‹ Au Poiss’ d’OrChapitre 3 sur 10 · III

III

Paris change de masque plusieurs fois par jour. Il y a une heure pour chaque quartier.

Àdix heures du soir, le boulevard des Batignolles battait son plein. À cause du Nouvel-An, les roulottes et les baraques foraines ajoutaient au pittoresque, jetaient dans l’air leur cri de fête.

La foule dessine alors divers courants. Les gens affluent de partout. Des remous se produisent, semblables à ceux d’un fleuve à l’endroit de ses confluents.

Les tramways déposent aux stations leurs contingents. Les bouches du métro vomissent sans cesse un flot humain toujours plus dense que l’on voit déferler vers ses nombreuses embouchures.

Place Blanche, place Pigalle, la rue engloutit au fur et à mesure ces alluvions successives qui s’étalent, finissent par se résorber.

Les orgues tonitruantes de deux manèges voisins se renvoyaient à pleine gueule la marche de Faust et l’ouverture de Guillaume-Tell dans un charivari infernal. La foule bigarrée de Paris, indifférente à tant de cacophonie, stagnait volontiers à l’entour des chevaux de bois qui tournaient et des wagonnets, en forme de pots de chambre, qui se disloquaient. Des yeux brillaient de plaisir à voir gigoter les jambes des petites « poules » et s’épanouir la croupe des jeunes garçons.

Ailleurs, des bateleurs ameutaient les badauds, faisaient le boniment sur les tréteaux d’une roulotte dont le fronton annonçait « Les sept Phénomènes ».

Ces boutiques illuminées prenaient dans le brouillard un aspect fantômal. On eût dit d’un monde disparate, incohérent et magique, surgi par enchantement en marge des trottoirs. Au milieu de ces discordances, de ces dissonances hurlantes et passionnées, la foule cherche à satisfaire ses appétits immenses. Et peu lui chaut ce vacarme. Bien au contraire, elle est venue s’étourdir. Les uns y noient leur douleur, les autres leur bêtise.

Les bruits de la rue, les voix de la Ville, font en nous, semble-t-il, le silence et le vide. On est anéanti, aussi bien que grisé, c’est le tumulte de l’ivresse et le fracas des tempêtes.

Il bruinait doucement. Une pluie fine et précise qui perlait dans le cœur — comme si, de toute cette joie fausse, le ciel distillait de la tristesse.

Et par-dessus tous ceux-là qui ne le voyaient plus, le Moulin tournait toujours ses ailes rouges. Les loteries et les billards japonais faisaient rage. Derrière les joueurs, il y avait les curieux, les oisifs, qui regardent ou qui font mine de regarder. Il y avait ceux qui ne font rien ou qui tentent de faire quelque chose, avec les yeux, avec les mains, avec les pieds, comme ils peuvent.

Parfois, une femme, agacée, fichait le camp, en rougissant.

Parfois aussi, un gosse énervé s’arrêtait brusquement de lancer la bille, se retournait vers un spectateur impassible, en roulant de gros yeux.

Une atmosphère très spéciale entoure d’ordinaire ces longues stations devant les éventaires et les jeux de hasard en plein air. Il s’y trame on ne sait quelles connivences, quelles sourdes complicités qui se cherchent à tâtons, se devinent, s’appellent, finissent toujours par se rejoindre. Les mains qui vous palpent ne sont pas toujours celles qui tâtent vos poches. Des ventres sadiques frôlent éloquemment les cuisses callipyges qui résistent ou qui s’offrent. Souvent, un des deux partenaires se détache du groupe. L’autre le suit. Un couple se forme.

Il y a aussi les filles peintes qui provoquent, obséquieuses, et qui minaudent. Mais celles-ci lâchent bientôt prise et désertent l’endroit — à cause de la concurrence. Chouchou finissait justement une partie de billard, lorsque Julot l’accosta. Il semblait transfiguré dans un costume neuf, par-dessus lequel un trenchcoat lui cambrait les reins. Sa jolie figure de page s’encadrait sous un béret basque incliné sur l’oreille. Et ses cheveux, fraîchement taillés en paquet de tabac, à la manière des poisses, tout reluisants de gomina, s’arrêtaient haut et court sur le cou. Cette nuque, rose et rase, semblait appeler le baiser ou bien le couperet. Toute la jeunesse riait dans ses yeux en fleur et les fossettes de ses joues se creusèrent avec malice, lorsqu’il dit le premier :

Tu sais, j’m’embarque dans quelques jours.

