V
Willy Maxwell peignait dans son atelier. Debout sur l’estrade, Chouchou posait pour lui. Le peintre avait tenu parole. Il trouvait ainsi le moyen de venir en aide au garçon, de travailler à son Éros et de passer, en outre, des heures agréables.
Pour Chouchou, c’était une veine. Car sœur Angèle et le médecin prescrirent à Louise qui l’accompagnait le repos absolu. Ils parlèrent très bas de poumon attaqué, de dispositions congénitales, d’atavisme, et dirent qu’il n’était que temps de se soigner. Mis au courant de la situation, Maxwell se montra bon prince. Il offrit à M. Biche de payer la pension de Chouchou pendant trois mois. Tout était donc pour le mieux. Le gosse promit de ne plus fumer et de prendre régulièrement la potion du médecin. Charitable, le peintre lui procura de plus quelques bouteilles d’un vieux vin, auquel Bijou, chaque soir, rendait hommage volontiers.
P’tit Pierre n’osait rien lui dire et les petits verres se succédaient assez tard dans la nuit. La première hémoptysie ne s’étant pas renouvelée, Chouchou recouvrait peu à peu sa bonne mine et sa vivacité.
Tout en travaillant, le peintre s’amusait à pénétrer plus avant dans l’intimité de son protégé.
Passionné d’art et de psychanalyse, cet « amateur d’âmes », ce curieux de toute dépravation et de toute névrose, se délectait à l’étude du vice comme à celle de la beauté pure. Ou plutôt il finissait par les confondre. Il cherchait à saisir, puis à extraire, à isoler, ce qu’il peut y avoir de laid dans un beau corps et de beau dans une âme laide. Il aspirait surtout à ce point de fusion, de contact, où le beau et le laid perdent leur sens propre, où toute notion du bien et du mal s’obscurcit dans le grand mystère de la Vie.
Ses amis ne s’étonnaient donc pas de le voir travailler des semaines entières sur des modèles contrefaits, des enfants rachitiques, ou des femmes déformées par la grossesse.
C’est qu’en réalité, Maxwell visait à peindre l’âme à travers les corps qui lui servaient seulement de prétextes. Si ses portraits, assez rares, parurent souvent étranges, ce fut bien moins sa faute que celle de ses modèles. Il n’exprimait que le « sujet ».
Ses paysages et ses natures mortes trahissaient le même esprit. Une de ses toiles célèbres représentait un plat de champignons vénéneux, cryptogames aux formes torturées, aux teintes morbides et violacées, caillés dans l’ocre et le carmin, sous lesquels se devinait à peine le rictus d’une tête de mort.
Il peignait pour se délasser des cactus monstrueux et des peaux de serpent.
L’œil exercé retrouvait aisément, à vrai dire, dans cette peinture, tous les indices et les stigmates de l’homosexualité.
Homosexuel, Maxwell l’était devenu sans y prendre garde, par ce besoin instinctif chez lui de rejoindre l’Androgyne. Il disait fréquemment : « Le sexe n’est qu’un accident de l’individu », ou encore : « fuyons les apparences ».
Dans un de ses albums, il s’était complu à des études très poussées des sexes. Tout un dossier de documents pouvant servir au procès éternel de la chair. Fleurs écloses au soleil des sens, fruits mûris à la flamme d’Éros, les deux sexes formaient entre eux des arabesques redoutables, s’épanouissaient tour à tour en un jardin paradoxal, aux parterres sataniques, chantaient ensemble l’hymne cruel et sublime de l’Amour !
Le peintre appelait ces compositions suggestives des paysages sexuels.
Chouchou l’avait intéressé. Il découvrait en lui beaucoup de ce qu’il recherchait. C’était un « sujet » de qualité, une pièce de choix. Les gosses de la place Pigalle l’avaient tous rebuté. Les gigolos de la rue de Lappe et du faubourg Saint-Denis aussi. P’tit Pierre fut donc pour lui une révélation. L’objet de ses études et de ses prévisions existait. Il ne s’était point trompé. Ce qui le passionnait surtout dans la poursuite de son idéal, c’était l’état précaire de l’Androgyne, son existence éphémère, ce passage de l’adolescence à la virilité, de la fleur qui s’ouvre au fruit qui se noue, et que l’artiste comparaît mentalement à une chrysalide.
Parfois, pour reposer Chouchou et se distraire lui-même, il allumait une cigarette anglaise. Dans un nuage odorant, il rêvait tout haut :
— Tu es l’Éphèbe, disait-il, l’Androgyne de feu mon ami Péladan. Le mariage des deux sexes… Tu es l’être total, l’hybride et le parfait ! Et puis je t’aime ainsi parce que tu passeras vite, trop vite, peut-être, fugace comme le nuage, rapide et vain comme l’onde. Je n’assisterai pas à ta déchéance. Ce qui nous afflige dans la femme, c’est la certitude de sa décrépitude. Mais toi, tu ne connaîtras pas la vieillesse…
Pendant ce temps, le gosse faisait semblant de dormir. Ou bien il passait dans le cabinet de toilette. Et le peintre constatait souvent plus tard la disparition de quelque flacon d’odeur, de quelque fume-cigarette ou d’une cravate. Mais il ne s’en formalisait pas. Il s’appliquait, au contraire, à supputer les vilenies dont Chouchou pouvait être capable. Et leur constatation le ravissait comme une victoire, car il n’aimait pas se tromper.
