II
LE SOUPER D’HERNANI
Une fois encore je me suis assis à la grande table que présidait l’aïeul, dominant des neiges de son front nos têtes recueillies, semblable aux pics glorieux qui font les collines sensibles à peine. Une fois encore j’ai entendu la voix dont l’écho dira aux âges la grandeur du siècle aboli et l’honneur des jours qui furent les nôtres. Ce fut comme une halte dans l’agitation des heures présentes, comme une trêve aux combats journaliers, comme un souffle de sérénité sur nos effarements. Toutes les querelles étaient oubliées, tous les dissentiments évanouis devant ce beau vieillard qui tendait à tous les mêmes mains qui ne tremblent pas et dont le regard calme nous enveloppait d’un rayon doux et clair comme ceux de la lune. J’ai pensé à ces magnifiques soirs d’été qui ne permettent plus la haine à l’âme humaine et l’emplissent d’impitoyables pardons pour tout ce qui respire, à ces soirs dont le silence et les parfums, l’ombre lumineuse et la mystérieuse paix imposent l’amour. Nous étions tous si petits devant ce géant, si humbles devant cette gloire, si pétris de néant devant ce verbe immortel! Il ne nous eût plus manqué que d’être mauvais devant cette immense bonté! Combien se sont retrouvés frères, dans cette famille d’une heure, qui avaient oublié le chemin des communes joies et des premières espérances! Te rappelles-tu, Daudet, nos promenades en Seine, dans ton bateau l’_Arlésienne_, et les roseaux qui nous chantaient, à nous tout seuls, les chères chansons du Midi, avec leur petit bruissement de cigales à peine éveillées!
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Victor Hugo! Qui m’eût dit que je le verrais un jour, quand, enfant, j’emplissais mes yeux d’images éblouissantes et mes oreilles de musiques inouïes à me redire à moi-même ses vers! Ses rythmes berçaient dans ma pensée la figure auguste d’un porteur de lyre, contemporain du monde comme Homère. Ce qui est fait pour l’immortalité n’est d’aucun temps, et, devant toujours être, semble avoir toujours été. Je ne comprenais pas qu’il y ait eu une poésie française sans ce poète. J’appris que Victor Hugo était un homme de mon temps en apprenant son exil. Je me dis qu’il emportait avec lui le cœur même de la patrie. Mais toute curiosité me semblait indiscrète vis-à-vis d’un être si fort au-dessus du reste de l’humanité, et j’avais surtout horreur d’en entendre parler par ceux-ci et ceux-là, estimant qu’il y avait une familiarité outre-cuidante à mêler son grand nom aux banalités d’une conversation. Plus tard, George Sand et Théophile Gautier me parurent seuls dignes de le prononcer souvent et à propos des choses de sa vie; je les écoutais avec d’autant plus de joie que leur génie semblait prendre plaisir à s’humilier devant le sien. Le parc de Nohant, aussi bien que le jardin de Neuilly, était plein d’autels invisibles au dieu dont de tels écrivains s’honoraient d’être les prêtres! Cet hommage de tels maîtres faisait plus lointain encore des stériles humilités de mon culte celui qui en était l’objet.
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On se fait souvent malaisément l’image d’un homme en lisant ses écrits. Je ne crois pas cependant aux désillusions absolues en cette matière, surtout lorsqu’il s’agit de poètes. Un farceur eût essayé un instant de me faire prendre même l’Apollon de la bourgeoisie pour Théodore de Banville ou pour Leconte de Lisle qu’il y eût certainement perdu son temps. Le portrait de Victor Hugo était partout, même sous l’Empire. Eh bien! je n’en étais pas plus curieux que des bavardages des sots à son endroit. Je m’étais fait, à moi-même et dans mon esprit, un Victor Hugo dont je ne voulais pas démordre. Ce n’était pas le jeune homme au front proéminent, à la crinière léonine, aux yeux sombres et roulant encore les colères de la lutte, que la gravure avait popularisé. C’était un Victor Hugo d’une olympienne sérénité, portant en soi l’invincible majesté de la victoire, déjà fort de la consécration pressentie, conscient de sa gloire et en demandant le pardon à la Bonté. C’était bien le
Génie entré vivant dans l’immortalité!
de Banville. Eh bien! je n’avais pas rêvé si fort que cela et quand, au souper de la centième représentation de _Hernani_, je me suis trouvé, pour la première fois, tremblant devant ce maître de nos maîtres, à nous les faiseurs de vers, sitôt que mon regard s’osa lever vers lui, il donna raison à mon imagination. N’est-ce pas déjà le Paros immortel qui, aux blancheurs de la barbe et des cheveux, réclame cet auguste visage? Il me sembla que l’humanité tout entière vivait dans la profondeur humide de ce regard, lointain comme ceux des marins qu’attirent sans cesse les horizons infinis!
Tel je l’ai revu une fois encore, dans ces mêmes fonctions d’hôte qu’il remplit avec une grandeur antique, souriant, toujours le même, à nous vieillis par quelques années. Une jeune femme était à son bras, cette Bartet, dont le talent est le plus touchant qui soit au théâtre,--car il est fait de vraies tendresses et de réelles chastetés,--et c’était un spectacle d’une émotion singulière que cette grâce appuyée sur cette grandeur, que ce charme enlacé à cette force! Devant eux s’écartait la foule, respectueuse à ces deux choses, les seules qui soient sacrées en ce monde: chez l’homme, le génie, chez la femme, la beauté. O les misérables objets qui, sans cesse, nous distraient de ces deux formes de l’Idéal dont la contemplation devrait emplir une vie mieux faite! Car ce n’est pas vivre que de vivre en dehors de ce noble souci. Ce qui fera Victor Hugo immortellement glorieux, c’est de n’en avoir guère connu d’autre et d’avoir marché, comme les Mages, les yeux toujours levés vers l’Etoile, le front perdu dans le rêve qui, comme les nuées célestes, ne se rencontre qu’aux sommets!