VII
ÉMILE VILLEMOT
Je n’oublie pas mes morts, mon cher Villemot. Et il y a, à ma mémoire, une raison bien simple: c’est que je ne crois pas qu’ils soient morts. Des yeux que nos mains pieuses ont fermés, je pense et je dis, comme Sully-Prud’homme:
Mais qu’ils aient perdu le regard, Non! non! cela n’est pas possible! Ils se sont tournés quelque part, Vers ce qu’on nomme l’Invisible.
Et, bien moins encore, supposerais-je jamais qu’un charmant esprit comme le vôtre se soit simplement évanoui en fumée. Vous êtes présent à moi, mon cher compagnon, comme aux jours où nous concourions, côte à côte, à la gaieté du _Gil Blas_ qui vous doit tant de sa rapide renommée; car, plus que tout autre, vous en étiez la belle humeur et la fantaisie, vous que la Mort allait prendre et qu’elle trouva le sourire aux lèvres! Oui, de tous les parrains de _Gil Blas_, vous êtes celui dont il doit garder le plus cher et le plus reconnaissant souvenir! Toutes nos causeries affectueuses de ce temps me sont si bien demeurées dans l’esprit qu’il m’arrive de les reprendre tout seul et comme si vous me répondiez. Ah! dans quelle belle colère nous nous serions mis ensemble, en voyant le benoît latin menacé dans sa scolaire béatitude et secoué de l’arbre des siècles, comme un inutile fruit! Et ne fut-il pas la moelle même de cette vieille langue française dont vous fîtes, dans votre _Brantôme de poche_, une si amusante résurrection? Qu’aurait été Rabelais sans cette prodigieuse érudition de l’antiquité qui déborde en ses livres sublimes? Qu’eût été Montaigne, dont le plus grand chef-d’œuvre est un commentaire de quelques vers de Virgile? C’est s’en prendre aux sources mêmes de notre esprit et les vouloir tarir que s’attaquer à ce trésor des vieilles études. Remplacer, dans l’âme française, Lucrèce par Schopenhauër! notre vaillant scepticisme par la rêverie allemande! On ira droit à cela en retirant Horace des mains de nos fils pour y mettre Gœthe! Car, après tout, ce sont les livres qui font les hommes. Vous étiez bon patriote, mon cher Villemot, de ceux qui estiment que la patrie est moins faite de territoires que de traditions et de provinces que d’esprit national, et qu’on la mutile moins en lui volant quelque terre qu’en détruisant en elle les germes sacrés de ce qui fut sa gloire. Oui, comme moi, vous vous seriez indigné, au nom de ce vieil et charmant idiome des aïeux qui était fait de latin tout pur et que nous aimions tant l’un et l’autre! J’en ai reçu un échantillon curieux ces jours passés, une de ces imitations toutes modernes auxquelles vous excelliez, et, pour vous, je le veux transcrire ici, pensant que l’auteur vous l’eût adressé de préférence à moi, s’il eût connu la planète où, vous non plus, mon bon camarade, vous n’oubliez pas, j’en suis certain, nos rires d’autrefois et mon affection fidèle.
Je copie donc maintenant:
«Iadys vivoyt, en ung païs non loing de la Garonne, ung iusticiard légier de chicquanerie--pour ce devant Dieu soit sa belle aame!--ains quelque peu alourdy d’aage et fourbu des rognons, pour ce que s’estoyt en son temps monstré bon et solyde compère en ceste anticque noyse, id est sac à procès, laquelle nommons ieu d’amour, et iamais ne failloit, de bric ou de broc, mais sus tout d’estoc, à pipper au passage toute espèce de gybier, tel que bécasses, bécassynes, sarcelles, canes, oyes, poulettes, cocottes, dindes, pigeonnes, estournelles, grives, fauvettes, pyes, gelinottes, poules huppées, alouettes coëffées et aultres savoureuses femelles à deux pieds et sans plumes soy levant et dodelinant de l’arrière-train à portée de sa colichemarde. Pourtant estoyt il encore assez solyde sur ses estriers.--Eh! qu’est ce cy?--C’est breloques, pandouères, contrepoids du grand balancier, c’est tout ung, et s’y les nommè-ie bien estriers, veu que, quand ils sont bien guarnys, peut on dire que l’_estre y est_;--oh! le villain! ains depuis ung petit, ne pouvoyt fournyr qu’une seule chevaulchée, encore luy falloyt il assez long repos entre les étapes.
