‹ Au pays des souvenirsChapitre 32 sur 45 · VII

VII

A ORANGE

C’est au temps des vacances, pendant ma courte promenade dans mon cher Midi. J’étais à Orange, dont les ruines romaines sont moins célèbres que celles d’Arles et de Nîmes et mériteraient de l’être davantage. Je m’étais arrêté longtemps devant l’arc triomphal que décore une admirable tête de Phœbus et qui redit la gloire d’Adrien, suivant ceux-ci, de Marc-Aurèle, suivant ceux-là. J’entrais dans le théâtre dont les gradins semblent encore attendre des spectateurs, dont la scène intacte n’a perdu que son revêtement décoratif. Mon cicerone, portier de l’édifice, me fit placer fort loin, aux places que le menu peuple devait occuper pour des sommes dérisoires; puis il se mit à lire, à lire du nez et avec des intonations ridicules, des vers d’une tragédie de Corneille. Bien que nous fussions en plein vent, le velum dont les crochets apparaissent encore dans l’épaisseur des murailles manquant seul à l’ensemble du monument, je ne perdis pas un seul des mots que prononçait cet homme. Ils m’arrivaient, répercutés par les parois mutilées, enflés par la distance, pour ainsi parler, accrus par la sonorité d’invisibles échos, distincts et puissants. Le soleil d’une des rares belles journées de l’année descendait, rouge, vers l’horizon dans une véritable coulée d’or et, en même temps, des ombres montaient derrière les murailles, qui semblaient sortir de la terre et se dresser pour prendre la place des clartés évanouies, si bien qu’il me sembla que des hôtes posthumes de la salle en ruines s’asseyaient à mes côtés, hommes aux pieds poudreux de la poussière du tombeau, femmes au front pâle des pâleurs sereines de la mort, enveloppées de tuniques et de robes aux couleurs tendres et passées. Et la lumière oblique faisant palpiter une auréole au-dessus de cette vision, en se brisant et en éclaboussant de feu les crêtes déchiquetées des murs, ces spectres s’animèrent, et je fus un instant le contemporain des antiques spectateurs qui, jadis, emplissaient cette nef immense, les vers de notre vieux Corneille sonnant à mon oreille comme des hexamètres de Sénèque le Tragique. Nous étions là sept mille, comme autrefois, moi seul vivant parmi cette foule. Le lendemain on me montrait, tout près de là, les restes d’un cirque qui pouvait contenir vingt mille personnes et les traces d’un bassin où se donnaient des jeux nautiques dans lesquels pouvaient manœuvrer vingt trirèmes, amenées là par des canaux de plusieurs kilomètres.

Il est malaisé de ne pas sentir une certaine honte de son siècle devant les vestiges d’une civilisation humiliante pour le nôtre. O Paris, ville de plaisirs, Babylone pour enfants, je me demande lequel de tes théâtres pourrait être comparé à celui dont j’ai vu les ruines? O scientifique séjour, cité des Congrès et des Expositions universelles, tes physiciens et tes géomètres vivent donc bien mal ensemble qu’ils n’ont pas pu s’entendre encore pour construire une salle dont l’acoustique fût satisfaisante à peu près, et que tu édifies chèrement des Opéras où s’étouffe la voix humaine comme sous le flot d’un océan? Il est vrai que tes électriciens excellent à éclairer ce silence et à remplacer la musique par d’ingénieux joujoux. C’est un Opéra pour sourds que tu nous donnes. Nos pères avaient des Cirques pour les pantomimes et les feux de joie. Mais ils avaient aussi des théâtres pour y écouter la parole des poètes et les sons divins de la lyre.