Cherchait-il à se convaincre lui-même ? alors il ajoutait :
— Il faut se délivrer d’un sexe par l’autre, afin de rester libre.
La pédérastie n’était pour lui que du dilettantisme, un divertissement des sens aussi bien qu’une étude d’âme. Celle de l’éphèbe lui paraissait plus complexe, plus subtile que l’âme de l’adulte ou de la femme.
Il croyait au troisième sexe, comme à un tiers état physique et moral. Les œuvres de ses contemporains achevaient d’ailleurs de l’édifier lentement. La perversion raisonnée le séduisait comme un souverain bien, la sagesse même. La révélation de Chouchou le charmait tout autant que celle d’un chef-d’œuvre.
Une seule chose l’inquiétait, depuis sa découverte : que le gosse eût le temps de se réaliser tout entier, dans la voie de sa destinée. Si des amitiés, des protections, apitoyées, s’interposaient, cherchaient à lui être utiles, voulaient lui trouver du travail, un métier, une occupation quelconque, un gagne-pain, aussitôt sa mauvaise humeur se manifestait.
— De quoi se mêlent-ils ? N’en fais rien, conseillait-il ; je subviendrai à tous tes besoins.
Ainsi, Chouchou se laissait vivre, inconscient des sympathies qu’il éveillait autour de lui, mais toujours avide d’en profiter.
Maintenant, il partageait son temps entre les séances de Maxwell et les visites que Louise lui rendait régulièrement. La générosité de son bienfaiteur lui épargnait dorénavant les contacts épuisants des nuits aventureuses. Il n’avait plus besoin d’une « passe » nocturne pour apaiser les exigences terribles de M. Biche et de Julot.
Parfois, quand l’envie le prenait, il rentrait se coucher avec un « p’tit ami » et calmait alors sa chair ardente. Les nuits d’amour avec Louise devinrent aussi plus fréquentes.
P’tit Pierre s’efforçait de bien jouer, de prendre au sérieux le rôle du mâle, bien que Louise prétendît de son côté s’en charger toute seule. Dépité, Chouchou, pour se donner une attitude, voulait crâner, risquait des plaisanteries.
— Ben quoi, et après, t’as pas fini d’faire l’jockey ?
Souvent, le lendemain, il se confessait de ces amours à Maxwell qui riait aux éclats. Il lui racontait même, en posant, les « nouvelles » de la veille. On avait encore raflé la nuit dernière, de Clichy à Barbès. Les « clochards » trinquaient, décidément, plus souvent qu’à leur tour sous le régime du nouveau préfet de police, et les camarades n’étaient pas contents. On les traquait partout.
— Vous savez, disait-il au peintre, Henri, le p’tit blond aux yeux gris, a été encore poissé en train d’faire un mec dans un’ « théière ». On l’a passé à tabac. Qu’est-ce qu’il a pris… Ça gaze ; l’préfet a la main dure et les « mœurs » aussi.
— Tant mieux. Apprenez à faire les choses plus proprement.
Un jour, le peintre vit le gamin qui se rhabillait sortir de sa poche une boîte minuscule, saisir une pincée de poudre blanche, entre le pouce et l’index, et l’aspirer longuement.
— Alors, tu prises maintenant ? s’écriait-il étonné.
— Faut bien, dame, pour tuer l’cafard.
Le peintre eut un vague sourire. Ses yeux brillèrent.
— Donne-moi ça, dit-il impérieusement.
Déjà, sa main tenait la boîte. Il fit même le geste de la jeter dans la cheminée.
Mais il se ravisait :
— À quoi bon, murmura-t-il, tu recommenceras…
Il l’avait dit : Chouchou avait le cafard. Il s’ennuyait profondément. Un ennui de gosse désœuvré, qui n’a jamais connu la joie et la consolation du travail quotidien. Cet ennui des petits qui ne font rien et qui ne savent rien faire ; l’ennui des enfants riches et des enfants malades. Chouchou se morfondait surtout à cause de cette clameur intérieure qui, maintenant, l’inquiétait de nouveau.
Il évitait de rester seul, parce qu’alors, malgré tout, il faisait un retour involontaire sur lui-même et qu’il avait peur du silence.
Lorsqu’il se regardait dans la glace de sa chambre, il ne se reconnaissait plus du tout. Qu’il était loin du petit garçon en culottes courtes ! Il avait démesurément grandi. Ses yeux s’étaient creusés jusqu’à paraître moins larges, avec, dans le regard, une lueur équivoque et trouble, une flamme de proie aux aguets.
