VIII
AMÉDÉE CANTALOUBE
Le 3 avril 1883, mourait, à Lille, un des lettrés les plus délicats que j’aie connus, un des esprits les plus dévoués aux nobles choses de l’art et de la pensée. Amédée Cantaloube avait eu, comme critique parisien, son heure d’autorité, et ses Salons ne sont pas oubliés de ceux que le mouvement pictural contemporain intéresse. La province l’avait repris, mais dans la grande ville qui l’avait recueilli, son renom de connaisseur était considérable; il n’avait pas cessé, d’ailleurs, d’écrire, et, peu avant sa mort, il m’avait lu un roman, _Maestra pia_, que la piété de ses amis, sinon l’intelligence de ses éditeurs, ne laissera pas dans l’ombre des œuvres manuscrites. Car j’y sais des pages d’amour qui méritent de vivre. Pauvre garçon! ce fut son dernier rêve de gloire, rêve dont la Mort, sans doute, aura eu la pitié de ne pas le réveiller. Je pleure en lui un des plus fidèles amis de ma jeunesse, un cœur toujours grand ouvert, l’être le meilleur assurément que j’aie rencontré. Je pleure celui qui crut en moi le premier, qui encouragea mes premiers essais littéraires, qui me défendit toujours, et c’est un tribut de reconnaissance que je paye en le nommant à ceux qui depuis quinze ans me font l’honneur de me lire et qui, sans lui, ne m’auraient vraisemblablement jamais lu. Car ce fut une curieuse aventure que celle de mon premier volume de vers, si curieuse que je la veux conter ici. D’autant qu’elle ramène mon souvenir vers des absents auprès de qui j’aime à revivre et qu’évoque, autour de moi, le silence de cette nouvelle tombe.
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J’avais fait des vers de tout temps, mais sans les montrer à qui que ce fût. On s’occupait peu de poésie à l’Ecole polytechnique. J’en étais déjà sorti depuis huit ans, quand je lus un sonnet à Amédée Cantaloube, un sonnet, puis deux, puis toute la série enfin de mes sonnets païens. Il me demanda à les emporter chez lui pour les relire et m’en donner un avis mieux médité. Trois jours après, je recevais une invitation aux mercredis de Fromentin. Ce grand peintre, doublé d’un écrivain de race, habitait alors, au coin de la place Pigalle, une grande maison de brique rouge. Une fois par semaine, il recevait quelques amis dans son superbe atelier, dont l’ordonnance était d’une propreté hollandaise. On était peu nombreux. Comme Baudelaire, Fromentin pensait que «c’est le petit nombre des élus qui fait le paradis». Gustave Moreau, le sculpteur Christophe, Berchères, Busson et Cantaloube composaient le plus souvent ce petit cénacle autour d’une tasse de thé.
Je le revois encore, Fromentin, dans sa petite vareuse de velours noir. Il avait de grands yeux ardents qui lui éclairaient toute la face, des yeux où tout le soleil de l’Orient semblait avoir pénétré. Sa façon de parler, scandée par une mimique nerveuse, était pleine de feu et d’entrain. C’était un causeur admirable, un esthéticien merveilleux. Il fallait l’entendre juger les tendances actuelles et conter les mésaventures de Carpeaux demeurant à Fontainebleau, malgré l’Empereur, pour faire le buste de l’Impératrice avec des ébauchoirs qu’il avait familièrement taillés dans sa table de nuit.
--Pourquoi ne publiez-vous pas vos vers? me dit avec une brusquerie affectueuse Fromentin, en manière de salut.
--Parce que je n’ose pas les présenter au public.
--Eh bien, moi, je m’en charge. Je vous ferai une préface.
Il me sembla que je rêvais. C’était le bon Cantaloube qui m’avait réservé cette surprise-là. Je lui sautai au cou quand nous fûmes à la porte.