Il sortit de sa poche un étui à cigarettes, en offrit à Julot et se servait lui-même.

— T’es mis com’ un rupin, fit Julot, admiratif. Alors, ça gaze, tu fous l’camp ?

— Tiens !

— Quelle blague.

— Moque-toi pas, c’est sérieux.

— Où qu’tu vas ?

Chouchou fut embarrassé pour répondre. Il n’en savait trop rien.

Julot d’ailleurs n’insista point.

— Ah ! c’te veine d’se revoir, spa ? disait-il en entraînant Chouchou.

— Allons toujours dîner, répondit le gosse. J’ai faim.

Julot ne se fit pas prier. Il ne lui arrivait pas souvent de dîner. Et d’être tombé sur cette proie, tout à fait à l’improviste, lui mettait le cœur en liesse. Il ne cessait de répéter en tapant Chouchou dans le dos :

— Ah ! c’te veine, ah ! c’te veine, spas !

Àtable, Chouchou mentit effrontément. Il inventait séance tenante une histoire à laquelle Julot se prêta de bonne grâce, « sans couper un instant là-dedans ».

Il les connaissait trop, ces gosses. Tous menteurs, menteurs, menteurs !…

Ils mentent comme ils respirent : le plus naturellement du monde. Le savent-ils même, au juste ?

Julot se rappelait suffisamment ses propres mensonges pour ne pas flairer ceux des autres. Son flair de voyou déjà rompu à toutes les ruses d’apache ne le trompait guère. Un policier lui dit une fois :

— Oh ! toi, tu irais loin dans not’ métier, si tu voulais, petit.

Mais Julot préférait le sien. Ils mangeaient chez un petit traiteur de la rue des Martyrs. Chouchou paya l’addition avec un beau billet de cent francs. Et Julot, distraitement, jetait un regard sur la poche qui le contenait, comme pour en supputer le reste.

Avant de sortir, il dit :

— Tu sais, j’suis dégarni, j’ai plus l’rond. V’là cinq jours que Marthe et moi som’ d’la cloche. Prête-moi vingt balles.

Chouchou ne les refusa pas.

— T’es un bon tif, conclut Julot.

Il l’emmenait aussitôt à la rencontre de Marthe et de sa petite amie Louise, « la môme qu’il t’faut », assura-t-il, qui attendaient au Clair-de-Lune.

Chouchou hésitait, gardait encore de l’endroit un triste souvenir.

Mais Julot se récria :

— Ben quoi, tu te dégonfles ? T’es pas un mec, si t’as les foies.

Non, Chouchou n’avait pas la trouille. Et, pour le prouver, il entra le premier.

Marthe et Louise étaient attablées dans le fond. Julot eut un clignement d’yeux et Marthe sourit aussitôt à Chouchou. Elle ne l’avait vu qu’une fois et l’appelait monsieur Chouchou. Louise se prit à rire. Elle avait les dents très blanches et grenues comme des amandes.

Elle était blonde mais paraissait presque brune à force de crasse dans les cheveux.

Maigre et nerveuse, n’étaient les deux pommes de ses seins drus, on l’eût facilement prise pour un garçon. Mais elle avait de grands yeux de madone où brillaient de la douceur et de la passion.

P’tit Pierre fut tout de suite à son aise. Il commençait à se ressaisir. Il alla même serrer la main du patron et de Bijou qui déjà criait sa joie de le revoir :

— Ah ! te r’voilà, enfin, Chouchou, te r’voilà !

Vite elle l’embrassait devant tout le monde. Chouchou, confus, dut payer des tournées aux copains et la soupe à Bijou.

Julot se donnait un air d’importance. Un petit vieux lui fit signe, parlait à voix basse, en reluquant Chouchou :

— C’est à voir, répondit-il.

Quelques « beaux gosses » le regardaient de travers. Sa touche ne leur revenait pas. Si le p’tit mec se mêlait maintenant de lever les michetons, ça n’irait plus !