Il n’osait plus se souvenir des beaux soleils de Saint-Germain et de la rue Au Pain où il jouait avec ses camarades.
Quelle différence d’avec ceux de Pigalle… Leur pensée le rafraîchissait comme une bouffée d’air pur.
Il revoyait aussi le visage délicat de Roumir, si joli sous son béret de potache : « Bonjour, p’tit Pierre. — Bonjour, m’sieur. »
Mais p’tit Pierre était mort, il n’y avait plus que Chouchou, un môme de Pigalle. Dieu, que tout cela était loin !
Puis, soudain, comme jadis, il se répétait la phrase de M. Pascal : « L’homme est un roseau pensant. » Au fait, qu’était donc devenu le petit livre de Roumir ? Il n’en savait trop rien. Mais voici que les arbres de la forêt se mettaient encore à courir derrière lui ; le tiroir du comptoir était ouvert et sa main fébrile fouillait, fouillait, tandis que ses parents dormaient dans l’arrière-boutique, une nuit de Noël. Alors, il quittait sa chambre précipitamment, dégringolait l’escalier et sans voir M. Biche qui levait des yeux blancs par-dessus ses lunettes, il sortait dans la rue.
Ce jour-là, sur le coup de midi, il entra au Clair-de-Lune. Il salua Bijou qui lisait sa vieille Bible et demandait un vermouth.
Le garçon n’était pas content. Cela se voyait à sa mine. La veille encore, une dispute entre gigolos avait bientôt dégénéré en vraie bagarre. Les agents durent intervenir, emmener tout ce monde au poste.
Chouchou n’ignorait plus les rivalités, trop souvent haineuses, qui couvent au fond de ces « jeunots ». Ils couchent avec les mecs, pensait-il, mais la plupart ont une poule qui travaille pour eux. Et s’ils ne la touchent guère, ils risqueront bien leur peau pour la défendre. Des ménages semblables forment même la clientèle habituelle des hôtels d’alentour. C’est Marthe et Julot, Dédé avec la grosse Margot, Paulette et le môme Gaby dit Bouche d’Amour, c’est Firmin et sa Lucette, la fille Maryse et l’italien Pépé.
On y comptait maintenant Louise et Chouchou…
Sur sa chaise, Mme Clémentine, la patronne, s’indignait :
— J’en ai marre, j’en ai marre ! que j’vous dis, gémissait-elle à un habitué du zinc. On n’peut plus travailler. Toutes ces mochetés s’ront la cause qu’on bouclera ma boîte. C’est dégueulasse. J’en ai marre, marre !
— Tu parles, confiait Bijou à Chouchou. Pige bien, qu’c’est rapport au Dédé-Bar qui vient d’s’ouvrir aux Abbesses. Les mômes y veulent tous foutre l’camp d’ici. Chacun emmène son chacun ou sa chacune. Le Dédé n’est pas loin. Mais la patronne a ses chevaliers. Hier soir, y-z-ont poussé les autres dehors, et crénom quel raffut ! Les flics sont entrés, y-z-ont tout raflé. J’ai failli y passer. Mais, moi, c’est une autre histoire…
Chouchou n’écoutait plus. Il pensait à Louise et s’étonnait de ne pas l’avoir revue depuis quelques jours. Vers la fin de la journée, n’y tenant plus, il courut chez elle. Son cœur battait.
— Où allez-vous ? lui cria la concierge.
— Chez mon amie, Mlle Louise, Madame, — Louise, mais elle n’est plus là ; elle a déménagé avant-hier, sans laisser d’adresse.
Le môme reçut un choc au cœur. « La pipelette se paye-t-elle ma tête ? » se demandait-il. Que signifiait cette bizarrerie de Louise ?
Interloqué, il en était à s’interroger sur ce qui pouvait bien lui être arrivé, lorsqu’il fut accosté par Marthe dans la rue.
— Je passais, dit-elle. Qu’as-tu ? T’as l’air empoisonné.
Il s’expliqua. Le cœur gros, il éprouvait le besoin de s’épancher. Cette Marthe n’était pas une mauvaise fille, après tout. Dans la douceur du crépuscule, ils marchèrent côte à côte : lui, comme un gosse qui a de la peine ; elle, comme une grande sœur attendrie « qui sait ce que c’est ».
N’était-elle pas habituée aux confidences ? N’ayant jamais eu, pour sa part, que de petits « béguins » sans importance, que de fois ne dut-elle pas subir les jérémiades des camarades éconduits.
Elle colportait ainsi des paroles naïves et tendres ou, plus souvent, des menaces à ses compagnes. Car, comme lui disait un soir Julot : « Un poisse, vois-tu, ma belle, ça joue plus facilement du surin que du violon. »
C’était au tour de Chouchou, mais, certes, le petit ne rimait guère avec ces grands mots.
