‹ Au pays des souvenirsChapitre 4 sur 45 · IV

IV

ÉMILE DESCHAMPS

On m’a assuré que les chaleurs de cet été, se prolongeant jusqu’à la fin de septembre, avaient si bien donné à toute la nature l’illusion d’un nouveau printemps, que les lilas avaient refleuri à Ville-d’Avray, clochettes parfumées qui, après avoir silencieusement fêté l’angélus matinal de l’année, sonnaient encore son angélus vespéral. Mais ce qui est tout à fait certain, c’est que les hannetons ont reparu à Versailles. Je n’ai pas été surpris du choix fait par ce coléoptère imbécile, pour une manifestation aussi déplacée, d’une cité que la politique a hantée désordonnément pendant des temps récents encore. C’est à Versailles, en effet, que siégea cette Assemblée dont le génie mémorable s’affirma par la façon dont elle fonda la République, bien résolue qu’elle était à restaurer la monarchie. Durant ces jours glorieux pour la ville du grand roi, tant d’idées saugrenues s’envolèrent de l’enceinte où s’agitaient les destins de la patrie, qu’il était impossible qu’elles ne prissent pas corps à un moment donné, et le hanneton était tout indiqué pour loger dans son petit corps noisette toutes ces imaginations évaporées, tous ces fragments d’âmes en quête d’une forme. Le hanneton joue, en effet, dans le monde général, un rôle qui me paraît avoir échappé à ses historiens ordinaires. Le moineau est une bête amoureuse; le rossignol une bête musicale; l’oie une bête culinaire; mais le hanneton, lui, est une bête essentiellement politique. Il aime le bruit pour le bruit et bourdonne furieusement tout en faisant un chemin sans but. Ne lui demandez pas où il va, si par hasard vous comprenez son fastidieux langage: il n’en sait rien; mais il y va avec une ardeur sans mesure. Ne cherchez pas ce qu’il produit: il ne produit rien; mais il s’abat sur les verdures savoureuses et s’en repaît consciencieusement. Il est, par excellence, l’animal inutile et sonore dont la chanson ne veut rien dire et dont le travail n’enfante rien. Ne trouvez-vous pas la ressemblance absolument complète? Rien ne figure mieux un ministre déchu qu’un hanneton tombé sur le dos. Impuissant à se remettre sur ses pattes, il continue toutefois à en battre l’air et à marcher dans le vide, les crispant et les étendant avec de comiques colères. Tout y est: les enfants le font battre quelquefois en duel, mais à distance assez grande pour qu’il ne puisse ni toucher son adversaire, ni en être touché. Pour lui, le grand chêne qui fait l’honneur de la forêt n’est qu’un gigantesque portefeuille auquel il se cramponne. Le hanneton se transforme aussi sous terre et mange des racines quand il ne dépouille pas les feuillées, toujours parasite, toujours malfaisant.

Hanneton, vole! vole! vole!

dit une vieille chanson. Vole dans l’air et vole dans les poches, toi qui es la honte des ailes! Mais contente-toi du printemps et laisse-nous l’automne, hanneton versaillais!

