I
ANGE BOSANI
A peine eus-je reçu, au moment de son apparition, le curieux livre que vient de publier Émile Bergerat, sous ce titre: _Ours et Fours_, dont on aurait mauvaise grâce à contester la modestie, que, malgré moi et d’instinct, je fouillai, du couteau à papier, les deux volumes pour y trouver la pièce que nous avions autrefois écrite ensemble. Qui se souvient aujourd’hui d’_Ange Bosani_, si ce n’est lui et moi? L’ouvrage fit cependant quelque train, il y a treize ans; il défraya les feuilletons de toute une semaine, diversement jugé par les princes de la critique. Leur littérature n’a, d’ailleurs, pas plus duré que la nôtre. Je n’ai gardé de reconnaissance qu’à Oswald qui nous défendit avec infiniment de courage, et de rancune qu’au vieux bonze (j’ai oublié son nom, comme tout le monde) qui pontifiait à la _Patrie_ et qui demanda avec instance qu’on nous déférât aux tribunaux. Bergerat et moi sur la paille humide pour avoir insinué qu’un homme comme une femme peut vivre de sa fatale beauté! M. Alexandre Dumas n’avait pas encore écrit _Monsieur Alphonse_. Dieu ne t’écouta pas, vieillard encourageant à la jeunesse; tu en fus pour tes vœux insensés. Bergerat et moi nous continuâmes à humer, par trente-cinq degrés de chaleur, l’air vivifiant de la liberté.
Oui, en ce temps-là, l’hypothèse d’un gentilhomme sous-marin vivant de la libéralité des Néréides au front couronné de perles, semblait monstrueuse au théâtre. M. Musard avait cependant vécu, et Balzac avait immortalisé, d’un coup de fer rouge, M. Marneffe. Mais il paraissait qu’on dût abandonner à la vie et au roman ce personnage digne des respects de la scène. Il fallait laisser la vérité dans son puits et ne la pas aller déranger dans l’océan. La censure nous fut paternelle et se contenta de nous signaler le péril.--Pourquoi voulez-vous à toutes forces, nous disait l’excellent M. Hallay-Dabeau, que ce misérable ait ce défaut, plutôt qu’un autre, de vivre aux dépens du mariage? Faites-en un maquignon au lieu d’un maq... autre chose. On peut être malhonnête en vendant des chevaux, et il n’est pas nécessaire de vendre spécialement sa femme pour mériter le mépris de la société.
Nous fûmes inflexibles dans notre erreur.
Quant à M. Carvalho, qui dirigeait alors le Vaudeville, il était, en ce temps-là, pour toutes les audaces. D’ailleurs, on était en pleine canicule; plus un Parisien dans Paris, et le public cosmopolite sur lequel on pouvait compter, n’entendant pas un mot de français, ne risquait pas d’être scandalisé. Il croirait assister peut-être _à la Grâce de Dieu_.
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C’est un monde d’impressions nouvelles pour moi que j’évoque. Bergerat avait eu déjà une pièce en vers jouée à la Comédie-Française et quatre actes reçus au même Vaudeville. Mais moi, j’allais être représenté pour la première fois. Tout m’était inconnu dans le monde vers lequel me traînait la main d’un ami. Dante n’eut pas un plus grand émoi en profanant le seuil interdit de l’Enfer que moi en descendant à la première répétition. Je n’avais jamais vu les coulisses d’un théâtre. J’avoue que j’en reçus une désillusion dont je ne suis pas guéri. Eh quoi! c’était entre ces ignobles charpentes, dans ces cartonnages ridicules renfloués avec de vieux journaux, que le génie des décorateurs avait fait descendre, au temps de l’_Arlésienne_, le soleil enflammé de Provence et ces couchants infinis sur les marais de la Camargue! C’est là qu’avaient alterné, dans un immortel duo, les âmes d’Alphonse Daudet et de Bizet! L’enfer dantesque avait au moins quelque grandeur, et Virgile y parlait une langue ne ressemblant à celle des machinistes que de fort loin. Ce désenchantement me hante encore, et j’ai gardé une horreur des planches qui suffirait à prouver que je n’étais pas né homme de théâtre.
En revanche, les acteurs me plurent infiniment. Je trouvais la morgue si naturelle à des hommes ayant le privilège de s’habiller en demi-dieux et en héros! Mais ils furent bienveillants au possible, rapidement familiers même, et je n’étais pas médiocrement flatté de cette condescendance à mon endroit. Abel nous tutoyait, et Abel était resté pour moi le Frédéric de l’_Arlésienne_. Il m’arrivait de chercher sur son épaule la trace des larmes tragiques de M??? Fargueil.
