IV
Minuit, sous la brume bleue des becs de gaz, place Pigalle. Aux abords du métro et près de la station d’autobus, c’est un va-et-vient continu d’éphèbes à casquettes plates et de poisses à cols relevés.
Ils ont les joues roses, mais ce n’est pas seulement de froid, et des lèvres rouges comme des cerises. Ils ont aussi des yeux curieux et brillants qui piquent comme des pointes d’épingles. Ils s’accostent, causent à mi-voix et fument un éternel mégot, en épiant les passants.
Àl’approche de certaines ombres, connues d’eux, ils se dispersent en silence. Les forains sont partis. Le trottoir est à eux.
La prostitution des deux sexes commence. Les filles gardent de préférence les angles, les coins de rue, les carrefours. Elles ne se mêleront jamais à leurs frères, les mauvais garçons. Il s’établit entre eux de louches connivences. Pour les uns et les autres, il existe un code, un sens interdit de circulation — afin de ne point se gêner mutuellement.
Marthe et la grosse Margot causaient :
— C’est dégueulasse, disaient-elles.
« Ils » ont leurs « théières » pour se rencontrer et chercher fortune. Et nous n’avons même plus nos cafés. Ça t’nait lieu de vespasiennes.
Elles regardaient, ces filles de joie, les anormaux, leurs frères, leurs compagnons de misère et de vice, déambuler sur la chaussée d’en face.
Voici Dédé qui n’a pas quinze ans et porte encore des culottes courtes — spécialité des petits vieux bien propres. Sa mère fait le tapin sur l’autre trottoir et le surveille de loin. S’il ne rapporte pas, tout à l’heure, le gain de sa soirée dans l’affreuse chambre d’hôtel, elle va le mettre à la porte et l’enverra coucher dehors. Voici Bouboule qui le pilote et Gaby dont les cheveux ondulent comme du blé mûr. Voici Bobette ou la Chimère, voici René qui dit « ma chère » et se tortille comme une anguille. Voici Nénesse, qu’on appelle aussi « la belle Otero ». Et c’est encore Jeannot, c’est-à-dire « Becfigue », à cause de son museau pointu. Et le Rouquin qui tient toujours les mains dans ses poches et vend de la « coco ».
Et puis voici l’Algérien, ce grand sidi, qui marche avec sa cour : tout un petit monde de « mon-z-amis », d’apprentis bouchers ou « louchébems », aux joues rouges qui sentent la viande fraîche, de mécanos, mitrons, chasseurs ou télégraphistes en mal d’emploi, qu’il recrute au hasard de ses pérégrinations et place au gré de sa clientèle et qu’il traîne après lui, vêtus de pantalons trop courts et de vestons trop larges.
Un sergent de ville regarde sans voir, indifférent, le troupeau qui passe. Ce grouillement grossit, s’agite et se trémousse à la sortie du Moulin-Rouge et des cinémas.
Mais, les samedis soirs, la concurrence est plus grande. Il y a d’abord les gigolos très chic, les fils de famille très « smart », les « tantes » élégantes des boulevards et des boîtes de nuit qui viennent faire la retape à Montmartre, après le dancing. Et puis aussi les vulgaires tapettes de Sébasto et de Montparnasse. Les petits soldats, les « gribiers » costauds, qui vous suivent pour une thune, et les cols bleus, les marins en bordée, aux pantalons gonflés de vent, les beaux gars de Bretagne qui balancent gravement leurs hanches pleines comme des valves et dont la peau et les baisers vous ont un goût de hareng-saur.
Alors, on se défend tant qu’on peut. On crache à trois pas devant « la grande Marquise », fils de noblesse cosmopolite, on se retourne menaçant sur l’étudiant en goguette et le joli potache qui ne sont point pressés de rentrer…
— C’est-y pas malheureux, soupirait Marthe, de voir tous ces jeunots s’flairer l’cul ? Pourvu qu’ça s’continue, y en aura bientôt plus pour nous.
Margot n’était pas de cet avis.
— Y en a encore pour tous les goûts, dit-elle.
C’est à cette promiscuité que Chouchou, tous les soirs, demandait depuis deux mois sa pitance. Il était même allé assez vite en besogne. On le connaissait maintenant de la place Pigalle à Barbès. Ses camarades semblaient jaloux de le voir ainsi à l’œuvre. Il s’accaparait facilement tous les michés sérieux. Quelques-uns eurent le béguin, lui firent des cadeaux. Il eut bientôt un nouveau complet, fait sur mesure, qui moulait à souhait ses formes gracieuses.
Il s’offrit un bracelet-montre, une pochette brodée et deux cravates voyantes.
Même qu’il ne couchait plus dans la chambre de Julot. Il avait la sienne, le 13, au troisième, où M. Biche, enchanté de son petit pensionnaire, fit monter quelques meubles accessoires : une table ronde, un vieux fauteuil, une gravure galante. Les « passes » de Chouchou lui rapportaient environ cinquante francs par soir. La moyenne était bonne. Jamais aucune de ses pensionnaires femmes ne lui valut pareille aubaine. C’était sérieux. Julot y trouvait son profit, puisqu’il touchait une prime que le tenancier défalquait du prix de sa chambre, toutes les semaines.
La clientèle de Chouchou se composait de rupins qui ne marchandent pas d’ordinaire le prix d’une chambre « à la nuit ». Généralement on le leur doublait. Ils ne discutaient point, laissaient un bon pourboire au garçon qui tendait les serviettes et refermait la porte.