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Je n’aime pas infiniment Versailles, malgré sa réelle et silencieuse splendeur. Je ne l’aime pas depuis que j’y ai vu le joli monde qui, après avoir déserté Paris menacé par l’insurrection, insultait lâchement aux vaincus d’une bataille dont il avait fui les périls. J’eus un écœurement sans merci de tous ces poltrons cruels et n’y puis penser encore sans une révolte qui ressemble à une nausée. Et les femmes s’en mêlaient, élevant leur cœur au niveau de celui des hommes qui étaient avec elles. Pouah!... Je n’ai pu pardonner cela à Versailles. Et cependant un souvenir charmant de ma première enfance, planant plus haut que ce dégoût, y reporte quelquefois encore ma pensée rassérénée. C’est à Versailles que j’ai vu, pour la première fois, un poète. N’imaginez pas, au moins, qu’il m’apparut entouré de foudres olympiennes, Apollon surgissant du bassin mythologique, une lyre fulgurante à la main, salué au passage par le chœur réveillé des muses marmoréennes qui rêvent sous les grandes avenues du parc. Versailles serait un décor merveilleux pour une semblable apothéose. Le grand siècle, tout imprégné de l’âme antique, y a laissé des traces où la Pensée grecque et la latine sont écrites partout dans le bronze et dans la pierre. Qu’ils sortent donc de leur longue immobilité, tous ces Dieux qui furent l’honneur du génie humain et qu’ils aient pitié de notre abaissement! Que reslssucite l’Idéal dont a vécu le vieux monde!... Mais chassons cette vision surhumaine. C’est dans un salon très bourgeois d’ameublement que je rencontrai, sous la clarté modeste des bougies, le petit-fils d’Homère, qui me révéla à quelles humilités la lyre, autrefois victorieuse, était aujourd’hui condamnée. C’était un homme plutôt petit que grand, à la figure avenante et douce, au sourire plein de finesse et d’aménité, qui me charma là où je croyais devoir être si véhémentement intimidé. Il ne portait plus la tunique virgilienne, mais une redingote un peu longue, comme elles étaient à la mode en cette année. Rien qui le distinguât, au premier coup d’œil, des gens qui l’entouraient, mais une flamme particulière, dans le regard, pour qui le fixait un instant. Une bouche essentiellement spirituelle. Ses hôtes--car c’était chez lui que je me trouvais--l’entouraient d’une familiarité respectueuse, gens de bon ton et de la meilleure compagnie, mais littéraires comme on l’est dans le monde, se pâmant devant les bouts-rimés qu’ils imposaient à cet excellent homme qui avait fait cependant de magnifiques vers dans sa vie. Car j’aime autant vous dire son nom: c’était Émile Deschamps, qui vaut bien qu’on rappelle sa mémoire.

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Et quelle sotte entrée j’y avais faite quand j’y pense aujourd’hui! J’avais treize ans et je m’étais ingénié à rimer une belle ode, dans la façon de Jean-Baptiste Rousseau, en l’honneur d’une vieille grand’tante à moi, chez qui je me trouvais à Versailles et dont c’était la fête. La chère femme, qui avait bien l’esprit subtil et charmant, primesautier et futile des personnes nées sous le Directoire,--car un singulier vent de belle humeur avait soufflé par la France après l’ouragan révolutionnaire,--trouvait un peu austère l’éducation qui m’était donnée par mon père, et j’avais voulu lui prouver que je savais, au besoin, badiner et complimenter comme un muscadin. Elle était d’ailleurs si bonne pour moi que j’avais mille choses tendres et filiales à lui dire! Elle fut enchantée, et ne s’avisa-t-elle pas de porter ce petit morceau de littérature à Émile Deschamps, son voisin du boulevard de la Reine et avec qui elle était en relations mondaines. Celui-ci, qui était la politesse même, me trouva infiniment de talent, pour être agréable à ma grand’tante, et m’invita à sa soirée du lendemain, où j’apparus comme enfant prodige, ce qui est bien le rôle le plus odieux qui se puisse imaginer. Heureusement que je n’y suis plus exposé aujourd’hui! Mais quel drame! J’étais grand comme une perche, maladroit de ma personne comme un héron, maigre et honteux, me sentant gauche et l’étant plus encore par ma timidité, n’ayant jamais quitté mes foyers, comme disent les soldats, pour la vie de collège. J’étais assez rustiquement vêtu, et il s’agissait, pour ma protectrice, de faire de moi un jeune élégant. Je me rappelle que ce fut le valet de pied qui me prêta une cravate blanche. Quel être compatissant me fournit l’habit noir dans lequel j’avais l’air de faire une pleine eau? Je ne m’en souviens plus aujourd’hui. Ce fut à la fois mon début comme littérateur et comme copurchic. Je ne crois pas que Brummel m’eût revendiqué pour son fils naturel, en me rencontrant. Émile Deschamps n’en fut pas moins adorable pour moi; mais je n’eus aucun succès auprès des femmes. Il y avait là de fort jolies demoiselles, ma foi! qui me regardaient en ricanant. Elles n’avaient de regards encourageants que pour un fils de famille, assez mauvais sujet, j’imagine, car ses parents l’avaient fait engager dans un régiment de cuirassiers en garnison à Versailles, et qui coquetait, en bourgeois, impeccablement habillé par quelque tailleur en renom. Je le pris, du premier coup, dans une haine abominable. Pauvre garçon! Il était peut-être officier à la charge de Reichshoffen, et y a laissé ses os!

