III
TOILES DE FOND
Depuis plusieurs mois déjà que le caprice du destin me fait vivre, quatre heures par jour, sur la scène du plus glorieux théâtre du monde, je dois avouer que ma pensée n’est pas demeurée constamment fidèle aux savants travaux qui y préparent le spectacle dès longtemps annoncé. Le génie des répétitions est particulier aux vrais auteurs dramatiques, et on m’assure que M. Sardou le possède à un plus haut point encore que le génie littéraire, ce qui ne me surprend pas. En revanche, on trouverait difficilement, je crois, un homme à qui il manque plus complètement qu’à moi. La fièvre de la mise en scène tente en vain de secouer mes artères. Insensible à la joie d’entendre redire mes vers sur des airs nouveaux par les plus célèbres chanteurs de ce temps, je ne suis pas plus tôt assis devant le trou du souffleur que, par cette ouverture sans doute, mille imaginations vagabondes me montent au cerveau, m’enveloppent, m’obsèdent et m’emportent loin du monde fermé de portants où s’agitent les interprètes de mon poème. Cette fausse lumière des herses pendues au dédale des combles me met, malgré moi, dans une atmosphère de rêve; mais ce sont surtout les toiles du fond faisant passer devant mes yeux leurs horizons artificiels, à qui je dois mes plus beaux voyages au pays des songes creux et des souvenirs. Elles changent constamment puisque, jusqu’à la pose des véritables décors de la pièce répétée, elles n’ont d’autre but que de clore la scène, et sont placées là au hasard par les machinistes, à moins qu’elles n’aient servi au dernier spectacle ou ne doivent servir au prochain. Plus le sujet que les décorateurs y ont traité s’adapte mal à la pièce qui devrait seule m’occuper, plus je me trouve à l’aise pour me fuir moi-même, ce qui m’a toujours paru une délicate occupation, ma propre compagnie ayant le don de m’ennuyer beaucoup.
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Ces murailles fortifiées qui s’enfoncent dans un ciel poudré d’argent par la nuit et que dominent les hauts arbres se profilant en noir sur l’azur viennent du _Tribut de Zamora_. Pour moi elles n’en représentent pas moins Avignon et elles me font revivre une des belles soirées de ma jeunesse. Celle que j’aimais alors m’avait rejoint là, parmi les terreurs d’une de ces fuites à deux dont chaque minute est une émotion. Nous nous étions cachés tout le jour dans l’ombre douce d’une chambre d’auberge, douce et pleine de baisers, sachant bien que nous ne rencontrerions personne qui nous pût trahir dans cette ville inconnue, mais exagérant le mystère pour faire plus complète notre solitude. Le soir venu, lentement nous avions osé sortir, et, suivant cette petite rue de la Tarasque que ses platanes transforment en un véritable portique, nous avions gagné les fortifications extérieures, la campagne que le Rhône, brillant à la lune comme une épée nue, semblait couper en deux tronçons, le grand paysage qu’interrompt un pont brisé comme un point d’interrogation jeté sur le ciel. Je vivrais cent ans (ce dont le ciel me garde!) que cette nuit-là ne sortirait jamais de ma mémoire, elle, ni ses chants de cigale qui faisaient de chacun des buissons une lyre, ni ses étoiles tremblantes dans le fleuve au bruit lointain, ni ses parfums roulés dans l’air par une brise tiède, ni celle qui m’y pressait le bras, silencieuse, attentive, l’âme aux lèvres et collée à mon âme. Je n’avais pas revu Avignon depuis ce temps-là; mais je le retrouve devant moi, et plus en moi encore, chaque fois que ce fond de décor est celui qui me ferme l’horizon. Alors je n’entends plus les belles voix qui me chantent, mais bien les cigales, la brise, le bruit de l’eau et je ne sais quelle plainte qui se croit injustement oubliée.
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De hautes maisons aux toits pointus, avec des solives de bois qui en traversent l’architecture, des ouvertures en ogive, le gothique mélancolique du Nord, et tout cela dans un brouillard bleu traversé de bandes d’or pâle par le soleil. C’est le coin de rue qu’on voit de la fenêtre de Marguerite, dans _Faust_. C’est du moins ce qu’on essaye de faire croire aux populations accourues pour entendre le chef-d’œuvre de Gounod. Mais je ne suis pas de ces gobe-mouches et je reconnais fort bien Arras. C’est que j’aurais pu y tenir garnison si j’étais demeuré dans l’arme savante du génie. Vous voyez bien ça, il n’y a pas à me tromper. C’est Arras, vous dis-je, Arras après une ondée à travers laquelle je le vis. Nous nous étions arrêtés là par une curiosité de flâneurs; mais il plut à peu près toute la journée. Ah! la bonne pluie! Le temps ne nous dura guère dans l’hôtel où nous nous étions réfugiés, et le bruit de l’averse sur les vitres nous parut bientôt la plus délicieuse musique du monde. Ce que c’est que de s’aimer! Il y a eu des instants où j’aurais volontiers supprimé la nature pour ne rien distraire de ma contemplation toute aux beautés de la Femme, où j’aurais voulu isoler le corps auquel s’acharnait mon désir, dans je ne sais quel monde impalpable, invisible, où rien ne l’aurait contemplé et touché que moi! Le prêtre est jaloux de son Dieu et tout est profanation pour ce qu’on adore. Il me sembla, ce jour-là, que mon rêve était réalisé, tant nous nous sentions loin et du ciel aux humides colères et des rues pleines de clapotements, et de cette maison même, et de ce lit anonyme qui nous enveloppait dans la blancheur douteuse de ses rideaux et nous séparait du reste de l’univers! Il y a des années de cela, bien des années. Ce sera cependant demain encore, si cette toile est replacée sous mes yeux. Mais qui me rendra la belle amie rieuse, dont les dents blanches ont laissé une inguérissable morsure dans mon cœur!
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Ainsi je vagabonde, tandis que mes collaborateurs, plus consciencieux que moi, sont tout à la perfection de leur œuvre et à l’enfantement de notre rejeton commun. Je me promène dans les jardins de l’Alcazar, délices des Rois Maures, ou bien je vais acheter un joujou dans la maison de Coppelius, à moins que je n’explore les vallons de l’Helvétie, ou que je ne poursuive, sous l’ombre même de Notre-Dame, quelque huguenot égaré dans la Saint-Barthélemy. Ainsi je m’abandonne à cette mer des souvenirs dont chaque vague est enlaçante comme un corps de femme et me rend les caresses lointaines des maîtresses d’antan. Car je ne me souviens guère d’autre chose que d’avoir aimé, n’ayant eu d’autre ambition dans la vie. Cependant, le temps vient qui ne me la permettra plus et où l’amour ne vivra, pour moi, que dans des images pareilles à des toiles de fond où ma pensée errante retrouve le vestige des tendresses passées et le parfum des bonheurs évanouis.