temples, et jusqu’aux hôpitaux où les pauvres meurent dans le voisinage indifférent des chefs-d’œuvre. Ici, c’est une châsse d’or massif incrustée d’admirables pierreries et dans laquelle est suspendue, joujou superbe, la minuscule couronne d’une petite reine de Hongrie. Là, c’est cette merveilleuse adoration des Mages, qui a sans doute inspiré à Alfred Stevens cette pensée, un peu troublante au premier abord, que toute bonne peinture doit être vue à la loupe. Partout, partout, l’œuvre d’artistes patients et recueillis, la trace d’un monde qui n’est plus le nôtre et qui vivait agenouillé dans l’ombre immense de la foi. Et, quand les beffrois tintaient leurs musiques grêles dans le silence, je croyais entendre le labeur rythmique des outils sous les doigts un instant ranimés de ces ouvriers sublimes endormis dans leur grand rêve d’Idéal et d’Immortalité!

· · ·

Quel contraste dans mon esprit! Le matin, j’avais quitté Bruxelles, où tout était rumeur furieuse et désolée. J’étais parti hanté par la vision sinistre des affamés se ruant au pillage à travers les flammes. Le fantôme des jacqueries agitait sous mon front des torches et des piques ensanglantées. Et je les voyais tomber, ces misérables que des siècles de fatalité fouettent sur le chemin du crime, sous les balles impatientes des soldats pressés de regagner la paix monotone des casernes. Je ne sais ce qui dominait en moi, de l’horreur ou de la pitié! Ces damnés de tâches impitoyables courant à une liberté mortelle, s’arrachant, comme des bêtes, les viandes crues aux barreaux des boucheries, ilotes d’une ivresse que le sang noiera, sinistres compagnons d’une débauche sans lendemain, m’emplissaient de réprobations véhémentes et de révoltes fraternelles. Et je pensais aux femmes qui étaient parmi eux, aux femmes que mutilerait la mitraille commune; je les voyais couchées dans leurs cheveux mêlés de rouges ruisseaux, le sein troué de blessures béantes... Ah! voilà qui est trop horrible vraiment. Ceci devait être la beauté et devait être la grâce. Ceci a sans doute été l’amour. Et rien, rien que des chairs pantelantes que secoue un hoquet d’agonie! Qu’une civilisation qui ose parler au nom de l’égalité ait ses forçats nécessaires; qu’elle broie des milliers d’existences sous son talon victorieux; qu’elle condamne à la nuit, dans les mines, et aux flammes, dans les forges, des hommes à demi-nus qui ne vivront pas leur âge, martyrs involontaires du progrès, machines ayant l’horrible pouvoir de souffrir, c’est, paraît-il, une loi, celle qui livre le faible au fort comme une proie, le ruminant au fauve et l’insecte au pied lourd du ruminant. Mais que la femme ne soit pas défendue et violemment arrachée à cette malédiction d’une race, voilà ce que je ne saurais comprendre!

Oui c’était la fièvre à Bruxelles, la fièvre des dernières nouvelles montrant les hordes menaçantes, les campagnes incendiées et, derrière tout cela, sans doute la main obscure de l’étranger à qui, depuis quinze ans, profite toute ruine et qui ne marchande pas le sang des peuples à son appétit victorieux.

· · ·

A Bruges, c’est à peine si l’on savait tout cela. De rares passants s’arrêtaient dans les rues pour en causer avec un effarement presque comique. On avait bien vu partir les troupes, le matin, le fusil chargé et avec des vivres de campagne sur le sac. Mais il semblait que ce fût le dernier élément moderne toléré dans cette cité posthume qui se fût en allé au son du tambour. Derrière lui était rentré le passé, l’âme absente de ce grand corps de pierre. Elle semblait apportée par les souffles printaniers épars dans l’azur clair du ciel et qui, partout, faisaient jaillir des branches noires les flèches innombrables d’émeraude des bourgeons. Et sur les canaux qui rappellent la gloire de l’antique rivale de Venise, couraient des frissons d’argent où tremblaient les images des maisons riveraines et des saules aux pleurs vivants. Les crocus ouvraient leurs yeux violets dans les gazons tendres sur les places tranquilles où les moutons viennent brouter sous des peupliers aux cimes lointaines ponctuées çà et là de guis ou de nids abandonnés.

