‹ Au pays des souvenirsChapitre 5 sur 45 · V

V

FRANÇAIS

J’ai rencontré hier, dans l’atelier de mon ami Feyen-Perrin, le paysagiste Français, que je n’avais pas vu depuis plusieurs années. Français est aujourd’hui un des vétérans du paysage; son nom est inscrit au même livre glorieux que ceux de Diaz, de Rousseau, de Dupré, de Corot, ces maîtres qui firent, un instant, notre école aussi renommée que celle de Haarlem. Il fut un des géants qui secouèrent de leurs robustes épaules le vieux ciel olympique craquelé du paysage dit historique, puis, comme les bergers se dirigeant vers l’étable, retournèrent aux sources de la Nature, aux immortelles et calmes splendeurs des grands bois rêvant sous le firmament calme, des eaux claires s’épanchant entre les mousses verdoyantes. La forêt de Fontainebleau devint alors la véritable école de Rome de ces artistes sincèrement épris du Beau vivant et du Vrai réel. Bientôt les bois de Cernay en furent comme une succursale, un asile où les délicats cherchèrent des sites plus mouillés, moins grandioses peut-être, mais d’un aspect plus caressant. Ce fut, en vérité, une grande époque de renouveau, une magnifique étape de l’art national. Delacroix lui-même fut, en ce temps-là, un paysagiste de génie. J’en appelle aux rares visiteurs de la bibliothèque du palais du Luxembourg, où est un de ses chefs-d’œuvre les moins connus. J’en appelle à ce magnifique décor où Jacob lutte avec l’ange dans une chapelle de Saint-Sulpice. Quelle admirable variété dans cet épanouissement de tant de génies divers! Diaz avait vraiment broyé sur sa palette l’or des soleils couchants; Corot avait emprisonné sur la sienne l’argent poudreux des aubes à peine naissantes à l’horizon; Rousseau incarnait le charme éternel et vivant des choses dans des audaces dont son _Givre_ est le chef-d’œuvre. Et d’autres que je ne nomme pas! Courbet qui, venu plus tard, s’affirmait dans l’interprétation des futaies mystérieuses où les chevreuils cherchent un asile; Chintreuil abordant le pittoresque des aspects imprévus. Nous vivons encore des débris de cette table magnifiquement servie comme par des génies de féerie. Ce fut admirable, en vérité.

Or Français est un des ouvriers de ce grand œuvre. Je ne veux pas savoir son âge. Qu’importe! puisque l’âge ne l’a pas courbé. C’est avec une émotion indicible que j’ai vu ce survivant des grandes luttes debout dans une sérénité toute virile, les joues encore teintes du sang vermeil de la jeunesse, souriant et calme, pareil à un demi-dieu. Une telle vieillesse ferait aimer la vie. Est-ce vieillir que demeurer ainsi pareil à soi-même, que garder au cœur la facilité d’émotion, la passion et la tendresse des choses, comme aux plus belles années de la vie? Tel est Français, et c’est avec un respect religieux que je l’écoutais parler de Claude Lorrain dont il veut honorer la mémoire, que je le voyais causer avec de jeunes femmes, les yeux illuminés d’une chaleur douce et pénétrante comme un homme qui a toujours aimé. Ayant la beauté impérissable des traits, son visage n’a pas changé, mais un double flot d’argent, montant de la barbe et descendant des cheveux, le borde comme un rocher doré par le soleil couchant et au pied duquel la vague vient mourir. Avec quelle ardeur il parlait du vieux maître nancéen! Avec quel affectueux son de voix il s’adressait à celles qui le regardaient avec admiration! André Chénier a écrit d’aimables vers sur cet amour que la vieillesse sage garde à la beauté. Laissons à la comédie l’odieuse grimace de Géronte jaloux. Pour qui a mis la femme au-dessus de toute chose, la vieillesse, elle-même, garde de nobles plaisirs. Bonnat vient de faire un magnifique portrait de Français. C’est son chef-d’œuvre, je crois.