Un soir, au Clair-de-Lune, Chouchou revit Maxwell. Il emmena le gosse, tout heureux de se retrouver dans son atelier. Que de chemin parcouru en quelques semaines, pensait Chouchou qui se déshabillait…
Lorsqu’il fut couché sur un lit bas, couvert d’une peau de tigre, à ses pieds, Maxwell disait :
— Tu es beau comme un jeune dieu, Pierre ! Tu seras mon modèle et poseras pour l’Éros que je suis en train de composer.
Puis, se parlant à lui-même :
— Oui, ce sont bien les cheveux, la nuque, les épaules, les poignets, les genoux et les chevilles que je cherche ! reprit le peintre. Voici les cuisses, les fesses joufflues et callipyges et le râble adorable et le bassin en forme de lyre ! Jadis, au temps d’Adonis, on t’eût tressé des couronnes de myrte, de narcisses et de roses, on t’eût élevé peut-être une statue au pied de quelque autel. Mais aujourd’hui, Chouchou, tu recevras seulement vingt francs par séance et tu paieras l’autobus.
Le prix sourit à Chouchou qui s’inquiétait déjà :
— Combien de fois par semaine ?
— Trois, dit le peintre.
La comédienne n’était pas là. Ils s’aimèrent tout seuls. L’artiste trouvait à sa chair un goût de pêche mûre, la mordait à belles dents, comme un fruit délicieux.
Ils se revirent régulièrement. Chaque fois le gosse recevait une cravate, une vieille chemise, quelque paire de chaussettes, outre ses vingt francs de pose. Maxwell s’attachait à lui, essayait de l’intéresser à la lecture, lui prêtait des livres.
Mais le gosse vendait le tout au fur et à mesure pour se procurer de l’argent. Puis, il se fatigua de poser, cessa d’aller chez lui.
Parfois, Louise venait le chercher au Poiss’ d’Or. Ils sortaient ensemble. Chouchou payait le cinéma, Louise une boîte de cigarettes anglaises. Un soir, comme il toussait encore, elle dit :
— Faut t’soigner. Ne plus fumer. Ça finira par sentir le sapin, mon Chou.
Non, il ne se soignait pas, c’est sûr, et maigrissait de plus en plus. Les « passes » nocturnes se multipliaient. Il en fit jusqu’à trois, quatre en une nuit. Et il y avait, en outre, les clients exigeants et les michés passionnés qui l’esquintaient. Les sadiques et les vampires qui le vidaient.
Ses réveils étaient pénibles, souvent atroces. Sa chair meurtrie, flétrie, se marbrait de bleus, de suçons pourpres et d’ecchymoses. Ses membres gourds se fussent cassés comme du verre. Tout son corps était las. Il avait le cafard…
Alors, il pleurait doucement. Ça le soulageait. Mais le démon de l’aventure le tentait, le reprenait tout entier à la tombée de la nuit. N’ayant pu satisfaire ses goûts de voyage, il s’étourdissait à chercher de nouvelles connaissances, à voir de nouveaux visages, à faire causer le plus possible de gens. Une nuit, un marin montait chez lui, une brute épaisse, et le tatouait. Ce fut, sur le bras gauche, un phallus qui s’érigeait avec deux petites ailes — une de chaque côté — comme un symbole.
Le môme se laissa faire, indifférent désormais à ce qui pouvait lui arriver. Il sembla même tirer quelque volupté de l’infâme flétrissure. Les voluptés, il voulut toutes les connaître et torturait sa chair pour en tirer de nouvelles.
Ceux qui payaient le mieux ne furent pas toujours ses amants préférés. Il s’attachait à ceux qui savaient lui procurer une jouissance inédite, inconnue, provoquer des sensations curieuses par des pratiques exotiques, des mœurs bizarres, des corruptions sauvages et cruelles.
Leurs caresses s’imprimaient en lui, à jamais. Ceux-là, il ne pouvait les oublier et lorsqu’il les rencontrait, longtemps après, sur le boulevard, il les suivait pour rien, pour le plaisir, n’importe où, comme un chien.
Mais si Louise s’offrait, une nuit de chômage, il ne refusait pas. Il montait avec elle, heureux de prouver à M. Biche, à Julot, et même à Biquet, le garçon d’hôtel, qu’il s’intéressait encore à la femme.
— C’est ma poule, disait-il fièrement.
M. Biche le regardait de travers.
— C’est pas sérieux, finit-il par lui répondre un soir. Tu deviens fainéant. Chouchou haussa les épaules.
— Et si j’en pince, moi, m’sieur Biche ?…
Les nuits d’amour de Louise lui étaient une sorte d’évasion. Il se déshabillait à la hâte, se jetait goulûment sur elle, gourmand de ses lèvres. Ils s’étreignaient…
Soudain, Louise changeait d’attitude. Elle prenait un air farouche, presque mâle, qui le désemparait.
Il sentait alors lui courir au bas des reins le même frisson qu’avec les hommes. Louise le retournait vivement. À califourchon sur lui, elle le serrait passionnément, lui murmurait à l’oreille en y dardant sa langue :
— Laisse-moi faire le p’tit jockey, mon chéri…
Mais il la repoussait rudement :
— De quoi, te v’là un mec, maintenant ?
— N’es-tu pas ma p’tite fille ? disait-elle après, en l’embrassant.
Il en pleurait parfois de rage, le lendemain. D’ordinaire c’était Biquet, le garçon d’étage, un beau gars plantureux et fleurant bon la campagne, qui recevait ses confidences.
— Y a plus d’femmes, soupirait-il, c’est des vaches !
Riquet venait le surprendre souvent la nuit, après la dernière « passe ».
Assis tous deux sur le lit, ils grillaient des cigarettes anglaises que Chouchou tirait ostensiblement d’un joli étui en fausse écaille barboté dans la poche d’un client novice.