Non, ce corps de demoiselle, cette bouche appétissante et jolie comme une fraise, ces fossettes et ces yeux de pistache grillée, n’avaient rien d’un « aminche ». Pour sa douceur et sa tendresse, son caractère enjoué, il méritait bien, ce gosse, les sobriquets de « tout en sucre » et de « bébé rose » qu’on lui avait donnés. Il eût voulu pleurer tout bonnement dans les bras de cette fille, raconter son chagrin, sa misère, être bercé, consolé, peut-être…
Mais les mots tendres, les mots vrais fondirent sur ses lèvres.
Parce qu’il était faible, il voulut être dur, et parce qu’il y avait les camarades, il essaya de crâner :
— Tu diras à cet’ putain de Louise, hein, qu’c’est un’ vache !
Sa voix s’étranglait. Pour le calmer, Marthe insinua :
— Tu exagères. Mais que t’a-t-elle fait ?
— Elle a déménagé à la cloche de bois, sans crier gare.
— C’est son droit, s’pas. Surtout depuis…
— Depuis quoi ? Parle.
— Comment, tu n’te doutes de rien ?
— Non, parle, finis-en.
Elle entrait avec lui chez Dupont, à Barbès. Ils s’assirent à la terrasse, demandèrent des bocks.
— Écoute, dit-elle bientôt, t’es plus un gosse, t’es un homme, un affranchi, s’pas. Eh bien, faut savoir t’faire une raison.
— Achève, murmurait-il, très pâle.
— Tu n’le devines donc pas ? T’es pas bien malin, mon pauv’ Chou : Louise a quelqu’un, na.
— Ah ! soupira p’tit Pierre simplement.
Puis elle parla sans plus se gêner. Chouchou aurait dû comprendre que Louise cachait son jeu, feignait d’être sage.
— En somme, conclut-elle, cette garce ne vaut pas mieux qu’ nous et ça veut nous la faire à l’oseille, ça r’fusait d’venir habiter au Poiss’ d’Or… Crois-tu, hein, qu’on lui aurait donné le bon Dieu sans confession.
Elle distillait son venin de pierreuse qui s’est crue bafouée et qui se venge, d’un air indifférent, mais sûre d’elle-même. Indigné, désireux surtout de paraître un homme aux yeux de Marthe, Chouchou crispait les poings :
— Je les tuerai, dit-il…
Elle se leva, satisfaite.
— Tu sais, on les rencontre tous les soirs à la Liégeoise, fit-elle en le quittant.
Sans croire encore tout à fait aux paroles de cette fille, Chouchou se sentait ébranlé. Il comprit enfin combien Louise lui était chère. Une sorte de terreur le gagnait à l’idée qu’elle pût un jour le quitter. Il cherchait en elle beaucoup plus un soutien qu’une passion, une amie qu’une amante. Louise était devenue son bon génie, son ange gardien ; il l’appelait sa « frangine ».
Mais il éprouvait, en retour, le besoin réciproque de protéger un être plus faible que lui. Pure illusion d’ailleurs. Car, en réalité, c’était elle qui le dominait, il le savait bien. Le caractère viril de Louise, sa nature mâle (habituée qu’elle fut de bonne heure à lutter pour gagner son pain) trouvait aisément en ce frêle garçon de quoi satisfaire son instinct maternel.
Quoi qu’il fît, p’tit Pierre n’était pour elle qu’un enfant.
Pas à pas, il arpenta la rue des Martyrs jusqu’à la taverne Liégeoise. Il y entrait machinalement, découvrait Louise aussitôt, dans le fond, assise avec ce Luc.
C’était un gars de Bretagne, croyait-on, grand, fort, trapu et bien râblé, taillé dans le roc, à coups de serpe. Louise en avait parlé vaguement un soir avec lui :
— Tu sais, j’ai r’vu ce grand garçon qui s’appelle Luc. J’crois qu’il me fait la cour Paraît qu’il est ferronnier d’art, comme il dit.
Chouchou le reconnut sans peine, bien que ne l’ayant jamais vu.
Ainsi, Marthe disait vrai : c’est pour ce Luc que Louise le plaquait. Il ne paradait plus. Ses velléités criminelles en fuite, il ne lui restait qu’une grande tristesse et quelques larmes qui lui remplirent les yeux.
Pour les cacher, il s’en alla. Comme il s’en retournait, en face du Clair-de-Lune, sur la chaussée, il aperçut un groupe de gosses débraillés au milieu desquels pérorait et gesticulait un hirsute personnage barbu et poilu comme un bouc. Chouchou reconnut Barbenzinc, ainsi que les mômes et les poisses le dénommaient.
Ce diable d’homme, mince et grêle comme une sauterelle, toujours vêtu d’une lévite usée qui lui grimpait jusqu’au menton où l’arrêtait un soupçon de cravate et coiffé d’un mirifique gibus veuf de tout reflet, ingénument posé sur son crâne comme une plaisanterie, avec un faux air de mauvais magister, leur prêchait invariablement la morale, à ces méchants moineaux, et souvent emmenait chez lui les jeunes « clochards » sans gîte et sans manger.