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Et, durant que mon orgueil patriotique s’exaltait--car, avec mes scepticismes politiques, je suis chauvin comme pas un--à la mémoire de la gloire artistique dont le dernier représentant était devant moi, quelque chose de plus intime, une impression plus familière s’élevaient, en moi, en même temps. Je me rappelais où j’avais vu Français, il y a vingt ans, déjà entouré de respect et adoré par un groupe d’artistes qui permettaient à un simple faiseur de vers de partager leur vie. Comment donc! Mais un des maîtres de Français lui même faisait partie de ce groupe, celui que nous appelions: le père Achard, et dont la barbe coulait déjà sur la poitrine comme un fleuve de neige! J’ai parlé, en son temps, de ce très remarquable artiste quand il mourut au fond du Dauphiné, plus connu des amateurs que du public peu sensible à l’art délicat de ses paysages. Nazon était aussi là, qui eut son heure de célébrité juste; car je sais des paysages de lui, des rives du Tarn ensoleillées par le couchant qui font justement penser, par leur belle lumière savamment dégradée et par leur sérénité arcadique, aux toiles de Claude Lorrain. Celui-là est aussi un exilé aujourd’hui, et je ne crois pas que Montauban s’en plaigne, car ce peintre bien doué est, de plus, un homme d’infiniment d’esprit, lettré comme un jésuite et sachant tout Ronsard par cœur, ce qui suffirait à relever le niveau de toutes les conversations provinciales; Jules Breton, qui n’était pas encore le poète exquis que Lemerre nous a révélé; Harpignies avec sa rude tête de paysan et sa robuste carrure; Feyen-Perrin ignorant encore de la mer de Cancale et tout entier à la figure nue qu’il traite en maître; Henner, déjà plein de gloire, étaient les commensaux du sage banquet qui nous réunissait rue Jacob, et où Platon lui-même eût pris plaisir. Car une grande gaieté était le plat de chaque jour.

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Ah! comme les morts ont été vite dans ce coin où tant de rires et de chansons ont retenti! Celui qui donna le signal du départ fut Blin, un peintre de marines, très personnel, dont le député Gastineau, qui l’a été rejoindre, avait de magnifiques études tout imprégnées des fraîcheurs de l’Océan. Pauvre Jundt! La gaieté bruyante de ces agapes amicales, Jundt qui, sous l’Empire, et rien qu’en infléchissant sa moustache différemment, figurait à s’y méprendre, et tour à tour, le roi Victor-Emmanuel et Napoléon III, en sorte qu’il faisait causer ces deux souverains et disposait entre eux des destinées de l’Europe, Jundt aussi s’en était allé, et par une fenêtre, broyant son crâne aux pavés de la rue! Français me parlait hier aussi d’un autre disparu, un critique d’art plein de sincérité et d’aperçus ingénieux, le pauvre Amédée Cantaloube. Et Doré donc! Gustave Doré qui venait en gâcheur de plâtre aux bals costumés que donnait alors Feyen-Perrin dans son atelier de la rue Mazarine. Ces bals ont laissé dans le quartier d’inoubliables souvenirs. Un orgue de barbarie en dirigeait les danses anacréontiques: le jambon s’y multipliait et la bière y coulait à flots. C’était un vacarme dans la paisible rue, et tous les voisins fermaient leurs croisées, toute la journée du lendemain, pour dissimuler aux jeunes filles la sortie tardive des modèles portant encore des costumes d’une inénarrable fantaisie. Il y eut un grand soupir de soulagement dans la tranquille population de la rue Mazarine le jour où cessèrent ces fêtes que l’indignation bourgeoise n’hésitait pas à qualifier d’orgies.

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Ainsi tous ces riens d’autrefois se pressèrent dans ma pensée en causant, après si longtemps, avec Français qui dominait déjà de sa glorieuse maturité toutes les joies exubérantes de notre jeunesse, mais qui y souriait avec la grande indulgence que le talent et la haute probité mettent toujours au cœur. Ainsi me remémorai-je bien d’autres choses encore, et des noms vinrent-ils sur mes lèvres que je ne prononçai pas devant lui. Que sont devenues les compagnes de ces heures folles, les maîtresses d’antan qui nous semblaient alors si belles?

Dites-moy où n’en quel pays Est Flora, la belle Romaine, Alicipiada ne Thaïs Qui fut sa cousine germaine?

comme dit l’immortelle ballade de Villon.

Mais où sont les neiges d’antan?

Pour moi, comme pour tous ceux qui survivent encore à ce temps de gaieté, l’amour est venu, sans doute, après les amours, l’éternelle douceur d’aimer vraiment et de recueillir, dans une seule adoration fidèle, tout ce qui fut le désir; et le Rêve est descendu dans les cœurs des hommes de cette génération. (Je plains ceux à qui elle n’est pas venue.) Je n’en envoie pas moins un adieu attendri aux pauvres filles de Bohème qui mettaient leur rire jeune et éclatant dans ce beau soleil.