Vers une heure du matin, ils remontèrent ensemble jusqu’à Barbès où Louise demeurait en garni. Elle était cousette, orpheline et travaillait en semaine.

Marthe dit :

— Tu ferais bien, ma Louise, de venir habiter chez nous. C’est trop loin, ta tôle. Tu sais, nous sommes très contents au Poiss’ d’Or, spas, Julot ?

— On verra plus tard, répondait Louise, en baissant les yeux.

Au métro, place Pigalle, Marthe les quitta. Les deux garçons descendirent les boulevards, en lutinant les filles qui faisaient le tapin. Julot désignait à Chouchou toutes celles qu’il avait eues. Odette, cette grande blonde, qui lui mordait le cou si fort qu’il la battit. Bertrande, la vérolée, qui n’avait jamais si bien fait l’amour que depuis qu’elle était « attigée ». Il y avait aussi Blanche, cette « pauv’ quille », dont les mâles se servaient comme d’un garçon…

Chouchou riait, la chair allumée. Il raconta à Julot comment il fut dépucelé trois nuits auparavant par la « gonzesse » du monsieur en fourrures. Pour ne pas se trahir, il racontait à sa manière. Il les avait rencontrés sur les grands boulevards, dans leur auto, une belle bagnole.

De Saint-Germain, il ne souffla mot. Méfiant, Julot demanda des explications. Eh bien, voilà : le couple lui proposa de les accompagner à Passy. Il acceptait naturellement. L’auto s’arrêta dans une rue dont il ne se rappelait plus le nom, devant un petit hôtel entouré d’un jardinet. C’est là qu’ils habitaient. Un intérieur très chic, affirma Chouchou. Tout le rez-de-chaussée n’est qu’un vaste atelier de peinture. Car le mec, M. Willy Maxwell, un Anglais (Chouchou sortit sa carte), était artiste peintre. La femme, sa gonzesse, — une comédienne, croyait-il, — vivait avec lui. On le fit souper. Ils burent du champagne et du porto. Puis la dame se dévêtit.

Elle avait chaud. Le monsieur enfila son pyjama de soie. Ils voulurent le coucher entre eux deux et l’invitèrent à se déshabiller aussi. Comme il avait honte, la femme s’empara un à un de ses vêtements.

Et quand il fut nu, elle le couvrit de baisers…

— T’auras pas dû t’emmerder, observait le grand Jules.

— Bougre non ; même qu’il remit ça trois fois.

— Et l’mec ?

Mais Chouchou esquiva la réponse, assura que ce dernier ronflait déjà.

— Farceur, gouaillait Julot.

Il dit encore :

— Où perches-tu ?

Chouchou avait loué une chambre d’hôtel aux environs de la gare Saint-Lazare.

— Tu t’rends compte, expliquait-il, c’est pour quelques jours, jusqu’à m’débiner.

— Et tes papiers ? s’enquit l’autre. T’as pas encore emporté ceux du vieux, dis ?

— Des papiers ? J’en ai pas du tout, avouait Chouchou.

Le poisse ricana :

— Mince alors ! En v’là une affaire !… Partir, sans savoir où et sans le moindre bout d’passe en poche, c’est d’la fumisterie.

« En c’cas, Chouchou ferait mieux de rester à Paname et de s’procurer quelqu’ chose. Après tout, c’est pas impossible, quand on veut gratter. Lui aussi, se faisait de bonnes journées quand il voulait s’donner la peine. »

Mais Chouchou s’entêtait. Il avait son idée : rien ne le rebuterait. Intrigué, Julot s’écria bientôt :

— C’est donc qu’t’es plein aux as, que diable !

— J’ai deux mille balles ! lâcha le gosse.

Subitement radouci, Julot se ravisait. Eu somme, bien que difficile, la chose n’était pas impossible. Il connaissait même quelqu’un qui pouvait à la rigueur le tirer d’affaire. C’était un mutilé qui s’était mis courtier. Il vendait des pièces d’identité, des faux papiers, des passeports, tout ce qu’on voulait. Il fournirait bien le nécessaire, pour sûr ! Le prix restait néanmoins à débattre et Julot s’en chargeait.