On le rencontrait, la nuit, aussi bien place Pigalle qu’à la Madeleine ou sur les grands boulevards. Chacun de ses discours se terminait ainsi :
— C’est au bagne que la rue vous conduira, p’tits polissons, au bagne ! Voulez-vous bien vous sauver ?
Ils se sauvaient, en effet, en lui faisant des pieds-de-nez et lui tirant la langue.
D’autres soirs, il leur distribuait des sous et du chocolat.
Et le vieux avait déjà sa légende. Les garnements prétendaient qu’on le voyait partout à la fois. Il avait son double.
Sa présence était signalée rue de Lappe en même temps qu’au métro Barbès et à la porte du Clair-de-Lune.
Chouchou se souvint comment lui-même, un soir, l’avait suivi par curiosité. Le vieux, à deux ou trois, les conduisit chez lui. Il habitait une manière de taudis, au fond d’une cour, quai de la Villette.
Il leur offrit à boire, à manger de mauvais restes, leur parla de Dieu, du diable et de l’enfer. Puis, les ayant couchés sur deux galetas pleins de puces, il voulut faire comme les autres…
Cette fois, Pierre évitait le groupe, passait outre. Les naïvetés d’hier, il en souriait déjà. Son expérience mûrissait de jour en jour. En quelques mois, comme on vieillit sur les trottoirs…
Il revit Louise, toute seule, dès le lendemain, à la même heure, à la Liégeoise, et l’obligeait à parler. Il voulut tout savoir. Elle ne se fit pas prier et dit comme ça :
— Pourquoi qu’t’es barré hier soir. T’as eu la trouille ? Luc n’est pas méchant, va. Il ne te veut pas d’mal.
— Possible, répondit le gosse, mais je n’veux pas l’voir. Oh ! c’est pas qu’il m’fait peur, j’suis verni, tu sais…
En vérité, toute sa colère était tombée. Le moindre effort lui paraissait pénible à suivre jusqu’au bout. Il préférait plier devant Luc, comme il avait plié devant Julot. Et puisque Louise voulait rompre, autant celui-ci qu’un autre.
Cependant, il somma la jeune fille de s’expliquer.
— Que veux-tu, dit-elle, d’une voix un peu lasse où perçait de la pitié : tu ne seras jamais un homme… Il m’faut bien quelqu’un, maintenant, qui m’défende. Je suis seule au monde, moi. Toi, t’as une mère. Mais n’t’en fais pas ; on s’arrangera pour s’voir, s’pas ?
Chouchou baissait les yeux. Elle ajouta d’un air veule :
— Pauv’ gosse !
Ils remontaient la rue de Stinkerque, vers le Sacré-Cœur. Le crépuscule pâle tombait lentement. Au loin, la grande basilique se dressait, majestueuse, dans un ciel d’apothéose.
Ils se tenaient par leurs frêles épaules, sur qui pesait déjà la vie, comme deux amoureux tendrement enlacés.
Sur le seuil d’une échoppe, un aveugle jouait de l’accordéon et sa chanson leur fut si triste qu’ils jetèrent chacun deux sous dans la casquette.
Ils gravirent les marches sans parler. Malgré tout ce qui pouvait encore les unir, ils se savaient arrivés à ce point où leur chemin de vie allait brusquement bifurquer.
Place du Tertre, des enfants jouaient aux billes. Et Chouchou se revit comme eux, le cœur en paix et la chair pure.
Ah ! comme il sentait déjà le dégoût de sa chair…
Un bambin en habits flamboyants de première communion, le brassard blanc au bras, passa, tenant en main son livre d’heures.
Plus tard, Chouchou disait à Louise, en s’en revenant rue Lepic :
— Eh bien ! vous allez vous marier, à quand la noce ?
— Regarde, fit-elle simplement.
Elle portait au doigt la bague de fiançailles que Luc lui avait donnée : un trèfle en or à quatre feuilles. Au bout de la rue, ils se quittèrent. Là-haut, l’angélus tintait dans la grande pureté du soir. « Oh ! les vaches, songeait le gosse en s’en allant. »
⁂
Vers la Mi-Carême, Willy dit un jour au garçon :
— Mon tableau se termine, petit. Je donnerai bientôt une fête costumée pour le montrer.
— Chouette, s’écria-t-il joyeusement, on va rigoler.
— Oui, continuait le peintre en souriant, tu pourras même inviter quelques-uns de tes petits camarades, à condition qu’ils soient jolis et convenables.
— Pourquoi faire ? interrogea Chouchou.
— Pour le défilé.
Inquiet, il se demandait si cette fin de carême ne lui réserverait rien de nouveau. La générosité de l’Anglais n’était peut-être pas inépuisable et si désintéressée qu’il la croyait, après tout.
Que deviendrait-il à présent, sans ce subside ? Il se mit à tousser volontairement pour exciter la pitié du peintre. Mais ce dernier, occupé à peindre, n’y prêta nulle attention.
Que deviendrait-il vraiment si Maxwell se récusait un jour ? Voilà que l’Éros tirait à sa fin. Travailler, il n’y songeait même plus, se sachant parfaitement incapable de faire assidûment n’importe quoi.