— Elles sont bonnes tes « sèches », opinait Riquet d’un air convaincu.
Ils se racontaient, l’un à l’autre, les menus faits de la journée.
— Dans l’après-midi, vers le tard, une belle inconnue était descendue de taxi avec deux jeunots très bien, dont l’un portait encore son uniforme de collégien. Riquet les avait introduits au numéro 7.
— Sais-tu pourquoi ? disait-il à Chouchou ; parce qu’on peut mieux r’garder par l’trou d’la serrure.
La dame s’fout à poil sur le canapé. Les deux gigolos en firent autant, s’mettent à la p’lotter. Puis, Madame exige d’eux quelque chose que je ne parvins pas à comprendre. Les deux mecs n’voulaient rien savoir, y rouspétaient. Enfin, le plus grand, bousculait l’autre sur l’page. C’était l’potache qui trinquait. Mais ils riaient tous deux pour exciter la bonne femme, hein. Alors, c’t’ gonzesse, hein, un doigt sur la mèche, hein, les regardait longtemps, avec des yeux fous. Oh là, là. Ah, mon vieux, et pis mon vieux, d’un bond, hein, elle cavala d’sus. Elle les suçait partout, jusqu’à la plante des pieds, hein. C’est à croire qu’c’est bon comme du sucre d’orge, hein. Et pis, mon vieux, y se sont si bien mêlés tous les trois que je n’reconnaissais plus personne. Et l’plumard, c’te ferraille hein, geignait et grinçait sous l’couple à trois têtes. En s’en allant, la gonzesse m’a encore donné cent sous de pourboire. Oui, mon vieux, des gens d’la haute, des rupins, quoi.
Une autre fois, c’était l’histoire d’un curé suivi d’une petite fille.
— Une môme de quatorze ans, hein, bien roulée, continuait Riquet. Il les fourra au numéro 7 bien entendu. L’curé, hein, fit d’abord asseoir la gosse sur ses genoux, tu vises comment… Pis le v’là qui la met à plat sur l’bord du lit hein et r’lève ses frusques à la môme. Y sont juste en face d’la serrure. Bon sang, j’vois tout. Y r’trousse aussi son froc jusqu’aux reins, hein, et tient dans sa main queq’chose de rouge et d’enflé comme une tomate. Tout à coup, j’ m’baisse, hein, car y m’semble que l’frocard fixe obstinément l’trou de la serrure.
En m’relevant, j’vis plus rien : son tricorne était sur la clef…
Chouchou, parfois, lui donnait la réplique. Il racontait sa vie depuis trois mois. L’imagination fantasque du gosse coudoyait ici la vérité.
Il dit, comment deux hommes bien mis, « deux mecs très chic », l’avaient un soir « embarqué » pour le conduire avec eux dans « la maison des masques », un « clac », où tout le monde est masqué.
Un grand immeuble, avec un escalier à tapis rouge, des chambres tout en glaces où l’on se regardait de la tête aux pieds et des meubles dorés, des lits moelleux et bas où des couples forniquaient en public.
— Oui, mon pote, ils faisaient l’amour devant tous les autres, gy !
Tu parles, s’ils devaient s’rincer l’œil sous l’masque. Y en avaient qui regardaient seulement, les « voyeurs », hein. Y en avait aussi qui s’foutaient à poil dans l’vestiaire, hommes et femmes, et pis qui s’baladaient pour faire la paire. Tu pouvais t’promener d’une salle dans l’autre, pas d’chichis. Personne n’ t’empêchait de faire tes p’tites saletés. Moi, une poule en liquette me propose : « Viens, mignon, qu’elle m’dit », et pis sans m’laisser l’temps d’répondre, elle m’baisse l’froc et nous roulons ensemble sur un divan. Des types, tout autour, nous r’gardaient faire…
— T’as pas eu honte ? interrogeait Riquet.
— D’quoi donc, pisque j’avais l’masque, s’étonna Chouchou.
Mais Riquet penchait la tête. Cette orgie quotidienne l’écœurait à la fin.
— Tout ça, c’est dégueulasse ! ronchonna-t-il : j’aime mieux fiche l’camp ch’nous, dans not’cambrousse.
— T’en fais pas : c’est partout pareil, conclut Chouchou philosophiquement.
Riquet le regardait sans comprendre… Il y avait en lui une sourde révolte qui grondait depuis longtemps. Fils de laboureur, de paysans honnêtes, il était venu à Paris chercher du travail, comme tant d’autres qui désertent la terre, la bonne terre grasse et nourricière, le ciel bleu, la charrue, la moisson ! « Sales bêtes, songeait-il vaguement, s’ils savaient… »
Et de le sentir ainsi près de lui, ce beau gars bien planté, au corps doré comme un bronze, aux yeux noirs, plus noirs que des olives, Chouchou, une nuit, en eut envie…
Non encore dessalé à dix-huit ans, malgré la place Pigalle, Julot, M. Biche et le Poiss’ d’Or, lui parut être une qualité rare, et comme il désirait lui-même pour la première fois, cela stimula son désir.
⁂
Une autre fois, Riquet vint tirer Chouchou de son lit. En chemise, il le suivait jusqu’au quatrième, sur la pointe des pieds.
Riquet s’arrêta devant le numéro 25. C’était une des plus petites chambres de l’hôtel, la dernière, au fond d’un couloir obscur.
— Regarde, fit-il.
Par la serrure, le gosse aperçut Bijou vêtue d’un vieux peignoir à ramages, sans perruque, agenouillée devant une chaise, auprès de son lit. Elle avait les yeux tournés vers un crucifix cloué au mur, sur un cadre de velours rouge, et priait. Des larmes coulaient le long de ses joues blêmes et son crâne chauve brillait sous l’ampoule.
