VI
ACHARD
J’étais à Toulouse quand me parvint la nouvelle de la mort du paysagiste Achard. Les journaux qui me tombèrent sous les yeux consacraient à sa mémoire quelques lignes de biographie élogieuse, mais je ne lus dans aucun que la France venait de perdre un des plus grands artistes de ce temps. Retiré depuis plus de quinze ans dans le Dauphiné, où je le rencontrai, il y a quelques années, en allant à Uriage, arrivé à une vieillesse extrême, bien que vigoureusement supportée, Achard était oublié,--non pas du public qui ne l’avait jamais beaucoup connu,--non pas de ses élèves, dont l’un s’appelle Français et l’autre Harpignies, mais de la jeune pléiade qui est aujourd’hui dans la lutte, mais,--ce qui est plus grave,--de la critique à qui l’immense production contemporaine ne permet guère le retour vers le passé.
Passé glorieux cependant que celui de ce vieil homme dont j’entendis, un jour, Corot parler avec une admiration attendrie! Il avait été un des promoteurs du mouvement qui fit de notre école de paysage moderne la rivale de l’école de Haarlem. D’autres, comme Rousseau, Jules Dupré, Diaz eurent la renommée retentissante. Mais Achard avait combattu près d’eux, au premier rang, et peut-être ses toiles, plus rares que les leurs, ne seront-elles pas, un jour, moins recherchées des amateurs. Ce retour passionné vers la Nature, qui fut la caractéristique de cette révolution, n’est nulle part affirmée avec plus d’amour et de violence. Les ciels, les arbres, jusqu’aux brins d’herbes, tout y est touché d’un pinceau plein de tendresse, et, s’il est vrai, comme le disait Delacroix, que l’art n’est que la Nature vue à travers un cerveau humain, c’est à travers l’âme même de Virgile qu’Achard en contemplait les merveilles et en tentait, avec une conscience recueillie, l’interprétation.
Un trait curieux et bien digne de ne pas être omis dans l’Histoire des Peintres me fut conté, à ce sujet, par Harpignies. Celui-ci n’avait pas été précisément destiné par sa famille aux divines joies de la palette. Fils de grands manufacturiers, les siens l’avaient rêvé chimiste ou mécanicien. C’est l’aventure éternelle; et qu’ils sont sages les parents qui veulent qu’une vocation vraie s’affirme par la résistance à leur propre volonté! Ce sont nos meilleurs maîtres, à nous peintres ou poètes; car ils nous apprennent le courage de la lutte et la vertu de l’obstination. Harpignies était destiné à les connaître l’un et l’autre. On lui avait permis cependant de prendre des leçons d’Achard, et celui-ci l’avait emmené dans son pays pour y travailler en face des montagnes, dans le grand silence des choses qui est comme un vide propice à l’éclosion de nos pensées. Qui l’a vu une fois ce magnifique paysage de l’Isère, dont le ciel semble soutenu, comme un dais d’azur, par les lances d’argent que dressent, en tous sens, les cimes neigeuses des montagnes, ne saurait l’oublier. Mais le maître se garda bien d’abandonner son élève à l’impuissante admiration de ce vaste panorama. Il le conduisit devant un tertre modeste que surmontait un petit arbuste et l’engagea à le copier de son mieux. Harpignies possède encore ce premier essai d’après nature, et il y tient plus, pour le souvenir qu’il lui rappelle, qu’à ses œuvres les plus vantées.
Donc, chaque soir, il rentrait, sa toile sous le bras et la soumettait à Achard qui, lorsque la journée avait été bonne, souriait à son travail et murmurait, au plus, quelques paroles d’encouragement. Le tertre était assez bien venu, mais une des branches du petit arbre s’empâtait lourdement dans le fond, et l’apprenti peintre avait grand’peine à l’en dégager. Plusieurs séances s’étant passées dans d’inutiles tentatives à ce sujet, il prit un parti héroïque, celui de modifier légèrement la silhouette générale du végétal. Je crois même, Dieu me damne, qu’il imagina un bout de feuillage décoratif qui lui manquait.
Il faut entendre Harpignies raconter le reste, encore sous le coup d’une des émotions les plus terribles de sa vie. A peine Achard eut-il jeté les yeux sur la toile qu’une stupéfaction profonde, quelque chose comme une incrédulité mise à l’épreuve, se peignit dans ses yeux. Puis toutes les rougeurs de l’indignation lui montèrent au visage. Son élève craignit un moment une attaque d’apoplexie. Enfin, d’une voix étouffée par la colère et la douleur:--Monsieur, lui dit-il, si cela vous arrive encore, je vous enverrai faire des souliers! Et il se détourna avec un mépris furieux, ne pouvant pas supporter davantage la vue de son petit arbre qu’il connaissait par cœur, jusque dans les replis les plus sinueux de l’écorce, et qu’un drôle avait osé transformer suivant son propre caprice! C’est ainsi que ce grand peintre aimait la Nature, comme les prêtres aiment l’autel, avec la pieuse et constante terreur d’un sacrilège.