Parfois, il se reprenait à espérer que le goût du travail lui viendrait, comme à tout le monde. Mais de ces velléités, il ne lui restait guère le lendemain qu’un vague souvenir. Parfois aussi, ses idées de voyage autour du monde le reprenaient avec une nouvelle insistance. Un désir plus fort l’empoignait à la nuque qu’il se promettait vainement d’assouvir. Puis, toute flamme s’éteignait encore ; pendant longtemps, il n’y pensait plus.
Pourtant, les marins en goguette, « des marins d’aquarium », comme disait Bijou, n’étaient point rares à Pigalle.
Un capitaine au long cours, dont Chouchou fit un soir connaissance, lui offrit même de l’embarquer sur son cargo. Toute la nuit, pendant que l’homme ronflait, le gosse rêva de pays ignorés, de voyages, d’aventures. Soudain, pieds nus, il fut debout ; décidé, il ramassait de pauvres hardes.
Mais le matin, comme l’inconnu se rhabillait, il vit briller dans sa poche le manche d’un couteau à cran d’arrêt.
Alors, il prit peur, défit son baluchon, promit d’y réfléchir et congédia son hôte.
Depuis que Maxwell terminait son Éros, Chouchou vivait dans l’incertitude et regrettait souvent cet acte de pusillanimité.
Que deviendrait-il, mon Dieu, si l’on cessait tout à coup de s’occuper de lui ? Il crachait le sang misérablement, malgré les fortifiants de l’ami et la potion du médecin. Continuer à poser ? Sans doute. Mais encore fallait-il se faire une clientèle nombreuse. Et puis, les heures de pose, à vrai dire, lui paraissaient insupportables.
Il se cramponna donc au peintre de toutes ses forces.
Or, Maxwell était frivole, instable, incapable, même par charité, de se fixer longtemps sur un « sujet ». Chouchou savait cela.
Parlant de lui, son ami Pépère, le romancier, dit un jour :
— Le malheureux, l’enfer le brûle. Il passe de l’un à l’autre, possédé qu’il est d’un désir panique.
Ces paroles énigmatiques, le gosse ne les comprit point clairement. Cependant, à la longue, il se persuadait lui-même que son protecteur n’était pas un ami très fidèle…
Sur ces entrefaites, le peintre pria Chouchou de l’aider à transformer l’atelier selon ses plans.
La date fixée pour le bal masqué approchait. Il avait choisi la nuit du samedi saint, selon une vieille coutume d’outre-Manche qui veut que le retour des cloches soit célébré par des réjouissances.
L’atelier du peintre se trouvait dans l’annexe du petit hôtel que prolongeait, sur cour, un jardinet à la française.
Par la grande baie vitrée où le soleil donnait, on voyait une pelouse d’herbe folle, un peu de lierre sur un vieux mur, quelques ifs au milieu desquels fusait un jet-d’eau minuscule dans sa fontaine de marbre.
— Tu sais, Chouchou, dit Maxwell en rangeant des toiles, j’ai même invité Bijou et quelques mômes du Clair-de-Lune, hier soir.
— Ah ! et Julot aussi ? demandait-il.
— Non, pas ce poisse. Il serait capable de mettre en l’air tout le monde ici. Ce serait du propre.
Le gosse se taisait. Une question lui brûlait les lèvres.
— Monsieur Maxwell, dit-il enfin, j’ose pas vous demander…
— Mais si, parle.
— M’sieur Maxwell, pourrais-je amener aussi ma p’tite amie ?
— Ton amie, laquelle ?
— Louise, murmura Chouchou qui rougissait.
— Tu as donc une amie ? Soit, répondait le peintre tout étonné et pensant à part lui : « Comme c’est drôle. »
Il ajouta même :
— Le bal sera montmartrois, il a pour titre : « À l’assaut du Moulin ».
— Mince alors, dit le gosse, en sautant de joie, on s’ra tous d’attaque, m’sieur Maxwell.
Il courut le soir même avertir Louise au Dupont de la station Barbès, où ils se retrouvaient maintenant en cachette, quand Louise était libre.
Ce fut une fête, ils se pressaient les mains, en se regardant dans les yeux.
Louise dit tout à coup :
— J’peux bien, p’t-être, inviter Luc ?
Son regard se voila :
— Oh ! non, j’t’en prie… J’ai dit à Maxwell qu’t’es ma copine.
Ses yeux la suppliaient.
— Compris, gosse, nous s’rons seuls, « mézigue et tézigue », rassurait-elle.
On convint des costumes : elle, en gigolette, lui, en gigolo. Et ils se rencontraient le lendemain, pour les emplettes. Elle s’était fait excuser à l’atelier.
— Je m’suis portée pâle, dit-elle en riant.
P’tit Pierre sentait sourdre en lui un sentiment nouveau. La pensée que Louise, si jolie et parée, apparaîtrait toute une nuit en public, parmi tant de beau monde, comme lui appartenant, comme étant sa « poule », le remplissait de fierté. Il était bien obligé de convenir pourtant que, malgré tout, ce n’était là qu’une fiction.
