‹ Au pays des souvenirsChapitre 33 sur 45 · VIII

VIII

A SAINT-CLOUD

J’ai habité Saint-Cloud un été. O la mélancolique et déjà lointaine saison! A mon bras s’appuyait, dans sa marche languissante, la belle fille pâle qui ne devait plus revoir qu’un printemps. Celles que la Mort a touchées du vent de son aile, dans la fleur encore en bouton de leurs années, nous laissent dans l’âme la vision douce d’êtres envolés pour quelque mystérieux destin. Je vous dis qu’il y a bien longtemps de cela, et pourtant quelquefois mon souvenir s’attendrit sur ce déclin d’une aurore et s’inquiète pour l’absente, et je me demande tout bas:

Que fais-tu dans la tombe, ô ma petite amie, Front marqué par la Mort d’un inflexible sceau, Sous mes baisers en pleurs, pauvre enfant endormie, Que j’ai mise au linceul comme dans un berceau?

Vers ton cruel destin par un rêve guidée, Portant dans tes yeux clairs des pensers surhumains, Dans le chemin des fleurs tu t’étais attardée, Et la nuit te surprit des roses dans les mains.

Rien de toi ne sembla descendre sous la terre, Tes beaux regards éteints, tes longs cheveux coupés, Et je te cherche ailleurs qu’au tertre solitaire Où montent les grands lys par l’aurore trempés.

Ton âme s’est enfuie avec un frisson d’ailes, Et ton cœur a fleuri, dans les lys des antans: La Mort, comme l’hiver, nous prend des hirondelles; Mais pour les ramener, il n’est pas de printemps!

Comme un hôte des cieux je t’avais respectée. Et, ne voyant en toi que l’être qu’on défend, A genoux je t’avais au tombeau disputée... Sans être père, hélas! j’ai perdu mon enfant!

O triste été, près de la malade que le soleil faisait quelquefois sourire! Plein d’espoirs rapides et de longues détresses, l’été anxieux sous la sérénité ombreuse des avenues, voilé d’un deuil prématuré dans la joie débordante des choses, mouillé de larmes cachées dans le calice resplendissant des fleurs! L’impitoyable nature aime à raviver nos douleurs par l’ironique gaieté du décor dont elle les entoure. Elle apporte à nos mortes des habits de fiancées, éblouissants de la candeur parfumée des muguets, et ses musiques les plus légères accompagnent nos plaintes les plus sombres, comme les brises qui se jouent sur la profondeur gémissante des grands lacs nocturnes...

Je fus plusieurs années sans avoir le courage de retourner à Saint-Cloud, où m’attirait cependant une des amitiés les plus sûres que j’aie rencontrées dans ma vie. La guerre vint qui livra la petite ville à l’ennemi, puis l’armistice qui ne le désarma que quand sa vengeance fut complète. Car le canon avait cessé de gronder quand les dernières maisons de Saint-Cloud s’allumèrent, mettant comme un brasier aux pieds du grand bois dont les cimes encore nues s’enveloppèrent soudain de fumée. Du nombre fut celle de mon cher docteur Desfossez, la Providence des pauvres là-bas, la chère demeure où le doux savant avait longuement édifié sa studieuse bibliothèque, où ses filles étaient nées, le foyer rempli naguère de toutes les joies familiales... Tout cela un monceau de pierres noircies et de cendre! J’accourus et je revis ces lieux cruels à ma pensée dans une désolation qui faisait un cadre terrible à son amertume à peine adoucie. Tout était ruines dans ce paysage désert comme dans mon cœur désolé.