»Or advint ung iour, chez Messire juge de paix, un iolye fille--besoing est il de la despeindre, puisque telle la treuva?--laquelle, employée en une papeterie vicinale, venoyt faire sa plaincte en iustice pour ce que elle avoyt esté, ce disoyt elle, violée. Mons Iusticiard, humant une bonne aubaine et flayrant, soubs la rude chemyse, bonne odeur de chiayr fresche, d’essuyer ses bézicles et interroguer mademoiselle en mettant les poincts sur les _i_ et se frottant ioyeusement les mains, veu que précisément avoyt ieusné depuis aulcuns iours par raison d’économye!
--Eh da! que faictes-vous, la belle fille?
--Colleuse en la papeterie de...
--Ah! ah! colleuse! Mais équivocquer ne me convienct. Ah! ah! ah!
»Et mondyct juge de rire comme figue meure.
»Brief, se sentant en veine, délibère d’instruyre l’affaire à fond, se feit mener par la guarce en la grange au viol pour rétablir les faicts, se faysant démonstrer par le menu tout le subiet du pourchaz, luy jouant le roole du maulvais guarson et se guardant de rien oublyer pour éclairer dame Iustyce, laquelle, veu son grand aage, a grand besoing y veoir de près, sus tout ès endroicts obscurs, tant qu’ils finirent tous deux par reconstituer congruement le delict depuys alpha jusqu’en oméga.
»Entre temps Iusticiard d’interroger et belle fille de respondre:
--Et comment estiez-vous placée?
--Comme cecy.
--Et luy?
--Comme cela.
--Et comment estait-il? Ainsy?
--Oh! que nenny!
--Et maintenant?
--A peu près.
--Et comment vint-il?
--Ainsy.
Cuide pourtant que le dialogue se tenoyt en bon patoys, hormis en la péroraison, laquelle est la mesme en toute langue, et que messer Iusticiard, suant ung peu d’ahan d’avoir tant rudement besoygné, et deument édifié sur la nature du viol, demanda à la fille:
--Et après? que fict-il?
--Après?... li recommencé.
--Li recommencé!--respond le juge en se raiustant et ramassant son chapeau:--«Oh! oh! Allez querré lou greffié!»
Tout cela n’est-il pas, mon cher Villemot, du bien innocent badinage? Vous en pouvez mieux juger que moi, sans doute, l’horizon des choses s’étant fait plus large devant vous, et délivré que vous êtes des bégueuleries terrestres et des humaines hypocrisies. Cette éternelle histoire d’amour dont riaient si franchement nos pères, on la voudrait proscrire des familières causeries pour je ne sais quelle raison de méchante pudeur que les vrais gens de bien n’entendent guère. Ah! cette ignorance charmante des jeunes filles d’antan qui étaient censées croire, jusqu’à vingt ans, que les enfants se font par l’oreille, et devant qui il fallait chercher d’habiles périphrases pour conter néanmoins ces gaudrioles obstinées, que de jolis tours de langage, que de métaphores heureuses elle valut à l’esprit français! Maintenant que ces demoiselles seront toutes de première force en anatomie comparée, il sera malaisé de leur faire entendre que quand Sarah se plaignait de sa stérilité, c’est qu’elle était sourde simplement! C’est scientifiquement, avec les termes galants de l’Ecole de médecine qu’on parlera des choses de l’amour. Trouvez-y donc encore après quelque trace de gaieté ou de malice? Il était si bon de ne pas appeler toujours un chat un chat!... Quand je pense au torrent de connaissances utiles qui menace d’engloutir la tant précieuse futilité qui faisait l’honneur de notre race, je me prends, mon ami, à vous louer de n’en avoir pas attendu le débordement. Nous sommes au seuil d’un monde bien ennuyeux, où l’art tiendra bien peu de place, d’un monde pratique et dégoûtant pour lequel nous n’étions faits ni l’un ni l’autre. Et on nous parle de morale! comme si Platon n’avait jamais vécu! comme si le Bien pouvait être sans le Beau! Que pensez-vous de cette morale toute en largeur qu’aucun idéal ne soulève? N’a-t-elle pas la tranquilité sinistre du suaire qu’aucun mouvement ne fait tressaillir, qu’aucun souffle n’agite? Race morte, en effet, que celle à qui suffira ce drap égalitaire qu’aucun frisson de rêve ne déchire çà et là, et sous lequel l’esprit français dormira son éternel sommeil.
Il était doux pourtant et fructueux pour l’univers entier le temps ou l’âme française, fille de l’âme latine, réchauffait le vieux monde avec la musique divine de son rire, et la gaieté où semblaient couler la pourpre et l’or de nos vins!