— Elle est donc folle, murmurait Chouchou.
— Non, c’est p’ t’être une sainte femme, la mère Bijou, pisqu’elle prie l’bon Dieu, objectait Riquet. Même qu’elle porte un scapulaire sur l’dos.
Ils redescendirent l’escalier en pouffant de rire.
— Enfin, comment vit-elle, cette typesse, demandait Pierre. Ça doit bien manger, tout d’même. Qui lui paye sa piaule ? c’est pas les michetons, j’pense.
— Chut, on dit qu’elle est d’la rousse, mon vieux, hein, et pis l’patron et le Julot aussi. Mais avec ça, qu’tu n’savais pas, hein ? Tu n’piges donc rien ? Ça n’ l’empêche pas d’se saoûler, la vieille. Elle s’coule tous les soirs deux litres dans l’bide. J’en sais que’que chose, pisque c’est moi qui les apporte d’chez l’bistrot…
Àla réflexion, Chouchou se rappelait maintenant certains faits. Il y avait eu récemment des descentes de police un peu partout. Comme il s’inquiétait un jour auprès de Julot, le poisse lui avait répondu :
— Frappe-toi pas, chez nous y a rien à craindre. Et Julot prit un air confidentiel.
Serait-ce donc que le Poiss’ d’Or se trouvait immunisé ? Et pourquoi ?
Tant mieux, après tout, s’ils « en sont » tous trois, pensa Chouchou. Il en augurait une mystérieuse protection. Car on ne sait jamais…
Mais si, d’autre part, le poisse s’avisait de lui jouer quelque mauvais tour ?…
Enfin, on verrait bien. Il n’avait qu’à se tenir sur ses gardes.
Sur le conseil de Julot, Chouchou désertait parfois la place Pigalle et ses alentours immédiats, ce que Bijou, à ses heures d’ébriété, appelait en plaisantant avec humour : « la foire aux fesses ! »
Il descendait alors les grands boulevards, se confinait à la Madeleine. Les « théières » rendent mieux. La clientèle est plus choisie. Les riches étrangers sont plus fréquents et plus généreux qu’ailleurs. La proximité des grands centres, dirait-on, leur en impose. Et puis, il commençait à se méfier du boulevard Rochechouart et de Pigalle. Quelques « barbeaux » lui en voulaient. Il devinait qu’on le jalousait. La haine du trottoir est terrible. Elle est faite de boue, de sang, de délation. Il travaillait moins, de crainte de leur déplaire.
Tandis qu’autour de la Madeleine on l’ignorait encore, dans le monde spécial de ses pairs. Et il s’effaçait. Il attendait patiemment la bonne fortune, l’aventure qui ne manque jamais de se présenter.
Un soir, dans une « théière », quelqu’un se pencha de son côté…
C’était un jeune homme de mine agréable et correctement vêtu. Il fit signe à Chouchou de le suivre. Connaissance faite, ils se dirigèrent vers un hôtel de la rue Godot-de-Mauroy.
Une heure plus tard, le jeune homme confiait au gosse :
— Ne voudrais-tu pas être des nôtres ? Je suis de la « rousse », tu m’entends. Tu es beau, plaisant, débrouillard, tu pourrais aussi servir d’indicateur. Si tu acceptes, j’en parlerai à mon chef : gy ?
Mais comme Chouchou pâlissait :
— N’aie pas peur, reprit-il, je ne te veux aucun mal. C’est une proposition que je t’ai faite…
Quant au reste, rassure-toi, « j’en suis » autant que toi.
— Merci quand même, répondit Chouchou, je réfléchirai.
Il lui donna rendez-vous et le manqua. Cette « combine » policière lui répugnait. Il ne comprenait point que l’on pût vivre en marge de la société et servir à la défendre.
« Puisqu’ils nous font la chasse, songeait-il, qu’ils se débrouillent tout seuls ». Malgré tout, il voulait avoir le courage de son opinion, celui de son abjection, en tirait même secrètement vanité.
Son vice, il le savait lourd à porter, difficile à cacher, et que de l’étaler est plus dangereux encore.
De jour en jour, d’une nuit à l’autre, il s’enrichissait ainsi des expériences de la veille. À l’infâme métier, s’illuminaient en lui des recoins ignorés de son intelligence.
Qu’il le voulût ou non, l’exercice quotidien de certaines fibres de sa sensibilité et la fréquentation d’hommes toujours nouveaux, d’âmes toujours imprévues, développait progressivement ses facultés d’observation. Le flair du policier n’a souvent pas de meilleure genèse. Les petits gueux, les prévenus de la Roquette, sont parfois des limiers étonnants. Et certaines institutions policières le savent bien, qui souvent offrent à ces petits dévoyés, en échange de leurs talents, un étrange moyen de se réhabiliter !
Chouchou découvrait de manière précise un vaste et subtil filet tendu entre la société et les « hors-la-loi », avec la complicité de ses semblables.
Il flaira peu à peu l’hypocrisie des plus vils exploiteurs du Vice et sentit quelque fierté à démasquer des êtres qu’il pensait être descendus plus bas que lui-même !
« Ils vendent les autres pour s’assurer l’impunité », pensait-il maintenant, en se méfiant des copains.
— Ballot, lui dit Julot un jour, ça t’fait des rentes et pis t’es sûr au moins qu’on t’foutra la paix.
Mais non, Chouchou ne se ravalerait point ! Il vendait seulement son corps. Son âme, il la gardait. Et, dans le don qu’il faisait de sa chair, il y avait la volupté. Il en donnait, mais il en recevait. Il se battait à armes égales dans le duel de l’amour et n’eût pour rien au monde frappé son amant, fût-il celui d’une heure, dans le dos ! Un sentiment instinctif de reconnaissance le liait indissolublement à tous ceux qui l’avaient possédé.