Le lendemain matin, il vint le prendre à l’hôtel. Ils déjeunèrent ensemble chez un bistrot du boulevard Rochechouart. Parmi les clients, Julot désigna tout de suite à Chouchou l’homme qu’ils cherchaient. Il était courtaud, trapu, avait une tête de Turc et une jambe de bois.

Julot l’interpella :

— Hé, Patte-folle. On le désignait ainsi.

L’homme se leva, s’assit avec eux. Mais Julot le prit à part. Sa voix devint insinuante et, sous la table, il lui fit du pied, talonnait son pilon.

— Tu vises, vieux, faut nous dégoter ça en douce. Système D, quoi ! concluait-il en riant.

— Pourquoi pas, promit le strambe. J’ai justement ton affaire, dit-il à Chouchou. Un amour de « passe-partout » qui te permettra d’aller au bout du monde si tu veux. Seulement, tu m’apporteras cinq photos et tu cracheras cinq billets.

— C’est beaucoup, risquait timidement le gosse.

— Dame ! les voyages de plaisir, ça s’paye, bougonna l’homme.

Enfin, Julot proposait de transiger à quatre cents balles.

— Si tu veux, consentit l’autre. Mais vous prenez les risques à votre charge, mes moineaux. Je fournirai l’truc et pour l’reste, bonne chance.

— C’est dit, mon pote !

Dehors, Chouchou réfléchit qu’il fallait bien en venir là, quand on veut faire le tour du monde.

— Avec le reste, tu pourras toujours essayer de t’embarquer comme manœuvre sur un raffiau quelconque, conseilla Julot.

L’idée sourit à Chouchou. Comment n’y avait-il point songé plus tôt ? Décidément, ce Julot était un garçon plein d’expédients. Un photographe de la rue Blanche le tenta.

Mais Julot dit :

— Laisse donc, chez l’forain ça coûtera moins cher.

Sur le boulevard Rochechouart, ils entrèrent dans une baraque de photographe ambulant. Chouchou voulait poser en avion, contre une toile de fond par laquelle on n’a qu’à passer la tête et les mains pour se croire dans les nues.

— Dieu, qu’t’es bête, s’indignait Julot. C’est pas c’qu’y faut.

Pour vingt francs, on lui tira cinq photos ordinaires où Chouchou montrait son minois de chérubin. Le gosse s’en procura deux supplémentaire :

— Une pour toi, une pour Louise, dit-il.

Àdîner, on se retrouva chez le bistrot. Marthe et Louise étaient là. Le strambe aussi. Chouchou lui remit les photos. L’homme sourit :

— T’inquiète plus, mon ange. T’auras ton « passe » dans trois jours.

Chouchou pensa que dans trois jours ce serait le réveillon du premier de l’an et proposait aux copains de passer ensemble la soirée.

— Oh ! oui, dirent les deux femmes.

Il leur offrit les photos qui lui restaient. Marthe mettait la sienne dans son sac. Louise regarda l’autre longtemps avant d’en faire autant. Julot l’observait du coin de l’œil. Louise rougit. Elle avait un petit air candide qui la rendait piquante. Le gamin la dévorait des yeux.

On les laissa seuls. Marthe avait un rendez-vous et Julot la suivit.

— Si nous sortions ? fit Louise au bout d’un instant.

— C’est comme vous voudrez.

Ils marchaient, ne sachant quoi dire. La nuit n’était pas trop froide. Les forains faisaient d’excellentes affaires. Il proposa de lui gagner une poupée à la loterie.

Elle acceptait, heureuse de le sentir près d’elle, avec ses yeux glauques et ses lèvres fraîches.

La roue s’arrêta quatre fois de suite sur le chiffre treize. La chance favorisait Chouchou qui gagna coup sur coup. Pour cent lots, ils choisirent une superbe poupée d’étoffe, mise comme une poule de luxe, qu’ils emportèrent avec joie. Et Chouchou montrait à Louise un bon petit couteau à fine lame qu’il avait gagné la veille.

Dans le tas, le gosse reconnut quelques types qui le suivaient. Il en eut vaguement honte et entraîna Louise du côté de Barbès.