Leurs pauvres nuits d’amour, il se les rappelait avec amertume. Elle avait été son amant, bien plus que sa maîtresse…
Cet aveu le mortifiait, l’humiliait. Il était heureux de saisir cette occasion pour s’illusionner lui-même et prouver aux autres le contraire.
Àson bras, Louise ne serait plus que sa femme — la sienne !
Ces quelques heures d’oubli le paieraient peut-être des mauvaises caresses et du regret d’avoir su, par elle, qu’il ne serait jamais un homme. Mais si Louise avait été pour lui une si triste expérience, n’était-ce pas grâce à elle qu’il s’intéressait encore à la femme ?
Chouchou ne se rendait que très imparfaitement compte de tout cela. Ses pensées s’agitaient confusément dans sa tête. Elles se concrétaient sous cette seule forme : la présence de Louise et la conviction qu’elle lui était chère, lui permettaient d’espérer, de croire qu’il pourrait ainsi guérir un jour. L’affection, l’amour de Louise ferait ce miracle : son retour définitif et total à la femme. Du moins, voulait-il le souhaiter, de toute son âme.
Et voilà qu’il essayait de se croire jaloux de Luc…
Ils choisirent ensemble un coupon de soie noire dans lequel Louise allait se tailler une robe. Le reste servirait à la chemise de Chouchou. Chez le fripier de la rue Lepic on se procura un complet-veston, à « falzar » bien évasé du bas. Deux foulards rouges, une fleur artificielle pour elle, une casquette et des espadrilles neuves, complétèrent cet équipement.
Puis Chouchou constatait qu’il ne lui restait plus grand’chose pour finir son mois.
« Si je demandais à Julot », songea-t-il. Mais Julot, pressenti, refusa les « cent balles ».
Il ne manquait pourtant point d’argent. Chouchou lui connaissait même des économies.
Mais le poisse n’était pas content. Depuis que Maxwell s’occupait de son « protégé », sa mauvaise humeur éclatait à tout propos.
— De quoi, s’emporta-t-il, t’as plus l’rond, alors ? Va l’dire à ton mec, suis pas ton père, moi.
Or, on entrait en semaine sainte. Le bal de Maxwell devait avoir lieu le samedi.
— On se réveillera aux cloches de Pâques, disait le peintre à ses invités.
De son côté, Bijou se préparait en silence. Elle avait simplement annoncé à Louise et à Chouchou son intention de paraître en « vieux Montmartre ».
Elle sortit de sa vieille malle toutes les défroques du temps passé, depuis une robe en popeline verte, damassée, jusqu’à l’énorme chapeau-cloche sur lequel éclatait encore une gerbe de coquelicots du plus beau rouge, parmi des marguerites, des bleuets et des épis de blé.
— Tout l’bazar, quoi ! s’esclaffait Riquet à sa vue.
— Grosse bête, va ! lui cria Bijou.
Les manches du corsage à gigots se terminaient par une échancrure d’où s’échappait un flot de dentelles que la vieille montrait à Marthe le matin même :
— C’est des vraies, ma p’tite, et pas du toc, comme tout ce que vous portez maintenant, vous autres. C’est des vraies, qui viennent de ma mère-grand, pauv’ femme, Dieu repose son âme ! C’est elle qui les a faites, cette sainte femme. Aujourd’hui, y a plus rien d’vrai : pas plus sur vous que dans vot’ cœur, dit-elle sentencieusement.
Àl’étage au-dessous, Julot poussait la porte de p’tit Pierre.
Le gosse, assis sur le lit, balançait les jambes sans rien faire.
— Faut s’causer, dit Julot en entrant. Écoute, t’es fauché, spas ? Eh ben ! j’peux te r’garnir.
— Comment, s’enquit Chouchou.
— Rien d’plus simple : y a un coup à faire.
— Où ça ?
— Chez Maxwell. Les mecs sont alertés. Tu n’as qu’à leur montrer l’chemin. Y s’chargent du reste.
— Tu charries.
— Pourquoi ? Aucun danger, en plein bal, tous masqués com’ les autres ! Tu vises la combine…
— Tu charries, répéta Chouchou.
— J’blague pas, j’m’explique.
— Maxwell, c’est sacré, vieux.
— Sacré.
— Oui, Maxwell est mon ami.
— C’est p’t-être pour ça que j’suis pas d’la noce, moi ?
— Zut, répondit Chouchou, ça l’regarde.
— Minute. Tu parais oublier que j’tai ramassé mort de faim dans un’ cage d’métro et qu’c’est encore grâce à Julot qu’t’es ici à c’t’heure, sans compter qu’il m’a fallu t’veiller à l’hosto et t’fermer le bec pour pas qu’on t’poisse ! hein !
— Tais-toi ; j’ai rien dit ; c’est pas vrai, s’emporta le petit.
