IV
COIN DE SALON
C’est à Jeanne Thilda que j’ai dû de connaître ce Parisien exquis, ce galant homme, dans le sens vraiment noble du mot, ce merveilleux causeur qui vient de s’éteindre, emportant avec lui les dernières traditions d’un monde certainement mieux élevé que le nôtre. M. Dumont de Montcelz était un de ses plus anciens amis, et notre admiration commune pour la femme poète fut un premier lien entre nous, fait, de mon côté, de sympathie pleine de respect et, du sien, de bienveillance pleine d’affabilité. Physionomie charmante que celle de ce viveur sur le retour, de ce philosophe aimable qui aimait encore la vie sans en rien regretter, de cet homme souriant, plein de souvenirs. Rien de banal dans sa façon de sentir: indulgent et exclusif, à sa façon, dans ses relations, ce vrai sage avait le culte de ses amitiés anciennes, et je sentis profondément l’honneur qu’il me faisait en m’admettant dans le petit cénacle choisi où la qualité des élus remplaçait le nombre. Car, ainsi que l’a dit Baudelaire, c’est le petit nombre des élus qui fait le paradis. Dans le petit appartement de garçon qu’il occupait rue Cambon, il savait recevoir avec une courtoisie qui sentait de cent lieues le vrai gentilhomme et faisait ses invitations plus enviées que celles des chefs d’État. Du grand luxe d’autrefois, il avait gardé une cave incomparable, et c’était fête, pour ses quelques convives, quand il débouchait un de ces _magnums_ antiques contenant dix des mesquines bouteilles d’aujourd’hui et qu’il fallait vider en un repas. Car c’eût été un sacrilège de livrer aux aigres morsures de l’air les restes d’un vin digne des tables olympiennes. C’est chez lui que j’appris qu’il y avait un art de manger et de boire et que cet art comportait des délicatesses inconnues aux gloutons plus encore qu’aux gens de sobre régime dont je suis. Quel goût dans ce petit décor de deux ou trois pièces aux murailles décorées de miniatures précieuses et où tout montrait un homme religieux de tout ce qui vient des ancêtres, dans un temps où les autres revendiqueraient volontiers la gloire d’être nés sous des choux!
Toujours les mêmes, ces convives, et Dieu merci! Jeanne Thilda qui était l’âme de ces agapes _select_, comme on dit maintenant des fêtes où tout le monde ne se tutoye pas au dessert. M. Duclerc, souvent ministre, mince, blanc, l’air d’un huguenot et rappelant le beau type de Marcel; Isidore Salles, un vrai poète, qui daigna faire jadis de l’administration. C’était certes assez pour que la conversation fût nourrie de choses intéressantes et spirituelles, et pour que le noble fleuve pourpré, qui coulait du _magnum_ ouvert, s’épanchât entre deux rives où sonnait la belle chanson du rire. Une fois, cependant, on annonça un hôte de plus: Gambetta.
J’avouerai que j’hésitai beaucoup à venir. Non pas que le dictateur de la Défense nationale m’inspirât le moindre sentiment mauvais. C’était, au contraire, le seul des maîtres du jour contre lequel ne s’élevât, en moi, ni défiance, ni dégoût. Je croyais à son fervent amour de la Patrie; je m’indignais contre les calomnies basses dont il était l’objet et dont la mort, en exaltant sa pauvreté, a fait justice; je le savais dévoué aux choses de l’art et de la pensée, les seules qui m’intéressent au monde. Enfin, nous avions beaucoup d’amis communs dont le jugement faisait foi et qui m’en avaient parlé avec un enthousiasme convaincu. J’aurais donc dû le connaître depuis longtemps, mais j’en avais fui les occasions avec un soin jaloux qu’il me faut bien expliquer par une façon d’être générale, aucun motif personnel ne le justifiant. Que voulez-vous! J’ai une invincible horreur des hommes politiques, ou, tout au moins, de leur société. Tel de mes plus chers camarades d’Ecole polytechnique me demandait, à notre dernier dîner de promotion, pourquoi il ne me voyait plus. Et je lui répondis tout simplement: Parce que tu es ministre. C’est effroyable un homme qui, lorsque vous allez la main tendue vers lui, peut se dire: il va me demander quelque chose! Oh! celui-là devient immédiatement mon ennemi. Il a, pour moi, la peste. Il n’est pas, sur ma route, de trottoir assez lointain de celui qu’il foule.
Et cependant la curiosité de voir de près le héros d’une légende qui n’est pas sans gloire l’emporta, et j’acceptai.