Et je me sentais vraiment, dans ce rajeunissement de la nature et des légendes, dans un âge moins impitoyable que le nôtre et dont les consolantes erreurs valaient peut-être mieux que nos vérités. Ces figures extatiques de Memling et de Pourbus n’étaient pas des portraits de grands de la terre, mais de gens humbles et vivant de leurs mains résignées, l’âme bercée de croyances enfantines et douces. Ce qui fait l’attirance singulière de ces regards si profondément humains, c’est qu’ils contemplent je ne sais quel au delà mystérieux par derrière nous-mêmes. Et voilà pourquoi ils semblent nous traverser en allant à leur but caché et nous pénètrent d’une chaleur fraternelle. Ce temps-là, comme celui-ci, avait ses déshérités, mais il leur avait laissé l’illusion des revanches immortelles et d’une tardive justice dont il n’y avait pas lieu de hâter l’heure. Qui dira ce qu’il entrait d’hypocrisie dans cette mansuétude et ce qu’il entrait de pitié? Qu’importe si la somme des douleurs humaines en était moindre!

· · ·

Moi, je voudrais qu’on respectât jusqu’aux mensonges de l’histoire. N’était-elle pas exquise la légende qu’on raconte encore à Bruges pour y expliquer la présence des plus beaux tableaux de Memling dans une chapelle d’hôpital! On y montrait l’illustre peintre, blessé à la bataille de Nancy à côté de Charles le Téméraire et revenant épuisé, misérable, demander un asile à sa ville natale, où des religieuses le recueillaient et le sauvaient par leurs soins. Il était naturel qu’il leur payât en chefs-d’œuvres sa dette de reconnaissance. Je n’en ai, pour ma part, aucune à l’archéologue anglais, sir Veale, lequel est parvenu à démontrer victorieusement que Memling était tout simplement un bourgeois notable de sa ville, vendant fort bien sa peinture et laissant une honnête aisance à ses enfants.

Mais enfin cette fantaisie même d’un biographe plein d’imagination implique le souvenir d’événements tragiques auxquels la paisible cité fut mêlée. Elle évoque le spectre des guerres lointaines, de saintes révoltes contre le joug de l’étranger, d’un passé où le sang a coulé par les brèches grandes ouvertes. Elle ne laisse pas intacte, dans mon esprit, cette grande et douce impression de sérénité qui me venait surtout du silence des haines mortes et des rancunes apaisées. Où la mousse croît maintenant toute diaprée des fleurs impatientes d’avril, le pied lourd des hommes d’armes espagnols a longtemps déchiré la terre. Nous-mêmes avons été là des oppresseurs et un monument où le nom de Coninck est exalté dans le bronze y dira notre défaite. Partout où l’homme a passé il a mis ses levains de ruines et laissé des ferments destructeurs. Heureux les peuples chez qui ces traces sinistres d’antan ne rappellent que la liberté reconquise et que la Patrie vengée!

Mais la guerre civile! Horreur monstrueuse et sans héroïsmes qui la relèvent!

Et, dans ce Bruges paisible, devant ces murs noircis par le temps où se dessine à peine l’ombre rapide d’un moine ou d’une vieille femme se rendant à la prière, je me mets à penser plus furieusement encore, par l’effet des contrastes, aux combattants de Charleroi, aux émeutiers en haillons, à ces malheureuses dont le sifflement d’une balle emportera le dernier blasphème, à ces femmes des damnés qui ont comme l’enfer dans ce monde et devant qui ne s’ouvrent même pas les portes vengeresses d’un Paradis!