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Cependant l’impatience m’était venue et ma préface n’arrivait pas. Quand j’en parlais à mon ami, il grommelait entre ses dents sans me répondre bien précisément. Un jour enfin, je reçus quatre pages de Fromentin. Hélas! elles étaient écrites d’une admirable écriture, pleines de choses aimables et affectueuses, mais elles m’annonçaient qu’il renonçait à son dessein.--«Je suis un chaste, en art, m’écrivait-il, et me trouve horriblement gêné pour parler de vers aussi audacieusement passionnés.» Il me faisait même entrevoir la possibilité de poursuites, ce qui m’ébaudit au plus haut point. Car j’ignorais, en ce temps-là, qu’on pût être assez bête pour mesurer les choses de l’art à l’aune de la morale publique. Cette perspective m’inspira tant d’indignation et de dégoût que mon parti fut pris bien vite. J’allai redemander mon manuscrit à Fromentin, qui m’apprit que Cantaloube s’était chargé de me le rendre. Mon intention était très nettement de le jeter au feu et de faire dorénavant l’amour au lieu de le chanter, ce qui, après tout, était une résolution pleine de sagesse. Comme je préparais quelques margotins pour cet holocauste, un homme entra chez moi comme un ouragan, qui me prit dans ses bras comme un fou, me fourra dans les mains une douzaine de feuilles barbouillées de grosses lettres bleues et me dit d’une voix étouffée de plaisir:--Viens remercier George Sand! Je me frottai les yeux pour regarder de plus près cet incohérent. C’était Cantaloube en personne. Il me conta tout de travers qu’il avait été trouver George Sand, qu’il lui avait lu mes sonnets, et que tout ce superbe gribouillage dont les caractères papillotaient devant nous comme des hiéroglyphes était pour moi.--J’ai une voiture, ajouta-t-il. Elle nous attend.
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George Sand occupait alors, rue des Feuillantines, un petit appartement au plafond très bas. Quand j’entrai dans le salon, il y faisait sombre, et j’étais d’ailleurs si ému que je me cognais aux meubles. Je ne me rappelle de l’ameublement qu’un grand tableau de Delacroix que je fixai stupidement pour me donner une contenance.--Attendez, me dit-elle, que nous ayons déposé l’un et l’autre nos masques de timidité. Nous causerons ensuite.--Je n’ai jamais oublié ces premiers mots qu’elle avait prononcés d’une voix pénétrante et au timbre de contralto. Je l’ai constaté souvent depuis. Elle était timide! timide même devant un débutant dont les genoux ployaient et qui aurait voulu baiser le bas de sa robe. Ce premier entretien fut fait de longues poses coupées par des propos d’une banalité parfaite. Je n’ai jamais su remercier, mais je me souviens toujours. Je devais d’ailleurs la revoir, la revoir beaucoup, la revoir chez elle, à Nohant, où elle m’accueillit un an après comme son enfant, brisé que j’étais par une des plus grandes douleurs de ma vie. Car c’est de cette grande femme que j’appris d’abord, avant que Théophile Gautier et Théodore de Banville me le prouvassent à leur tour, que la Bonté était le secret du génie. O chère grande morte, ô morte immortelle, comme Victor Hugo t’a nommée, cette première heure passée près de toi, dans le recueillement d’une reconnaissance muette, m’est aussi présente que le jour où, en te quittant, je ne sus non plus que dire à l’ami à qui je devais l’inestimable bonheur de t’avoir connue! Cette préface a paru dans un des derniers volumes publiés de George Sand. Mais le manuscrit tracé en grosses lettres bleues sur lesquelles un pinceau avait promené quelques ratures, c’est moi qui l’ai toujours, et je ne sais rien à quoi je tienne davantage qu’à cette relique, comme il n’est pas de souvenir qui me soit plus glorieux que celui-là. Grâce à cette admirable introduction, mon premier livre fit quelque bruit.
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Quelle horrible chose pourtant que ces séparations incessantes dont est faite la vie! Fromentin est mort, jeune encore et dans la fleur de son talent. George Sand, frappée aussi en plein génie, repose sous les arbres fleuris qui, du mur de son parc, surplombent sa tombe. Celui par qui j’avais été initié au commerce de ces deux esprits d’élite, celui avec qui je pouvais parler encore de cette aventure si douce à ma mémoire s’est, à son tour, endormi. Il serait dur vraiment qu’il n’y eût rien par delà la tombe et que l’éternité dût remplir une absence dont nous sentons la douleur inconsolable. A quoi bon ce déchirement de nos cœurs si les morceaux en doivent être jetés au vent! A quoi bon ces tendresses perdues si l’avenir n’en doit reconstituer le faisceau! Tout est illogique, absurde, odieux surtout, en dehors des espérances immortelles. Mais qui nous dit que l’illogique, l’absurde et l’odieux ne soient pas la loi de ce monde, l’inexorable loi qu’il faut subir? Tout semble le prouver autour de nous, et cependant l’esprit se révolte à le croire. Tu me pardonneras, lecteur, si j’ai voulu devant toi dire un adieu à celui par qui, toi aussi, je te connais, comme Fromentin, comme George Sand. Je te souhaite des amis pareils à celui-là et des compagnons dans la vie qui, comme lui, portent en eux l’amour du beau et de la vérité, le dévouement sans réserve, la bienveillance fidèle. Ceux-là laissent au moins, dans le cœur de ceux qui les ont approchés, une place toujours vide, défendue contre tous les égoïsmes, contre tous les oublis.