Le vol même lui parut peu de chose en regard de l’acte de trahison. En lui se révoltaient des restes d’ange et de pudeur chevaleresque. L’énormité de l’appareil judiciaire lui apparut dans toute son horreur. La comédie nocturne des boulevards ne fut plus à ses yeux qu’un attrape-nigauds, la théorie des tantes dans les « théières », un sourd complot. Les « truqueurs » des deux espèces, lui devinrent également odieux.
Alors, il détailla plus longuement désormais ceux qui lui faisaient l’invite d’amour. Les visages du Vice finirent par se multiplier, par se dédoubler.
Il y a ceux qui en vivent, il y a ceux qui en meurent, se répétait tristement Chouchou. Car il ne venait pas que des professionnels, au Poiss’ d’Or. Il y venait aussi des petits jeunes gens honnêtes, de jeunes ouvriers, de jeunes employés trop pauvres pour se payer une femme et qui s’en tirent comme ils peuvent, parce que ça ne leur coûte rien du tout et que ça peut même rapporter…
Mais ceux-ci ne demandent jamais rien, Chouchou le savait, ils viennent là pour le plaisir, prennent ce qu’on leur donne et parfois y retournent. Leur mine est modeste et leur mise décente. Ils arrivent timidement et repartent de même. Au fond, Chouchou les respectait. « C’est plus comme nous », s’avouait-il. Il réprouvait alors sa conduite. Mais ses remords duraient peu. D’ordinaire, il évitait même d’y penser. Pourvu que sa présence au Poiss’ d’Or lui procurât de quoi payer sa pension au vieux Biche et le prix d’un bon repas par jour, il se fichait du reste.
Il gagnait encore assez pour s’acheter des chaussures (comme on use ses semelles, à faire ce métier-là !) et aller au cinéma deux fois par semaine avec Louise. Par ailleurs, ses goûts n’étaient pas fastueux. Ils se bornaient à quelques parfums, dont il faisait un usage immodéré, quelques cravates de couleurs criardes, des petits bâtons de rouge et des boîtes de poudre rose. Le fard ne convenait d’ailleurs point à son teint naturellement vif. Sous ses joues vermillonnées, il paraissait parfaitement ridicule.
Louise, ironique, lui ayant dit en passant : — Tu n’finis plus d’rougir, pauv’ Chou, il le supprima.
Le seul luxe de Chouchou, c’était sa générosité… Il donnait ou partageait tout ce qu’il possédait. Parmi les petits malheureux du boulevard Rochechouart, les réprouvés du boulevard Barbès, d’aucuns vivaient presque à ses dépens. Certains mômes, qui n’avaient rien pour plaire et qui ne savaient guère s’y prendre, excitaient tout particulièrement sa pitié. Par les jours de grand froid, les nuits de gel, où la mouise est plus dure, et qu’il avait des sous, il les couchait à trois ou quatre dans une chambre du Poiss’ d’Or, après leur avoir payé la soupe.
— C’est nuit de crèche, disait-il.
Il lui arrivait même de faire une « passe » de plus pour leur en partager le gain. Et un soir il fit monter chez lui un pauvre petit hère en guenilles qui grelottait, pour l’habiller confortablement d’un vieux complet que l’ami Maxwell lui avait donné.
Mais tout cela devait être fait en cachette, à cause de Julot et de Bijou. Celle-ci le grondait :
— T’est trop poire, mon garçon, disait-elle. La bonté ne te conduira à rien. La bonté aussi est un luxe, un luxe de riches ! Dans not’pauv’ monde, tout luxe est inutile, méprisable même. Ceux que tu soulages s’ficheront de toi, et les autres te jalousent…
De jour en jour, Chouchou devenait plus triste, dépérissait davantage. Ses velléités de voyage lui revenaient, parfois. Il gardait la nostalgie de tout ce qu’il voulait vivre et qu’il était sûr maintenant de ne jamais connaître. Mais il conservait, dans le vertige qui l’emportait, sur la pente fatale qui l’entraînait, toute sa lucidité.
Il ne se faisait certes plus d’illusion sur lui-même. Le tour du monde, ç’avait été simplement pour lui le tour de la place Pigalle.
Là, ses espoirs étaient venus sombrer, là devait s’ébaucher et finir la folle aventure, le beau voyage dont il avait rêvé…
Et Chouchou commençait à comprendre — trop tard peut-être — que le voyage de la Chair est le seul dont on ne revienne pas.
⁂
L’hiver s’en fut. C’était déjà le printemps. Les arbres du boulevard eurent de jeunes feuilles et des pousses vertes. Et les pensées de Chouchou reverdirent aussi.
Le remords pourtant le traquait, mais il ne voulait pas en convenir, ni l’entendre, et le laissait traîner derrière lui, comme son ombre. Il y eut les beaux jours lumineux, après les temps gris et les frimas. Les grandes heures bleues, traversées de lumière, où l’on fait de si bons, de si gais déjeuners de soleil. Il y eut les nuits tièdes et parfumées, les nuits cloutées d’étoiles, les clairs de lune chers aux couples enlacés qui passent fièrement dans la foule, sans jamais se cacher, ivres de jeunesse, d’amour sain, d’amour pur, de cet éternel et divin amour qui chante et qui rayonne !