Où l’ai-je connu? Là où je vous ai mené déjà, s’il m’en souvient, dans ce petit coin du pays Latin où j’ai passé tant de belles heures de jeunesse; là où j’eus pour compagnons Feyen-Perrin, les deux Breton, Henner, Delaplanche, ce pauvre Jundt qui préludait à une fin tragique par tant de gaieté, Gustave Doré, que sais-je encore! Beaudelaire et Pierre Dupont, étaient aussi des nôtres, celui-ci rasé comme un forçat, celui-là chevelu comme un demi-dieu, souriant dans sa barbe fleurie avec quelque chose d’un christ dans le regard. Et Nazon qu’on oublie trop aussi--car je sais de lui des paysages empreints de la sérénité tranquille de Claude Lorrain--Nazon qui se rappelait volontiers, pour disserter, qu’il avait failli être ministre protestant. Savez-vous comment il s’était tiré de ce pas délicat? Ayant achevé ses études au séminaire huguenot de Montauban, il n’avait plus à subir que la dernière épreuve, celle qui consiste à prononcer une homélie devant ses professeurs assemblés. Nazon prit pour texte la perfection humaine; dans une oraison pleine de chaleur, il supplia publiquement Dieu, devant ses condisciples, de ne le pas rendre aussi ennuyeux que son maître de théologie, aussi pédant que son maître de latin, aussi bête que son maître de droit canon, aussi ridicule que son maître d’histoire religieuse... Tous ceux qui avaient eu le bonheur de lui enseigner quelque chose eurent leur paquet. Ses condisciples trouvèrent l’idée ingénieuse et s’amusèrent comme de petits bossus. Mais la Faculté n’en jugea pas de même, et il fut décidé que l’élève pasteur Nazon manquait tout à fait de componction et surtout de charité angélique. On l’envoya peindre les bords du Tarn, et il ne s’en trouva pas plus mal. Quel lettré délicieux c’était et c’est encore certainement! Mais quel adorable paresseux aussi! Pendant les dernières années qu’il habita Paris, il ne sortait jamais sans un bout de panneau représentant un bouquet de fleurs--un chef-d’œuvre--toujours le même, et à ceux qui allaient lui demander:--Eh bien, vous ne peignez donc plus?--Il répondait: Voilà ce que je viens d’achever! Et je crois qu’il se trompait ainsi lui-même. Hirsute crépu, avec un nez pareil à celui d’Ovide, Nazon est une figure dont on se souvient aussi toujours.
Achard était, parmi nous, comme un patriarche. Il était déjà tout blanc comme ses montagnes du Dauphiné. Ses traits très arrêtés, son visage sillonné de rides, une barbe pas très longue mais très épaisse le faisaient tel qu’on représente saint Pierre; et, de fait, il eût été bien choisi pour garder les clefs du Paradis de l’art et n’y eût laissé entrer que les élus. Il avait bien l’air rébarbatif qui convient à ces missions prudentes et, lorsqu’il nommait des peintres sans talent, c’était avec l’indignation d’un homme qui n’entendait pas qu’on profanât un sacerdoce. Mais venait-on à parler de choses de la Nature, sa physionomie s’attendrissait tout à coup, ses yeux se mouillaient comme dans une extase, et les mots venaient à ses lèvres souriantes comme si un flot de miel y eût coulé en même temps. Cette transformation était la plus touchante du monde. Il avait alors pour les ruisseaux, pour les collines, pour l’envolée changeante du ciel, pour les verdures naissantes et ployantes sous les pourpres automnales, des phrases d’une tendresse infinie. L’âme de Pan était là, éperdue du charme des choses, les divinisant dans un culte superbe. Et rien n’était beau alors comme le visage de ce vieillard qui parlait de son art comme on parle de ses amours.
Il était fort épris de l’eau-forte en ce temps-là, et le grand mouvement aquafortiste auquel nous assistons encore l’eut aussi pour instigateur et pour devancier. Je connais de lui un album de vingt planches qui, à côté de sa grande valeur artistique, a une véritable valeur historique. Car il servit de point de départ à bien des travaux. Depuis ce temps, les procédés de la pointe dont Marcellin Desboutin est aujourd’hui le grand maître se sont affirmés dans le sens de l’énergie et de la vigueur des rendus. Mais ils n’ont jamais dépassé ce qu’Achard y avait mis, du premier coup, de grâce délicate, d’ingéniosité et de conscience. C’est harmonieux et léger comme du Corot, avec un instinct du détail qui fait penser à Français. Je recommande aux amateurs cette petite collection, si toutefois elle n’est pas depuis longtemps épuisée. Sans recherches puériles, en demeurant sommaire, l’exécution y poursuit, dans ses méandres logiques, le moindre branchage. Car Achard, comme Harpignies, était de ceux qui pensent que les arbres, comme nous, ont une figure, et qu’on ne leur ajoute pas un membre plus impunément qu’un nez à notre visage.
Cher grand artiste! Ame de peintre et de poète tout ensemble! Ceux qui ne cherchent que la gaieté dans mes livres me pardonneront de m’être attardé à un souvenir qui voudrait être, en même temps, une œuvre de justice. Aussi bien, j’ai beau vouloir ne demander une inspiration quotidienne qu’à la vie imaginative, un impérieux désir me reprend souvent de donner aux amitiés que j’ai su garder, tout un gage de mémoire et de tendresse. Combien sont partis déjà de ces compagnons d’antan qui tous n’avaient pas, comme Achard, le droit de s’en aller avant moi! Rarement je repasse devant la porte que nous avons franchie ensemble tant de fois, et qui donne sur la petite salle encore tapissée de tableaux et d’ébauches signées de noms illustres aujourd’hui. Plus rarement encore j’ai le courage de la pousser devant moi. Il me semble que j’effarouche le mélancolique écho des éclats de rire et des chansons. J’en veux aux hôtes innocents de ces lares publics qui, pour leur argent, occupent nos places et boivent peut-être dans nos anciens verres. Te rappelles-tu, mon cher Feyen, que j’étais assis toujours auprès de toi? Te rappelles-tu nos amoureuses qui, elles aussi, ont fui vers l’inconnu d’où l’on ne revient pas?