IX
A L’ODÉON
Oui, compagnons, j’ai franchi les espaces et traversé, d’un pied sec, d’ailleurs avec moins de mérite que Jésus au lac de Genezareth, j’ai traversé le fleuve plein de frémissements argentés sous la brume nocturne. Car la Seine est comme un lit de paillettes à cette heure emplie encore du scintillement des becs de gaz, où chaque étoile tombée du ciel semble se briser au toucher de l’eau, puis se dissoudre en minces filets de lumière, où les grands yeux des bateaux-mouches promènent devant eux un éparpillement de rubis et d’émeraudes. Tout autour les masses profondes des maisons dont les contours s’estompent comme ceux des nuages s’arrondissant avec les dômes de l’Institut et du Tribunal de commerce, s’effilant avec les clochetons de la Sainte-Chapelle et du Palais de justice. Le bruit seul des voitures survivant aux grands brouhahas du jour. Où un homme de bien peut-il se rendre, perdu dans cette ombre déchirée de mille clartés, sinon à l’Odéon et pour y entendre des vers?
Aussi bien était-ce mon cas, et je n’invoquerai aucun alibi pour m’en défendre. Un article de mon ami Bernard-Derosne m’avait hanté tout le jour et je le voulais entendre, ce _Conte d’Avril_, qui révèle au public un poète que les délicats connaissaient déjà tous. Un souffle de Shakespeare dans la musique sacrée du vers français! Je devinais un régal et j’ai goûté la pure joie que j’allais chercher au loin! Les belles rimes me tintent encore à l’oreille: les spectres charmants de la fantaisie passent sous mes yeux dans leurs chimériques costumes et j’ai rapporté comme un parfum de printemps immortel dans mon jardin où pleuvent les feuilles mortes sous l’automnale mélancolie des déclins! Une œuvre de théâtre où, loin de revivre plus intenses aux feux douteux de la rampe, les écœurantes banalités de la vie s’effacent derrière les toiles azurées qui ferment des paysages infinis, où l’Amour parle la langue inviolée des idéales tendresses, où des comédiens vivants consentent à porter les couleurs changeantes du Rêve! En plein Paris, comme ça! Ce n’est pas le fleuve tranquille où venaient boire les moutons enrubannés de madame Deshoulières, mais l’Hellespont furieux, où se mêlèrent, à la vague, les chevelures de Léandre et d’Héro, que j’aurais franchi pour assister à ce miracle, à ce glorieux effondrement des théories directoriales, à ce triomphe du poète dans le réveil surpris des échos que l’ennui avait faits silencieux!
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Et quel souvenir-là! Celui d’une soirée pareille, mais déjà lointaine, d’une soirée dont la mémoire m’est comme un grand jaillissement de jeunesse à travers le cœur. Je la revois, cette première du _Passant_ qui, du premier coup, fit célèbre Coppée. Nous, ses amis, étions tous là... plusieurs sont morts qui, eux aussi, étaient de bons poètes, comme ce pauvre Léon Valade. Nous connaissions sa pièce à l’avance, nous en admirions la prosodie savante et les ingénieuses pensées, les images heureuses et le beau souffle juvénile. Mais nous ne prévoyions pas l’immense effet qu’elle devait faire une fois le rideau levé. Et ce fut subit, immédiat, superbe. On avait commencé par un acte, également en vers, de Du Boys, que le public et la critique avaient accueilli avec de bienveillants hochements de tête, une mimique patience qui voulait dire: «Il faut bien permettre quelquefois aux rimeurs d’exercer leur coupable industrie. Ce ne sont pas de méchantes gens et leur folie n’a rien de dangereux.» Du diable si je me rappelle un mot de cette amusante comédie rimée à la diable.... Mais voici que, dans un décor de féerie, tinte le vers magistral et sonore de Coppée, que s’ouvre toute grande, entre les portants effarés, l’aile du Rêve sur une simple histoire d’amour, et que mademoiselle Agar, dans tout l’éclat de sa beauté triomphale, apparaît sur le perron de Silvia, traînant les flots de velours noirs de sa robe. Et des vers, de beaux vers, de vrais vers partout! Ce fut comme un choc électrique, et jamais victoire ne fut plus soudaine. Quelle sibylle inconnue avait crié le: _Ecce! Ecce Deus!_ Je ne sais pas. Mais ce n’est pas nous seulement, les rares fervents de la Muse, qui applaudissions à nous broyer les mains. La foule, la vraie foule frissonnait d’aise et avait des houles d’enthousiasme comme une mer. Et, sous les crânes même des critiques, sous ces crânes craquelés comme des faïences surchauffées qui pètent, on entendait sonner des bravos grognons, les derniers hoquets d’une colère vaincue.