Il y avait la joie de vivre et de renaître dans les branches qui bourgeonnent, dans les fleurs qui éclatent comme du bonheur… Il y avait sur le fleuve de grandes péniches qui s’en allaient comme de lourds cercueils tout chargés encore des rêves morts de l’hiver…
Et Chouchou pense à Louise qu’il va chercher à l’atelier. Elle est surprise de cette visite inattendue, car d’habitude c’est elle qui le relance au Poiss’ d’Or. Elle s’inquiète : serait-il malade ? Car « son » gosse maigrit, il est pâle et il tousse.
Ses joues se creusent lentement, et c’est Louise qui, maintenant, doit saisir le bâtonnet de rouge, lui « refaire une beauté » sur les deux petites lunes roses qu’il a de chaque côté. Sa toux est sèche et rend un mauvais son. Louise hoche la tête :
— Nous retournerons consulter Sœur Angèle, dit-elle, qui t’avait pourtant bien recommandé de ne plus fumer.
Chouchou jette son mégot.
— Je commence à pourrir : après l’âme, le corps, fit-il en souriant.
Le gosse essayait de paraître un homme, le singeait sans y parvenir, prenait une allure crâne et un ton canaille.
Pourtant, cette claire matinée lui mettait un peu de soleil dans l’âme. Il se sentait devenir meilleur, en appétit de bonnes résolutions. On eût dit que les mois de débauche dévalaient avec les péniches, fuyaient pour ne plus revenir, à la dérive. Le passé marchait bien derrière eux, mais il ne tournait pas la tête.
Àcette heure, il n’y avait plus que Louise, une femme, à ses côtés. N’arrivant pas à l’aimer sexuellement, il s’appliquait à la chérir tendrement, d’un amour inquiet et puéril. Ce passe-temps lui refaisait une virginité, une santé morale. Comme les autres garçons de son âge, il était fier de se promener ainsi au bras d’une femme bien à lui et de se donner un petit air d’amoureux plein de fatuité.
Il disait à Louise :
— J’fais pas de différence entre « tézigue » et une frangine.
Il parlait « poisse », d’un accent affecté qui amusait Louise.
De les voir se tenir par la taille, les passants se retournaient gaiement sur ce couple charmant qui fleurait si bon le printemps.
Ils eurent faim :
— Si nous mangions, proposait Louise. Plus loin, ils s’attablèrent à la terrasse d’un marchand de vin, quai de Javel.
On leur servit une mauvaise friture de goujon et du vin blanc.
Louise mangeait d’excellent appétit, montrait ses dents blanches et ses gencives roses.
Chouchou ne toucha sa fourchette que du bout des lèvres, mais en revanche il fumait sans répit. Le vouvray le grisa. Ils chantaient tous deux à tue-tête, et de rire à pleines dents.
Non loin, un pêcheur tirait sa ligne : une brême luisante frétillait un instant au soleil. Deux belles filles accortes séchaient du linge sur la berge. Un papillon fou voltigeait dans l’air où rôdait un frais parfum de lilas.
Le lendemain, Julot dit tout à coup d’un ton suffisant :
— Ça n’gaze plus. J’en ai marre, l’père Biche aussi. Tu n’veux plus rien foutre. Y m’a dit com’ ça : « Si l’môme s’fait travailler ailleurs, y n’a qu’à s’cavaler. » J’lui ai répondu que j’m’en chargeais.
— J’fais ce que j’peux, j’suis malade, bredouillait Chouchou.
Mais le poisse :
— T’es claqué ? dit-le, alors : ousque t’as pigé ça ?
— J’nai pas encore la crève, mais ça viendra, dit le gosse.
Puis, brusquement, il devint blême, s’emporta :
— Qu’est-ce que ça pouvait bien lui foutre, à Julot ? Il restait absolument maître de ses actes, s’pas ?
— De quoi, de quoi, des menaces ? ricanait le garnement ; il n’avait qu’un mot à dire pour le mettre à l’ombre, et Chouchou le savait bien. Ça lui rafraîchirait la mémoire, peut-être.
Et, les yeux dans les yeux :
— Un bon conseil, dit-il : file en douce, mon p’tit, si tu n’veux point tâter autre chose.
Chouchou se taisait, mais le poisse ajouta, subitement ravisé :
— Nous irons ce soir faire un tour au Bois, si tu veux. Ya du « business », paraît-il, bien que l’froid dure encore…
Mais qui donc avait parlé ? Julot semblait à la page, pour menacer ainsi. Biquet n’avait peut-être pas tort de le soupçonner. Un garçon terrible, ce Julot ! Fallait, certes, éviter de le contrarier.
Vers 8 heures du soir, ils prirent le métro pour la porte Dauphine.
Déjà, la foule d’après dîner arrivait par l’avenue du Bois, pas très dense, à cause de la température. Il brouillassait légèrement. Un peu de lumière dorait encore la cime des arbres. L’odeur sucrée des acacias mouillés commençait à poindre.
Sensuelle et troublante, elle énerve la chair. C’est un enchantement, un philtre qu’on respire. On tombe du mal d’amour. Nul n’échappe au maléfice.
Les groupes, les couples se dispersent, se perdent à travers bois. Les lumières du Pavillon Chinois, du Pré-Catelan, d’Armenonville, y sèment la perle et le rubis. La masse des arbres se décolore et la nuit devient verte. Chouchou s’extasie. Où est Louise ? Mais Louise n’est point là : il n’y a que Julot.
— Viens par ici, dit-il.
Ils pénètrent sous bois, gagnent les sentiers obscurs où des ombres se promènent lentement. Il n’y a plus que des corps sans visage, qui se jaugent au langage des lignes. Un fluide spécial se dégage d’eux, à la faveur duquel ils communiquent. Une manière de s’appeler, de s’offrir et de se demander qui est une dénonciation secrète de la chair. Leur désir rôde comme une bête famélique et cruelle, avec ses yeux de lynx et son odeur concupiscente. Toute une franc-maçonnerie de pas, de frôlements, d’attitudes…
Il y a les femmes qui espèrent sur les bancs, et les éphèbes dont le mégot s’allume au bec comme un ardent appel.