La lumière crue des globes électriques rutilait sur les trottoirs gluants. Ils pataugeaient dans la boue des dégels imprévus, l’infâme gadoue, la chose immonde où s’embourbent les âmes, où les pieds s’enfoncent et s’impriment, comme dans l’abjection.

Àmarcher près de Louise, le gosse prenait maintenant conscience de son sexe. La nuit de Noël l’avait à jamais dégoûté de lui-même et des autres.

Alors, c’était ça, l’amour ?

Les caresses conjuguées de Maxwell et de la comédienne le hantaient, depuis, chaque soir, dans son sommeil. Toute sa chair se souvenait des premiers contacts, des premiers spasmes subis ou donnés sans distinction de sexe. Il en avait gardé le désir autant que le remords. Le goût du mâle se mêlait désormais en lui à celui de la femme. Il n’arrivait pas à dissocier ces deux sensations qui n’en faisaient plus qu’une.

Louise le tirait de là comme d’un songe, par sa seule présence…

Elle lui raconta sa vie simplement. Elle n’avait jamais connu ses parents. Orpheline de bonne heure, une vieille tante charitable la mit en pension. Quand sa tante mourut, elle dut gagner sa vie. Elle avait à peine quinze ans. Maintenant, elle en avait dix-neuf.

— Tu vois, je suis ton aînée de trois ans, disait-elle au gosse en le tutoyant.

— Jusqu’à demain, répondit Chouchou en riant. J’aurai un passeport qui me grandira sans doute considérablement.

— Un passeport, pourquoi faire ? interrogeait Louise.

— Mais pour partir… J’m’embarque ou j’m’engage dans la marine. Savez donc pas ? Julot ne vous a rien dit ?

Non, Julot ne lui avait rien dit. Et Louise préférait ne pas savoir que p’tit Pierre dût partir… Elle aimait mieux penser que Chouchou resterait à Paris, se mettrait comme elle à travailler.

— T’as pas d’ami ? demanda-t-il.

Louise baissait la tête. Elle dit comme ça :

— J’en ai eu un… Il y a six mois p’t-être, à la fête de Neuilly, un soir, j’ai fait sa connaissance. Jules et Marthe se promenaient avec lui. Je n’les connaissais pas. J’étais toute seule à regarder les baraques. Ils ont passé. Y m’ont emmenée. Charles m’a remarquée. Il a voulu monter chez moi. J’m’ennuyais, j’ai pas dit non. Ç’a duré dix jours. Y m’a quittée pour une autre, parce que je voulais pas faire le tapin… Y disait : « C’pas l’filon. »

— Oh ! la lope, frémit Chouchou.

En lui, germait soudain un sentiment protecteur pour cette Louise douloureuse. L’envie de la défendre contre l’ennemi commun. Il se sentait grandir, devenir fort, être un homme. Il eût voulu lui parler aussi de sa mère, qu’il regrettait déjà, du père Balard qui le fouettait, de Roumir et de M. Pascal…

Ses yeux glauques lui disaient :

— Et pis, tu sais, Louise, j’ai plus envie de partir, oh ! mais plus du tout. J’sais pas où j’veux aller ; j’sais même plus si j’veux quelq’ chose. Paname, c’est-y déjà pas l’tour du monde ? Et si j’restais avec toi, tu m’raconterais encore bien des histoires que j’sais pas, comm’ autrefois m’man, quand j’tais tout p’tit ?

Mais arrivés à Barbès, à la porte d’un immeuble modeste, Chouchou ne trouva que ces mots :

— Vous montez ? Bon’ nuit, m’amzelle Louise. Et l’embrassa.

⁂

Lorsque Chouchou s’étira, le dimanche d’après, il était midi.

Les yeux pleins de songes, les cheveux en bataille et la bouche pâteuse, il sentit le corps tiède de Louise qui dormait contre lui.

Cette chaleur douce, pénétrée d’effluves, acheva de le réveiller. Les souvenirs de la veille couronnaient en trombe sa première semaine d’aventures. Du réveillon de Noël à celui du Nouvel-An, p’tit Pierre se sentit précocement changé.