J’ai dit déjà que la soirée fut infiniment plus mondaine que littéraire vraiment. J’admire aujourd’hui avec quelle complaisance résignée Émile Deschamps se mettait à la portée de ses visiteurs, et le plaisir qu’il semblait trouver aux choses parfaitement indifférentes et banales qui se disaient sous son toit. Ce n’est pas Théophile Gautier qui eût eu de ces patiences-là!

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De retour à la maison paternelle, j’écrivis à Émile Deschamps pour le remercier de son accueil; je n’avais pas su dire un mot de la soirée. Je mettais une certaine vanité à lui prouver que si j’étais muet, ce n’était pas que je n’eusse quelquefois une idée comme tout le monde. Il me fit l’honneur de me répondre et de me donner des conseils, m’encourageant à faire des vers et me recommandant la rime riche, comme absolument nécessaire aujourd’hui. C’est dans cette lettre que j’ai trouvé cette formule qui me semble la meilleure qui ait jamais été donnée en art: «La forme n’est rien, mais rien n’est sans la forme.» Cela a l’air parfaitement naïf et clôt cependant victorieusement la feinte discussion qui imagine entre le fond et la forme un antagonisme purement spécieux. Ah! comme ils me font rire ceux qui accusent certains poètes d’avoir une forme magnifique et pas d’idées dessous ou dedans! Qu’ils conviennent donc plus simplement et plus modestement que leur concept, à eux, est impuissant à pénétrer jusqu’au profond de ce qu’ils admirent. La poésie est une langue intermédiaire entre le parler ordinaire et la musique. Elle n’a de raison d’être, ni aussi claire que le premier, ni aussi mystérieusement obscure que la seconde. Elle ne doit pas solliciter seulement l’entendement, mais le rêve; elle doit agir sur les sens par un charme uniquement plastique, tout en évoquant la pensée. Mais je reviens à ce court évangile d’Émile Deschamps. Elle n’avait que deux pages cette lettre, ce précieux autographe dont je ne me sépare jamais. Mais pas une ligne qui ne fût d’une justesse absolue et qui ne proclamât cette grande réforme romantique dont il avait été un des instigateurs glorieux, et qui rendit au vers français sa sonorité vaillante, sa savante harmonie.

Je le dis à ma honte; je ne revis plus jamais, ce vieillard charmant qui m’avait écrit la vérité avec une conscience si rare et si paternelle. J’en ai souvent le remords, sentant bien qu’il fut, de loin, mon maître, avant les maîtres que j’ai suivis depuis, et comme le précurseur pour moi de Théodore de Banville à qui je dois l’hommage du peu que j’appris, dans cet art difficile de faire chanter les mots et d’y mettre une âme. C’est au profond de mon cœur--et cela vaut peut-être mieux--que j’ai gardé la mémoire de ce doux poète rencontré, par moi, au seuil de la carrière et qui, du doigt seulement, m’y montra ma route; au profond de mon cœur, dis-je, et près du souvenir de ma vieille grand’tante pour qui j’avais fait mes premier vers.