‹ Au pays des souvenirsChapitre 31 sur 45 · VI

VI

A AGDE

Si vous interrogez un dictionnaire de géographie, il vous répondra sans hésiter: AGDE, _chef-lieu de canton de l’arrondissement de Béziers, 8,800 habitants_. Et c’est tout.

Si, voyageur distrait, vous parcourez à la hâte les rues étroites, puantes et tortueuses de la petite ville ainsi sommairement définie, vous y verrez des matrones bavardes sur les seuils, des hommes nonchalants dans les carrefours et de beaux enfants malpropres pataugeant dans les ruisseaux, comme dans le premier bourg de Provence venu. Et c’est tout.

Et cependant Agde est comparable à l’huître rugueuse qui cache une perle au plus profond de ses replis nacrés. Agde est certainement un des lieux les plus curieux du monde entier. Agde a gardé, à travers les temps, le secret d’une splendeur abolie. Là vit, intact et immaculé, exempt de toute promiscuité dégradante, le dernier vestige d’une colonie grecque dont l’arrivée se perd aux arcanes de l’oubli. Attendez-y seulement le dimanche et, sur la promenade, à l’heure du grand soleil, vous y rencontrerez, de moins en moins nombreux, hélas! m’a dit mon cicerone, des hommes aux traits héroïques comme ceux du masque d’Achille, dont la démarche fière profile son ombre sur les murs avec des solennités de bas-relief, et des femmes qui semblent les marbres animés des plus belles statues antiques. Oui, les marbres, car leur pâleur même ajoute à l’illusion. Car l’appauvrissement de ce sang précieux est venu de l’orgueil qu’elles mettent à ne le point mêler, et ces admirables créatures, après un magnifique épanouissement de jeunesse, meurent pour la plupart phtisiques avant trente ans. Mais, du moins, elles n’ont pas profané le type glorieux dont elles avaient la garde, et, prêtresses fidèles, elles ont, avant de le laisser éteindre, transmis à de pieuses mains le feu sacré.

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Telles je les ai vues passer, superbes et farouches, m’enveloppant, dans la foule des étrangers, du mépris de leur regard. Jamais je n’ai si bien compris comment l’infériorité de la race impliquait de légitimes servilités; car devant leur beauté parfaite, je ne me suis senti qu’une âme d’esclave et mon désir ne montait pas plus haut que la poussière où j’eusse voulu baiser la trace de leurs pas. Jamais, non plus, je n’ai mesuré plus humblement la distance qui sépare notre idéal moderne de la réalité antique. Notre monde affairé, avide, besoigneux, effroyablement actif m’apparut comme une fourmilière, grouillant au pied du marbre de la colonne brisée d’un temple. Que valent donc ce mouvement et cette fièvre, cette âpreté de désirs et cette fureur de moyens devant le calme d’impressions où s’était modelée la sérénité de ces beaux visages! En vérité, nous allons tout droit à la grimace du singe, dont l’extrême mobilité de ses appétits torture sans relâche le facies immonde. La mémoire s’efface des fronts qu’emplissait le tranquille rêve de l’immortalité et des yeux levés où descendait l’image du ciel. Le souvenir s’abolit des formes que le soleil avait librement caressées, comme les fleurs qu’il ouvre, comme les fruits dont il arrondit la plénitude savoureuse. D’ignobles travaux ont ployé l’échine humaine et bu la sève de nos muscles. Ah! comme ces filles ont raison de ne pas polluer leur virginité à nos insultantes étreintes! Elles meurent plus tôt et leur sang tari ne suffit plus à emplir leurs veines. Mais, après elles, plus blanche, plus pâle, plus près encore de la mort, demeure leur image vivante, le divin fantôme de l’immuable Beauté.

Du front étroit jaillit la large chevelure, Flot vivant qui dormait au cœur d’un marbre blanc; La ligne s’arrondit pour embrasser le flanc, Descendant les ravins profonds de l’encolure;

Des baisers du soleil exhalant la brûlure, La bouche s’ouvre et rit, comme une fleur de sang; L’œil calme a la douceur des soirs sur un étang; Le pas lent sur la mer a rythmé son allure.

Enfant des mauvais jours, épris de l’art païen, J’adore comme un Grec du temps athénien La femme que revêt cette splendeur insigne,

Qui fait tout mon respect de sa seule beauté Et, pareille à Léda, porte sa nudité, Fière à tenter un dieu, blanche à tromper un cygne!

Ah! si j’étais M. de Rothschild, ou simplement empereur d’Occident, ce qui est à fort peu près la même chose, dans le noble temps où nous vivons, comme je m’emparerais bien vite, au poids de l’or ou au poids du fer, suivant que je serais un banquier ou un conquérant, de cette petite cité provençale! Comme j’en chasserais à coup d’épée ou à coup de billets de banque, suivant le cas, les mangeurs d’ail et les marchands d’olives pour purifier l’air autour de ces divines exilées! Quelles rues de marbre je dessinerais devant leurs pas, à travers les ruines des anciennes masures éventrées!--Quels palais je bâtirais à ces filles du soleil! Des palais pareils à des temples et dont les faîtes glorieux seraient peuplés de colombes. Je défendrais soigneusement cette Athènes en miniature contre l’invasion des prospectus parisiens et la visite des costumiers du Théâtre-Français, afin d’y faire refleurir les vraies modes seyant à cette impeccable beauté, la blancheur des tuniques bordées d’azur ou d’hyacinthe, la pourpre des cothurnes brodés d’or clair, la splendeur mate des bijoux faisant passer des ombres d’ambre sur la peau, transparentes et vibrantes. De généreux vins y couleraient à pleines coupes, et j’y interdirais formellement, comme immorale, la lecture des journaux où les guenons à tignasses rouges de la cocotterie boulevardière ont leurs historiographes. En prolongeant ainsi, par la piété de mes soins, tout ce qui reste sur la terre de ce qui en fut jadis l’honneur, je me croirais plus utile à mon siècle et à mon pays qu’en présidant une commission même extra-parlementaire ou en inventant une machine nouvelle pour faire le boudin, voire même en mettant en actions le sucre des diabétiques. Mais, hélas! je ne suis qu’un pauvre promeneur tourmenté du regret d’être son propre contemporain et celui de M. de Bismarck.