Ah! nous oublions vite! Mais celui qui aurait besoin de raviver dans sa poitrine la haine sainte de l’étranger n’aurait vraiment qu’à évoquer ce spectacle dans sa mémoire. Des pans de mur debout comme des spectres, inégaux, déchiquetés, étendant autour d’eux, comme des membres endoloris, des membres de cadavres, raides et crispés, des lambeaux allongés de charpentes dont les bouts étaient des tisons éteints. Çà et là, mais rares et coiffant cyniquement ces haillons de maçonnerie, une toiture crevée, misérable comme un chapeau de mendiant où le vent passe dans les trous. Ces débris fantastiques, tout mangés de lèpre par la flamme et pareils aux loqueteux accroupis dans les lazarets, étaient comme chaussés d’informes tas de poussière noire, de tas monstrueux et vallonnés que la pluie avait durcis. Rien de plus sinistre que cet amoncellement de décombres où des frissons d’âme semblaient passer encore, où s’accrochaient des lambeaux des vies violemment arrachées; coins de tentures apparaissant encore aux cloisons éventrées, larges bandes de suie rectilignes ou se coudant, mais marquant le parcours des cheminées disparues. Devant ces fleurs effacées, que de choses humaines avaient pleuré ou souri! Que de larmes et de baisers elles avaient cachés dans la solitude des chambres profanées! Au coin du feu qui avait promené jusqu’aux toits ses lampées de fumée, que de doux entretiens avaient réuni les hôtes du soir sous la clarté douce de la lampe hibernale! Allons! Allons! ce n’était pas seulement des pierres incultes que l’implacable vainqueur avait fait écrouler, ou, du moins, ces pierres étaient tombées sur des cœurs qui en saigneront toujours!

· · ·

Quinze ans! Saint-Cloud a repris sa physionomie joyeuse le long du fleuve que des collines boisées dominent, glorieuses de leur verdure qui met, par les beaux jours, comme une coulée d’émeraude dans l’eau. Rien n’y redit plus l’acharnement farouche de l’Allemand, rien que le château impérial, squelette où l’écho des tapages d’antan passe avec un bruit de girouette qui grince, colosse de pierre inutilement debout sous sa chevelure de broussailles accrochées aux fentes du granit, de broussailles où les corneilles viennent fermer le rond bruyant qu’elles tracent dans le ciel en se poursuivant sans cesse avec des cris. On dirait les souvenirs discordants d’une fausse gloire qui se disputent dans l’air. Hors ce débris acharné qui semble comme un corps sans âme, tout est rebâti, tout est pimpant, tout a oublié. Moi-même je suis revenu souvent dans ce paysage, mon être s’étant pour ainsi dite assez rajeuni dans de nouvelles tendresses pour que mon bonheur présent n’y fût plus poursuivi des images cruelles du passé. J’y ai retrempé, comme à une source qui ne reflète plus que l’image tranquille des nuées, toute autre vision s’en étant évanouie, la poésie d’amours à la fois jeunes et profondes. Nous sommes comme les jardins où les roses d’un printemps renaissent sur la tombe du printemps passé, sur la tombe des roses défleuries. Le même parfum revit aux cimes des tiges vivaces qu’en vain la neige a doublées de sa bordure frissonnante d’hermine. Telles, sous un frileux sachet de cygne, se conservent les odeurs douces et surannées.

Oui, tout est gaieté, parmi le déclin automnal, là-bas, le long de la Seine, qui semble emporter vers la mer nos regrets avec ses eaux toutes dorées des couchers du soleil. Car c’est depuis deux jours la fête patronale, la dernière et la plus belle de la saison, celle qui, de la grande place, s’en va sous les tilleuls jusqu’au rond point de verdure où commence l’obliquité montante du bois. Et j’en suis tous les ans de cette bruyante promenade, dans le mugissement ridicule du mirliton, l’odeur odieuse des beignets en plein vent, et l’étourdissement des chevaux de bois plus obstinés à leur inutile travail en rond que des bêtes politiques. De tout cela je n’entends pas grand’chose, rien qu’un bruit confus et indifférent comme celui de l’océan lointain. Mais je jouis, muet, de la féerie du paysage, de ce paysage où m’a ramené, comme une fatalité caressante, une rare diversité d’impressions, qui me fut comme un monde d’émotions douces ou cruelles, où mes pleurs se sont bien vite séchés sur le sable, dont j’ai gardé fidèlement quelques fleurs, aujourd’hui sèches, mais non pas sans parfum vivant!