Flaubert, lui, admira tout d’abord l’intelligence des comédiens. Je le rencontrai plus tard pendant qu’on répétait le _Candidat_ au même théâtre:--Ces gens sont prodigieux vraiment, me dit-il. Nous n’en sommes qu’à la troisième répétition en scène et il y en a déjà qui font des gestes!
Moi, c’était leur aménité qui m’avait enthousiasmé.
Et les actrices! Aucune désillusion non plus de ce côté. Je vous assure que M??? Massin, alors dans tout son éclat, était aussi belle le jour, dans le demi-déshabillé du théâtre, que sous ses plus fastueux costumes. M??? Antonine portait merveilleusement la toilette de ville, et l’ombre charmante de la pauvre Hortense Neveu traverse encore quelquefois ma mémoire. Une femme qui a vraiment de la beauté en a partout, et il n’y a que les imbéciles pour la trouver plus belle quand elle a refait son visage.
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Ma jeunesse s’était passée tout entière dans les deux milieux également austères du foyer paternel et d’une école militaire. Depuis, j’avais traversé la bohème, mais soulevé toujours assez haut par un amour religieux et absolu de la Femme, pour n’y crotter que mes pieds et garder mon cœur de ses fanges. J’étais, au demeurant, un innocent ayant aimé à tort et à travers et dont l’idéal avait rayonné même dans les antres abjects de la débauche. Je croyais à un monde quelquefois malpropre, mais toujours bon enfant, manquant de vertu, mais tout à fait loyal, où l’on avait besoin d’être bien botté pour ne pas se salir les jambes, mais non pas toujours armé pour défendre sa poitrine. Je n’ai pas rencontré depuis un jobard comparable à moi.
C’est vous dire qu’un monde de surprises m’attendait au théâtre. J’y vis, à mon grand scandale, des gens se serrer la main et parler ensuite fort mal l’un de l’autre. Il est probable que j’avais déjà été dans maint endroit où les choses ne se passaient pas autrement, mais je ne m’en étais pas aperçu. Là c’était flagrant. Il me parut aussi qu’il ne fallait pas toujours prendre pour argent comptant les compliments des directeurs. Mais je n’ai gardé rancune ni à ceux-ci ni aux comédiens de l’utile leçon qu’il m’ont donnée. Ils étaient plus en situation que personne pour exercer, sur un naïf de ma sorte, ce professorat nécessaire, puisque leur profession même les force souvent (c’est des acteurs seulement que je parle) à exprimer une pensée qui n’est pas la leur. C’est une habitude qu’ils prennent, et voilà tout.
Quant à la malveillance, un peu jalouse quelquefois, qu’ils se témoignent à distance, elle a pour circonstance atténuante la lutte pour la vie, dans une carrière où celle-ci est plus âpre que dans aucune autre. Car le temps est là qui les guette, leur apportant, sur une de ses ailes, les déceptions de l’âge, et, sur l’autre, les tristesses de l’oubli. Il leur faut triompher vite, s’ils veulent triompher quelque temps avant de disparaître. C’est d’ailleurs bien plutôt un travers de notre époque hâtive que de leur profession. Si d’ailleurs leur langue est quelquefois perfide, j’ai vu leur main généreuse. S’ils prêtent souvent à leurs camarades des ridicules qu’ils n’ont pas, il savent toujours leur donner aussi le pain qui leur manque. C’est une raison pour qu’il leur soit beaucoup pardonné, même ce grand amour du bruit et de la gloriole, lequel ne peut gêner que ceux qui voudraient, pour eux-mêmes, la gloriole et le bruit, sans avoir la même excuse, celle de ne vivre que de renommée et d’applaudissements.
On a attaqué les comédiens avec trop de passion dans ces derniers temps, pour que je n’en dise pas mon opinion en toute sincérité. Ceux du théâtre valent mieux que ceux de la vie.
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Te rappelles-tu, mon cher Bergerat, qu’à la première d’_Ange Bosani_ nous crûmes à une grande victoire? On avait rappelé à tous les actes, et la toile était tombée, pour la dernière fois, sur de furieux applaudissements. M. Carvalho nous embrassa avec effusion. Nous embrassâmes nos interprètes avec plus d’effusion encore. J’embrassai même, par-dessus le marché, M??? Massin qui n’était pas de la pièce, et M??? Hortense Neveu qui n’en était pas davantage. Je me voyais héritier de la renommée de Scribe, alors dans toute sa fleur. Toi, je te concédais celle de Beaumarchais qui n’avait d’ailleurs certainement pas plus d’esprit que toi. Vingt représentations, mon vieux, et une suprême gloire sur laquelle nous n’avions pas compté ni l’un ni l’autre, celle de réaliser la plus petite recette qui ait jamais été faite au Vaudeville depuis sa fondation. Il est certain que si des maris indélicats avaient vendu leur femme ce jour-là, çà n’avait pas été pour venir voir notre pièce.