Les uns et les autres connaissent leurs amants. Voici d’abord les vieux bougres, dont la chair morte, parfois, frémit encore au contact du danger, que l’aiguillon de la peur désormais peut seul stimuler et qui offriraient volontiers leur vie en retour d’un spasme.
Il y a ceux dont la jouissance terrible évoque les mœurs tragiques des hyménoptères et qui viennent s’offrir dans du mystère et de la nuit. Et puis, ceux-ci, les plus nombreux, qui poursuivent sans fin le masque changeant de l’Aventure et qui attendent de pied ferme, aux carrefours, un adversaire toujours renouvelé.
Mais parmi tous, Julot et Chouchou distinguaient, du premier coup d’œil, leurs frères d’armes homosexuels. Bien que les ténèbres fussent épaisses autour d’eux, leur flair avait vite fait de les y dénicher à ce quelque chose d’étrange et de magnétique qui les caractérise. Julot, Chouchou et les « copains » s’entraînaient ainsi à découvrir leurs semblables, bien souvent sous le masque le plus impassible, le plus correct en apparence. Il leur suffisait pour cela de filer un passant pendant quelques minutes, pour se pousser du coude et partager leurs impressions.
— Il « en » est l’mec, crois-tu pas ?
D’ailleurs, le Bois, aux yeux des connaisseurs et des exploiteurs de l’ombre, change d’aspect la nuit.
Ils en ont repéré les secrets, se sont transmis les traditions mystérieuses qui se conservent et que la police parvient rarement à déjouer.
Les allées, les grandes avenues, les petits sentiers, les sous-bois, les bosquets, ont tous leur mystère, leur spécialité, leurs coutumes, et comme la mission de défrayer, la nuit, sa majesté le Vice !
Chemin faisant, Julot expliquait à Chouchou comment il faut amorcer le client, l’aguicher en se retournant une ou plusieurs fois, le relancer, et, au besoin, lui faciliter l’ « abordage », s’il est encore novice. Il lui désignait les petits jeunes gens élégants, maquillés et poudrés, qui ne fréquentent que les « boîtes » chic, les promenoirs en vogue, et dont il est prudent de se méfier. Mais Julot ajoutait que le miché du Bois donnait volontiers sa préférence au « poisse », pourvu qu’il fût de bonne mine, à certains endroits, ou de mauvaise, dans d’autres.
Il eut soin de lui indiquer les « bons coins », les taillis propices où l’on peut s’accroupir et se cacher à deux.
Enfin, il insistait beaucoup sur la tactique à suivre envers les autos, les taxis et leurs occupants.
— Vois-tu, disait-il, cette « bagnole » arrêtée, par exemple. Eh bien, l’mec qui la conduit « en est comme une reine », c’est sûr. Il attend l’gibier. Tout à l’heure, quand nous passerons devant, il va manœuvrer ses phares et nous éblouir pour mieux nous dévisager. C’est le signal : tu peux y aller… Il t’fera monter près de lui. C’est la pièce de vingt balles, quoi !
Chouchou connut ainsi les caresses pressées, les caresses furtives, d’inconnus qui pillaient sa chair comme une fleur parfumée.
Il se familiarisait bientôt avec les différentes allées, les mauvais lieux, et sut se diriger tout seul vers les amants de l’ombre. En quelques nuits, il apprit à se promener à heure fixe, aux endroits favorables, dont le rendement est sûr à condition d’arriver à point.
Par sa grâce et sa fraîcheur, il sut plaire aux « michetons » sérieux, aux messieurs âgés, aux gros bourgeois, qui ne lui refusaient point un supplément de prix pour sa peine…
Grande fut sa surprise, lorsqu’il ramassait, une nuit, sur la banquette d’un taxi où il gambillait depuis longtemps, le bristol d’une carte de visite. Sorti de là, il lut à la lueur d’une allumette le nom d’un personnage, suivi des mots : prince de X…
Il la mit en poche, puis se ravisa, la déchirait en petits morceaux. C’était plus sage, pensait-il, « rapport à Julot et au vieux Biche qui pourraient l’embarquer dans une sale histoire ».
Un soir, des « clients » l’emmenèrent dans leur auto, vers minuit, à Auteuil, où, près du turf, au lieudit « la rampe », se réunissait un « clan » secret, le groupe des « Voyeurs du Bois ». P’tit Pierre en avait entendu parler, lors d’un scandale récent éclaté dans une rafle nocturne.
Mais, en outre, un de ses camarades d’école, à Saint-Germain, lui avait raconté que traversant une fois à vélo le Bois de Boulogne pour rentrer chez lui, la nuit, il fut accosté sur la route par un vieux « type » qui lui barrait le passage et lui promit de l’argent s’il consentait à le suivre. Alléché par la somme (une cinquantaine de francs), le gamin se trouva bientôt dans un cercle de gens bien mis, au milieu duquel une « gonzesse », disait-il, manipulait un autre jeune garçon de son âge. Et qu’alors, comprenant ce que l’on attendait de lui-même, il aurait « mis les voiles » en vitesse, en cavalant sa bécane…
Chouchou ne s’étonna donc de rien. Au milieu de gens de toutes sortes, il vit, par terre, une femme dont la jupe relevée semblait apprivoiser un éphèbe, un jeune ouvrier, qui, penché sur sa besogne, froissait l’herbe à genoux sans paraître se soucier beaucoup de l’entourage.