Son obsession de voyage s’estompait maintenant dans les vapeurs du champagne qui le grisait encore. Il aperçut dans le demi-jour son passeport qui traînait sur la table de nuit et n’eut même pas envie de le relire pour se rappeler le nom dont on le baptisait. Il savait seulement qu’il venait, moyennant quatre cents francs, d’acquérir un faux état-civil.

« Trop tard », pensait-il, puisqu’il lui restait à peine de quoi manger pendant quelques jours…

Une brûlure le tenait à la gorge. Il toussait. Louise, réveillée, constatait qu’il avait dû prendre froid. Des confettis, deux bonnets de papier rose et des surprises de cotillon, jonchaient la chambre. Tout ce qui rappelait la fête où Chouchou venait de dépenser ses derniers billets.

Il rentrait à l’aube, avec Louise qui titubait à son bras.

Elle se serrait contre lui, sous les draps, ses jambes mêlées aux siennes, toute nue, les seins pointés vers sa poitrine. Il n’osait pourtant pas s’avouer que cette première nuit d’amour l’avait déçu.

Le contact de la femme n’éveilla tout d’abord que sa curiosité. Les caresses de la comédienne, si novice qu’il fût, ne lui avaient laissé aucune initiative. Il préférait cela. Mais près de Louise inerte, il sentit tout de suite sourdre en lui une vague répugnance. Entre son désir et sa volonté, un duel s’improvisait !

Les pâmoisons de Louise lui semblaient inexplicables. Il ne se rendit pas compte qu’elles ressemblaient étrangement aux siennes…

Un long frisson lui chatouilla le dos, une décharge électrique lui parcourut l’échine, lui remplit les reins d’attente et de désir…

Que se passait-il ? Il ne comprenait plus rien à sa chair. Leur double image se reflétait dans l’armoire à glace. À les voir ainsi couchés ensemble, leurs jolies têtes accouplées sur l’oreiller, on eût facilement interverti leurs sexes.

La figure plus mâle de Louise pouvait à la rigueur passer pour celle d’un garçon. Pourtant, ils s’étaient si bien obstinés tous deux, que Chouchou, presque ivre, finit par la prendre. Les yeux clos, le gosse la chevaucha comme il put.

Pâmé, il soupirait du bout des lèvres : Roumir…

« Il divague », pensa Louise.

Deux jours après, son état s’aggrava. Il toussait lamentablement. Son front brûlait de fièvre. Louise manda le médecin, avertit Marthe et Julot. Le docteur hochait la tête :

— Congestion pulmonaire. Il vaut mieux transporter cet enfant à l’hôpital, dit-il.

Ils décidèrent de le conduire à Broca. Les économies de Louise suffirent à peine à se procurer des médicaments. Mais la note de l’hôtel restant impayée, le tenancier garda la valise et le manteau neuf.

Dans le taxi, p’tit Pierre délirait :

— On loupera l’train, criait-il, et j’m’embarque demain.

On le coucha aussitôt.

Son état n’inspirait pas d’inquiétude.

— Il s’en tirera, dit sœur Angèle. C’est jeune. Elle prit le môme en pitié.

Dans un accès de fièvre, Chouchou perdit un peu la tête, confessait tout haut sa faute.

Julot, près de lui, l’écoutait sans rien dire. Louise était partie pour revenir.

— J’ai volé, j’ai volé, hurlait-il. J’ai volé mes parents…

Mais Julot le faisait taire. Devant la mine effarée des voisins de lit, le poisse fit le malin.

— Il a le délire, expliquait-il : il croit être un voleur.

Alors les autres s’enquérirent.

— Il a donc des parents ?

— Ils l’ont mis à la porte, dit Julot.

— Tas d’vaches ! gueula quelqu’un à l’autre bout de la salle.

L’histoire aurait pu mal tourner.

« Tu pourras toujours plus crâner, mon pote, se félicitait le poisse, en regardant Chouchou dormir. Ou sinon, gare… »

Au bout de dix jours, il allait mieux. Sa convalescence fut une chose douce, pleine des chatteries de sœur Angèle et des oranges juteuses que lui apportait Louise. Il les suçait avec délices, en les respirant longtemps.