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Je subis peu la séduction des hommes. C’est la seule fois, je crois, où j’aie été immédiatement vaincu. Je sentis la fraternité du sang latin couler dans mes veines. Il y avait aussi du Gaulois dans cet homme. Un de ses grands-pères était Virgile et l’autre Rabelais. Le sans-façon même vous avait chez lui une grandeur dont la cordialité s’imposait. Certes, j’avais eu raison de ne le jamais confondre, dans ma pensée, avec les aigrefins du monde officiel contemporain, avec les habiles du parlementarisme et les sangsues de cabinet. D’ailleurs, j’oubliai bien vite l’homme de pouvoir pour m’abandonner au charme dont le causeur imprégnait ses moindres paroles. Il était tout à la fois très nourri de sève antique et d’un modernisme étincelant, bucolique et boulevardier, toujours et avant tout poète par la justesse et l’imprévu des images. Comme on sentait bien, dans sa haine pour l’Allemagne, une révolte de race, la colère du soleil contre les nuées, où ne flottent que des fantômes. Il donna son impression sur nombre d’écrivains de l’époque, en deux mots quelquefois enthousiastes, souvent si mordants, dans leur justesse, que je n’oserais pas les répéter. Un instant seulement il revint aux choses de l’Etat pour dire comment il comprenait le rôle de protection de celui-ci vis-à-vis des écrivains et des artistes. Inutile de dire qu’il le comprenait, comme l’eût pu faire un Médicis, avec un dévouement magnifique à toutes les œuvres de la pensée. Je l’écoutai avec d’autant plus d’attention qu’il ne me convainquit pas et que je continuai à penser que si ce peut être un honneur pour l’Etat d’encourager les lettres, ce n’en est jamais un pour celles-ci d’en recevoir des encouragements. Leur domaine est certainement plus haut qu’atteignent les faveurs des ministères, et leur fierté passe fort au-dessus de l’opinion des élus du suffrage universel. Il n’en soutint pas moins sa thèse avec une chaleur d’éloquence telle et quelque chose de si vibrant dans tout l’être, que je me fus profondément reconnaissant de tant aimer ce qui seul en vaut la peine. Je vous dis que ces heures passèrent comme un rêve et que je le revois encore, à demi-étendu sur le canapé, un cigare aux lèvres, si vivant dans l’inertie précoce de son embonpoint, pareil à une flamme dont l’envolée est captive du tison qui la dégage, âme éperdue de chaleur et de clarté emprisonnée dans la matière, admirable à contempler par l’étincellement du regard et les frissons de cette crinière déjà presque blanche, qu’il secouait sur ses épaules en parlant.
Après tant de soirées charmantes par leur intimité si bien entendue, je dus, cette fois-là, à M. Dumont de Montcelz un trésor d’impérissables souvenirs, le culte d’une mémoire que je défendrai de toutes les fidélités de mon cœur.
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Elle eut pour épilogue, cette inoubliable soirée, une lettre de Gambetta que je reçus deux jours après. Je n’en citerai que les dernières lignes, et les voici: «Je veux que vous soyez mon ami et je vous demande de me donner l’occasion de vous prouver que je suis le vôtre...» Je les cite pour montrer avec quelle cordialité soudaine s’affirmaient ses sympathies, et aussi parce qu’elle me justifiait vis-à-vis de moi-même de n’avoir pu répondre avec l’empressement qu’elles méritaient. Comment dire à un homme poliment: Certes, je veux bien être votre ami, mais pas du tout votre obligé...? Je serrai le précieux autographe, avec une réelle tendresse, parmi mes lettres les plus chères, et tout fut dit.
Je ne l’avais pas cependant oublié, lui, le charmeur, lui, le grand citoyen, lui, l’éclat de ses heures si vite passées! Comme Musset a eu raison d’écrire ce vers:
Mais une larme tombe et ne se trompe pas!
Des larmes me montèrent aux yeux en apprenant, un an après, la mort de la mère de cet homme que je n’avais vu qu’une fois! Alors seulement je lui répondis; je lui renvoyai ces vers écrits à la hâte, douloureusement, plus émus que faits vraiment:
Un souci douloureux, fraternel, attendri, Fait mien ton désespoir et vers toi me ramène. Car du coup qui t’atteint tout cœur d’homme est meurtri, Et tu touches au fond de la douleur humaine!
O toi que j’admirais, aujourd’hui je te plains! Si sa main contre tous est également sûre, L’impitoyable Loi qui fait les orphelins Au cœur qu’elle a blessé mesure la blessure.
D’être plus grand le tien n’en doit que plus souffrir. Heureux ceux dont la peine au vent léger s’envole! Il te faudra chercher plus haut, pour en guérir, Qu’où vont se consolant ceux que l’oubli console.
Un mâle sentiment te peut seul relever. Pour la Patrie en deuil ta tendresse fut telle Que, dans ton cœur viril, tu sauras retrouver, Pour ta mère qui meurt, une mère immortelle!
19 juillet 1882.
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Pardonne-moi, lecteur, de m’être attardé à ces souvenirs mélancoliques, ô toi qui ne cherches guère mon nom qu’au bas de joyeuses histoires. Une fois n’est pas coutume. J’ai ordinairement l’orgueil de garder pour moi la tristesse de ma pensée. Mais je voulais dire adieu à cet aimable Dumont de Montcelz qui demeure pour moi le type des hommes parmi lesquels j’eusse aimé à vivre, dans des temps moins abjects, et qui l’avait compris sans doute en m’accueillant avec une si flatteuse bonté parmi ses rares amis. Il y avait un devoir pour moi dans l’hommage rendu à cette mémoire, et je devais bien ce compliment de condoléance à celle par qui j’avais connu ce vrai gentilhomme et qui pleure en lui le plus respectueux et le plus fidèle de ses admirateurs.