Tour à tour, des sentinelles bénévoles se détachaient du groupe, allaient faire le guet aux alentours, prêtes à donner l’alarme à la moindre alerte, tandis que d’autres reprenaient leur place dans le rang.
— Je vous amène du poulet, murmurait alentour un de ses compagnons.
Mais le gosse refusa de se livrer au petit jeu.
— D’abord, cette « poule » ne lui disait rien du tout.
Alors, quelqu’un, lui proposa de faire l’inverse. Sans répondre, il voulut fuir. Mais trop tard : le voyou qu’il venait de voir à l’œuvre le terrassait déjà sous lui, l’obligeait à se dévêtir, le serrant à lui faire mal…
Et comme des figures, haletantes de désir, se penchaient sur leur couple chevauché, p’tit Pierre, en relevant la tête pour se dégager de l’étreinte, vit briller par l’entre-bâillement des paletots déboutonnés le ruban rouge à des revers…
Cependant, les orgies du Bois l’épuisaient. Plus rémunératrices que les « passes » de Montmartre, mais plus dangereuses aussi ! Les journaux parlaient à mots couverts de ces « libertinages licencieux renouvelés des pires décadences et dont les femmes n’étaient pas toujours l’enjeu ».
Puis, un beau matin, un industriel mourut dans d’atroces douleurs, en rentrant chez lui, au petit jour. Le médecin légiste constatait aussitôt sur son corps une horrible mutilation : son sexe venait d’être tranché net, quelques heures auparavant, à coups de dents.
Or, étrange coïncidence, des gardes-champêtres découvraient le même jour, dans un fourré du Bois, le cadavre refroidi d’une femme étranglée (une fille de joie, croyait-on), dont les dents mordaient encore un paquet de chairs sanguinolentes. L’opinion publique s’en émue. On parlait déjà d’organiser des battues nocturnes, puisque les rafles ne suffisaient plus.
Les nouvelles, bien entendu, arrivaient travesties place Pigalle.
Au Clair-de-Lune, les poisses et le menu fretin colportaient des racontars, des « bobards » énormes et frelatés. Le Bois n’était plus qu’un « clac » en plein air où se célébraient des messes noires, des « partouzes », des sabbats du diable, auxquels prenaient part quelques personnalités des plus en vue. Des noms d’hommes célèbres, gens de robe ou d’église, étaient mis en cause.
Nénesse affirmait avoir aperçu une fois « le tragédien qui tous les soirs distribuait des sous aux gigolos de l’Étoile », et Bouboule jurait à qui voulait l’entendre qu’il y accompagna souvent, en auto, « ce gros homme à face bouffie, ventripotent et replet, l’air d’un curé de campagne dessalé, d’un défroqué, mais que l’on disait être un artiste, quelque chose comme un pianiste ».
Intrigués, les peintres descendaient de la Butte, quittèrent parfois leur tour d’ivoire, se risquèrent au Clair-de-Lune et jusqu’au Dédé-Bar.
Quelques figures, quelques silhouettes des milieux interlopes, furent à la mode. Chouchou, très flatté, se sentit, plus d’une fois, au Clair-de-Lune ou dans les bars environnants, devenir le point de mire d’un crayon indiscret qui le croquait à la dérobée. Il rougissait d’aise, avec complaisance.
Dans un album secret, qui circulait sous le manteau, p’tit Pierre figurait une manière de saint-Sébastien inverti, au milieu d’un paysage excentrique d’arbres à formes sexuelles, monstrueuses, de plantes et de fougères arborescentes, aux longues tiges phalliques.
Un soir, Maxwell se promenait au Bois en compagnie d’un monsieur mis avec une extrême recherche, lorsqu’il rencontra Chouchou.
— Un de mes amis, dit-il, un écrivain qui désire te connaître.
Le môme suivit l’inconnu docilement.
L’autre l’emmenait, le couchait déshabillé sur un divan, bien en vue de sa table de travail, et, sans plus le toucher, tout en le caressant des yeux, se mettait à écrire.
Le gosse, pour se distraire, regardait les vitrines, les étagères où s’entassaient des livres aux reliures précieuses, parmi les bibelots et les porcelaines.
La seconde fois qu’ils se virent, il l’assit à sa table, sur une chaise, près de lui, et le caressait d’une main tandis qu’il travaillait de l’autre…
Ou bien, il le rencontrait au Bois, et, toujours silencieux, l’entraînait dans une allée déserte, s’arrêtait sur un banc avec Chouchou sur ses genoux, posait son front sur son épaule et récitait alors à mi-voix des choses que l’enfant ne comprenait pas.
Mais de ces randonnées nocturnes, p’tit Pierre rentrait le plus souvent à l’aube, les membres brisés, la tête vide et le cœur triste.
Au petit jour, le long des avenues de l’Étoile, dans la brume matinale, on pouvait le voir marcher tête basse sous sa casquette, comme un gosse pris en faute, entrer chez le premier bistrot ouvert et demander « un lait chaud ».
Ce matin-là, il était plus sombre, plus pâle que de coutume. Avant de retourner au Poiss’ d’Or, il dut se passer un peu de rouge sur les joues et les lèvres pour ne pas attirer l’attention des voisins qui le verraient rentrer.
Il monta précipitamment dans sa chambre, fut pris d’une quinte de toux inextinguible, de vomissements, et, dans un hoquet, remplit de sang tiède la cuvette.
Riquet, affolé, courut chercher M. Biche. Celui-ci fixa longtemps la cuvette, les deux serviettes maculées de sang, regarda Chouchou, finit par dire :
— Les serviettes sont perdues. Mais on ne t’en comptera qu’une : l’autre était trop vieille.