O poésie, quelle grande conquérante tu es!
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Là, où tu poses ton pied divin, chère Immortelle, il naît dans les cerveaux, comme dans des jardins rajeunis, je ne sais quelles floraisons soudaines. Tu enveloppes, comme d’une verdure idéale, le monde obscur et croulant de la pensée humaine, et tes beaux festons de roses cachent les plaies de nos cœurs comme les feuillages pendus aux blessures béantes des murailles. Et quoique le découragement de toutes choses les fasse te renier, ils te reconnaissent, quand tu passes, et t’acclament, les combattants affamés de la lutte pour l’existence, ceux que la lèpre du lucre a fait pareils aux bêtes honteuses qui fuyaient devant les pas d’Orphée écouté des lions pensifs.
Seule, debout encore sur nos scènes avilies, ton image y fait passer quelquefois le souvenir de l’antique Beauté. Tu es comme un Léthé qui purifie. Dans les transparences de tes ondes, fleuve sonore aux bercements divins, le monde réveillé des héros et des génies, des vierges amoureuses et des fidèles amants flottent comme le bouquet retrouvé d’Ophélie, et tes grands roseaux chantent l’hymne des immortelles tendresses, et le ciel tout entier descend dans tes profondeurs avec le mirage éperdu des étoiles! Et, devant la limpidité divine de tes eaux qui n’emportent que le reflet souriant de doux visages et l’image tremblante de la nue, les naufragés des humaines tempêtes s’arrêtent pour goûter de loin la fraîcheur sincère de tes flots!
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Ainsi pensai-je au sortir du théâtre, tout au ravissement de ce conte d’Avril qui est comme un murmure d’Aurore derrière le rideau des grands arbres encore endormis sur le premier frisson d’ailes des oiseaux dans la rosée. Et, en même temps que je bénissais celui qui m’avait ramené vers l’immortelle source dont les rimes comptent les larmes, une grande rancune me montait à la gorge, avec des jurons contenus et des injures réprimées, contre cette immense sottise des entrepreneurs de spectacles qui n’ont pas encore compris que l’avilissement du goût public aurait un terme ou que c’en était fait de la scène parmi nous. La belle leçon pour ceux qui montent des féeries ineptes où sévit
Le Janus à deux fronts, l’hébété calembour,
comme l’appelait Chénier, où des ganaches séculaires ne promènent plus que des squelettes grinçant comme des girouettes rouillées sous la splendeur déguenillée des défroques de Seringuinos et d’Olibrius!... Un décor frais où passent un rayon matinal, les pourpoints de velours et les robes en brocart d’or des cavaliers chimériques et des princesses d’Illyrie. Un peu de l’âme de Shakespeare caressant les feuillages d’où s’envolent les ramiers, la musique d’amour d’une sérénade lointaine, la voix jeune et vibrante d’un poète épris d’idéal et de fantaisie... Eh! mon Dieu, voilà tout ce qu’il faut pour faire écouter les caprices d’une idylle et ravir de bonnes gens à qui vient enfin la révolte d’être abêtis à plaisir!
A quand, maintenant, à l’Odéon, ce chef-d’œuvre de Théodore de Banville qui s’appelle _Florise_?
INTIMITÉS