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J’ai appris, dans une histoire sainte revêtue de toutes les approbations universitaires, que les pyramides d’Egypte avaient été construites à dos d’Hébreux. Les israélites de ce temps-là n’étaient peut-être pas gens du monde, mais ils avaient de solides échines. Cette forme de l’agitation antisémitique qui consistait à les occuper aussi utilement valait certainement mieux que les violences dont ils sont actuellement l’objet en Russie. Le malheur est que cette fable est absurde. Arrêtez-vous auprès d’un monument en reconstruction et voyez un peu combien, avec toutes leurs machines, peinent les ouvriers contemporains pour élever une pierre à une certaine hauteur. Et quelle pierre! Un caillou, un grain de gravelle comparé aux immenses blocs qui s’étageaient pour faire des tombes aux Pharaons. J’ai beau imaginer des milliers de bras, il faut bien, pour expliquer l’ascension de ces monstres calcaires, que je suppose un mécanisme transformant toutes leurs actions en une action unique. De là l’idée nécessaire de machines infiniment plus puissantes et plus ingénieuses que tout ce que nous possédons aujourd’hui pour la construction. Et notez qu’en même temps qu’ils leur donnaient de si bonnes leçons d’architecture, les dits Égyptiens apprenaient aux Juifs la notion de l’immortalité de l’âme, laquelle passe aujourd’hui pour une baliverne, mais enfanta les chefs-d’œuvre de l’art grec et aussi de l’art latin, depuis les bas-reliefs héroïques du Parthénon jusqu’aux admirables livres de Platon et de Sénèque.

Lorsque d’indiscrets révolutionnaires ouvrirent, à Saint-Denis, les tombeaux de nos rois, ils furent immédiatement punis de leur curiosité sacrilège par la mauvaise odeur qui se dégagea des mânes outragées de nos dynasties. Il paraît qu’en particulier Louis XV se vengea en les infectant à plaisir. Cependant Louis XV avait été embaumé par les plus savants médecins de son temps. La chimie a fait, depuis cette époque, d’incontestables progrès, mais je n’ai pas ouï dire, cependant, qu’elle ait su rendre des cadavres incorruptibles pour une quarantaine de siècles. Elle vous sale assez proprement les morts de distinction, mais elle se contente de les saler. Tout au plus les farcit-elle, mais ce n’est pas pour longtemps qu’ils sentent les aromates. Le temps a vite raison de ce truffage insuffisant. Donc, les faiseurs de momies étaient encore nos maîtres en cela, et leurs bandelettes font la nique à nos seringues. Tout ce qu’on peut soupçonner, c’est que leur procédé était coûteux, puisque les Juifs ne l’ont pas adopté pour leurs ancêtres qu’ils vénéraient mais enterraient économiquement, sans faire même, comme les Grecs, la dépense d’un tas de margotins pour conserver leur cendre. C’est effrayant, décidément, ce qu’ils étaient peu gens du monde, en ce temps-là!

Veux-je dire que notre glorieuse époque n’a rien inventé? Allons-donc! Et toutes les admirables choses qui, depuis la poudre à canon, ont été trouvées et permettent de mépriser une découverte insuffisamment meurtrière! Et tous ces merveilleux corps détonants, grâce auxquels bientôt l’humanité tout entière se dispersera dans les airs en pétarades. Et les picrates de potasse, et les iodures d’azote, ça n’est donc pas gentil, tout ça? La civilisation tendit assez longtemps vers un idéal artistique visiblement cherché dans les œuvres qui couvrent le sol des grandes cités. Un monument comme le Louvre résume les efforts de dix siècles, et synthétise, durant une longue période, les travaux de l’esprit humain. Crac! nous savons aujourd’hui le moyen de le supprimer comme d’une pichenette. Nous avons le véritable pouvoir de détruire, en quelques secondes, ce que la lenteur des âges a laborieusement édifié. Comme la Mort elle-même, nous fauchons en pleine vigueur les choses condamnées. Nous foudroyons comme autrefois Jupiter, et le rêve des Titans est accompli, le rêve des Titans monstrueux, révoltés contre les splendeurs de l’Olympe. Non, non, ce siècle n’est pas un siècle sans ressources, car il possède assez de bave pour noyer toutes les croyances, et assez de dynamite pour faire sauter tous les chefs-d’œuvre du passé!