Louise lui tenait les mains, le baisait sur le front. Il occupait son cœur, comblait maintenant le vide si triste de sa vie.

Elle jouait à la poupée, bien qu’elle ne l’eût jamais fait jadis, se sentait heureuse même qu’il fût si frêle, afin de mieux le protéger. Ainsi commença l’histoire de sa chair.

De son premier amant, Louise gardait encore l’aversion du mâle. Son contact brutal n’avait pu qu’émouvoir ses sens, mais non les assouvir.

Le corps velu de l’homme lui répugnait. Elle rêvait d’une peau douce comme la sienne, d’un corps lisse et blanc, qu’elle aurait caressé comme du marbre poli…

Lorsque Chouchou, enfin guéri, quitta l’hôpital, elle refusait pourtant de l’installer chez elle. À Marthe qui l’interrogeait, elle répondit :

— Oh non, que dirait ma pipelette ?

Chouchou s’asseyait tout seul, le soir même, au café de l’Époque, où Louise viendrait le retrouver.

— Un jus, commanda-t-il.

Il mit la main dans sa poche et en retira trois francs — tout ce qui lui restait.

Pour vingt « ronds », il acheta des « bleues » qu’il se mit à griller avec volupté. Sœur Angèle lui avait dit, comme il quittait le matin l’hôpital :

— Surtout, ne fumez plus avant longtemps, mon p’tit.

Mais bah, il se moquait bien de l’ « hosto », à présent qu’il était libre. Il tirait de grosses bouffées qui lui déchiraient la poitrine. « Question de crâner », songeait-il. Il se sentit faible et buvait son jus par petites gorgées. Sans avoir faim, il pensait que ça viendrait. Le souvenir de Saint-Germain et de la rue Au Pain le harcelait. P’tit Pierre devinait bien que s’il n’avait pas encore été appréhendé, c’est que sa mère ne devait avoir rien dit et que le père Balard préférait le silence au nouveau scandale.

Le front dans les mains, il revit la gare et ses palabres aux camarades, le parc et la terrasse et la forêt en marche qui semblait le poursuivre…

Justement Louise entra, suivie de Julot.

— Tu sais, disait-il, t’as d’la veine. J’ai parlé de toi au père Biche, l’patron du Poiss’ d’Or, c’est convenu : tu partageras ma « tôle ». Y a d’la place. On se gênera pas. Le plum’ est large.

— Oh ! j’aime pas ce patelin, j’te remercie, fit Chouchou en rougissant, gêné de l’offre.

— Répète-le pas : tu s’rais d’la cloche, rétorquait le poisse.

— Jules a peut-être raison, lui dit Louise. Dans l’état où tu es, dame, tu n’as pas l’embarras du choix.

— J’peux pas, j’peux pas, c’est un’ sale boîte, gémissait le gosse.

— T’es maboule, non ? Et Bijou donc, qui y loge depuis dix ans. Elle ne s’en plaint pas, tu sais…

Àbout de ressources, Chouchou dut s’incliner. Il irait coucher au Poiss’ d’Or, pourvu que ce fût avec Louise.

— Impossible, dit Julot, rapport à Marthe, qui couche dans la chambre à côté de la mienne. Mais Louise finira bien par rappliquer un jour, s’pas ?

— Qui sait, fit-elle, songeuse.

Ainsi Chouchou prit possession, dès le soir même, de son nouveau gîte. Dans cette rue étroite et sombre de l’Élysée-des-Beaux-Arts, l’enseigne du Poisson d’Or éclatait en lettres lumineuses.

C’était une vieille bâtisse grise, que les clients désignaient vulgairement le Poiss’ d’Or et dont la plaque ajoutait pompeusement : « Hôtel meublé - Confort moderne. »

Dès le seuil, il y régnait un air bizarre qui n’allait pas sans mystère. Le jour, quelques persiennes s’entre-bâillaient à peine, la plupart restaient closes. Parfois, un peu de linge, une paire de bas ou de chaussettes sales, séchait aux fenêtres. C’était tout.

Àdroite, en entrant, au rez-de-chaussée, il y avait la loge. Et dans la loge il y avait un homme. Cet homme s’appelait M. Biche.

Il s’y tenait toujours. Du matin au soir, et le plus souvent, du soir au matin. Il lisait son journal ou quelque ciné-roman dont il tournait les pages de ses gros doigts boudinés.

Chaque fois que la porte d’entrée s’ouvrait, il regardait tranquillement par-dessus ses besicles rondes, où lui poussait une taroupe, et saluait le client d’un sourire discret, tandis que le garçon d’hôtel le cueillait au passage…

M. Biche avait aussi des pensionnaires. La principale et la plus âgée de ces demoiselles, c’était naturellement Bijou. Parfois, elle le remplaçait dans sa loge, après la fermeture du Clair-de-Lune. Elle prenait place alors dans le grand fauteuil, près de la table. Des fleurs artificielles séchaient dans une potiche. Elle dépouillait ses mitaines blanches, tirait de son sac un vieux petit livre et se mettait gravement à le feuilleter ; c’était une bible délabrée.

De temps à autre, ses yeux fatigués de lire toujours la même histoire se tournaient volontiers vers la cheminée. Sur une planchette dorée brillait la médaille militaire de M. Biche, entre un portrait du maréchal Joffre et une vieille photographie qui témoignait encore de ses propres charmes…

Dès qu’elle vit entrer Julot et Chouchou, ce soir-là, elle ferma sa bible et rouvrit les yeux :

— Entre donc, p’tit, viens m’dire bonsoir. Et Chouchou fut content de revoir, à cette heure, sa bonne figure désuette qui le rassurait un peu.

— Alors, c’est-y-vrai, disait-elle, te v’là des nôtres ?

— Faut bien, mam’zelle Bijou, pisque je n’sais plus où aller. J’peux pourtant pas coucher sous les ponts.

— Non, non, p’tit, j’te comprends. Tu ne s’ras pas gênant en attendant.

— Oh ben, interrompit Julot, y f’ra comme nous autres, quoi !

Il clignait de l’œil à la vieille et montait dans sa chambre.

En sortant, il dit à Chouchou :

— Tu viendras quand tu voudras ; c’est au troisième, la chambre 15.

Bijou fit asseoir le gosse :

— Tu n’as rien à craindre, dit-elle, y a pas d’sots métiers. Laisse-toi faire, tant qu’t’es giron. Regarde Nénesse et le p’tit Dédé et la Chouquette qui gagnent de si bonnes soirées à faire l’truc.

Chouchou baissait les yeux :

— Ça vaut mieux que d’voler, continua la vieille. Et pis tu finiras par dégoter c’qui t’faut.

« Après tout, j’peux bien en tâter, se disait le môme en grimpant au troisième, pisque ça rapporte. Quand j’aurai l’pognon, j’me débinerai. »

L’idée de voyager ne le quittait plus. Il ne désespérait pas. Mais d’être libre et seul à Paris lui paraissait déjà un avantage énorme. La place Pigalle, le boulevard Rochechouart et la station Barbès devenaient les étapes, les escales nécessaires d’un itinéraire futur.

Et si les arbres secs du boulevard manquaient de singes et de bêtes sauvages, par contre les aventures le guettaient de toute part.

Lorsqu’il poussa la porte du numéro 15, Marthe et Julot s’embrassaient dans le lit.

Chouchou voulut sortir :

— J’vous dérange, fit-il.

— Mais non, ballot. Viens donc t’pieuter. On n’attend qu’toi pour roupiller.

Il faisait froid. Le gosse se dévêtait près de l’armoire, gardant pudiquement sa chemise.

— Saque donc ta limace, commanda Julot.

Et quand il fut nu :

— T’es bien roulé, s’ébaudissait Marthe. Viens t’pager.

Ils lui firent de la place entre eux. Leurs mains avides le caressaient déjà. La fille prit sa bouche. Le poisse fit l’obscurité. Ses bras musclés l’étreignirent.

— Lâche-moi, supplia le gosse.

D’un coup de reins, Julot s’insinuait doucement dans la chair fraîche.

— Lâche-moi, répéta Chouchou.

— Lâche-le, mais lâche-le donc, saligaud, insistait la fille, fais-lui pas d’mal ! Écoute-le râler…

Mais c’était de plaisir.

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