— Voire, mon pote. Tu n’as rien dit, j’n’sais rien, c’est entendu, à condition d’filer en douce. À moins que tu n’préfères aller saluer d’ma part une vieille connaissance…
Puis, soudain radouci :
— Ça colle, gy ? proposa le poisse en le regardant de travers, sinon, gare.
— Y a rien d’fait, s’obstina Chouchou d’une voix calme.
⁂
Dans le taxi qui les emportait tous trois, Bijou faisait des réflexions. L’idée de reparaître en public et surtout « d’aller dans le monde » la rendait nerveuse, la tenait en haleine depuis le matin.
Elle s’était habillée, déshabillée et rhabillée plusieurs fois, avant de se déclarer satisfaite.
Elle chicanait Louise sur son travesti.
— Attention, on s’trompera pour sûr. Qui est la fille, qui est le fi ? On n’en sait rien. Vous vous ressemblez tellement, disait-elle.
Ils venaient de faire une halte au Clair-de-Lune, au milieu de l’hilarité générale.
Drapée dans la robe verte à volants et à gigots, coiffée du réjouissant chapeau-cloche ondoyant de plumes vertes, d’où s’échappaient des boucles outrageusement oxygénées, elle était si drôle dans son accoutrement que sa présence déchaînait aussitôt la gaieté :
— Eh va donc, palais du rire, gouaillèrent des polissons sur le seuil.
— Mascarade, mère cigogne !
— Vieille verdure.
— Plat d’épinards, vieux tableau, ripostèrent des voix à l’intérieur.
Plus d’un consommateur voulut payer la tournée. Jusqu’à la patronne, Mme Clémentine, qui lui offrit un « demi ».
Bijou, très fière de son succès, allait d’une table à l’autre, but un verre, puis deux, puis trois, tout ce qu’on voulait, si bien qu’elle était presque saoule en chemin.
— Tu vas voir qu’elle fera des siennes, la vieille est déjà noire, confiait à voix basse Pierre à Louise, en montant le perron de Maxwell.
Les fenêtres du petit hôtel étaient illuminées et regardaient la rue comme des yeux ivres.
Par la haute baie vitrée de l’atelier, on distinguait des groupes d’invités qui paradaient, intriguaient, détaillaient les costumes, se perdaient dans la foule des danseurs. Les sons du jazz, assourdis, emplissaient la rue d’une joie triste et les passants, malgré eux, levaient les yeux. Une file d’autos élégantes étaient rangées le long du trottoir et Bijou dit comme ça :
— Merde, qui va nous ramener ?
Debout, sur le seuil du vestibule, grand, mince et glabre, ses cheveux argentés rejetés en arrière sur un front découvert, Maxwell faisait les honneurs et recevait ses invités.
— C’est gentil à vous de vous être dérangée, madame, dit-il, en baisant la grosse main à mitaine noire qui se dérobait.
Bijou, confondue, esquissait une révérence qui faillit lui coûter cher sur le parquet glissant.
Il y eut un mouvement de curiosité. Des invités, interloqués, se regardaient en souriant.
— Quel est ce numéro ? s’informait le baron de Lourdel auprès du petit vicomte de Chauvigny.
— Sans doute quelque nouvelle excentricité de Maxwell, insinuait le jeune homme, rose et blond comme une poupée de porcelaine.
Quelques femmes dans un groupe, écarquillèrent les yeux. Les unes amusées, regardaient d’un air narquois ; les autres scandalisées tournaient le dos.
Louise et Chouchou servirent heureusement de correctif. Leur joliesse rendait ce contraste plus piquant. Et le gosse, entraînant Louise, dévisageait aussitôt en dansant des « types » qu’il lui semblait bien, pour la plupart, avoir connus un soir, n’importe où…
Quelques-uns plastronnaient dans un frac impeccable, et Chouchou, malgré lui, sous leur raideur et leur morgue guindée, les revoyait en caleçon, demi-nus, obèses, obscènes, lamentables.
Deux de ces messieurs louchaient à son endroit. Une vieille douairière, en robe pailletée, ruisselante de diamants, et dont le cou apoplectique suait un gros collier de perles, affalée dans son fauteuil, couvait le jeune couple sous un face-à-main permanent.
Àla longue, le gosse se sentit gêné. Ces yeux braqués sur eux lui brûlaient la peau, le déshabillait et lentement le caressaient comme s’il était nu.
Louise semblait ravie et dansait de bon cœur. Cette profusion de lumières, de fleurs et de joyaux, la nouveauté des hommes en habit de couleur, fracs rouges, verts ou violets, les toilettes des femmes, évocatrices des temps passés et de pays lointains, fabuleux, ignorés, insoupçonnés d’elle, tout ce luxe et cette richesse lui tournait la tête comme une toupie.
Fox-trotts, tangos et shimmies, one-step, yale et charleston, se succédaient sans répit. Les musiciens se trémoussaient sur l’estrade, au fond de l’atelier, avec une fébrilité de singes.
Au milieu, un nègre gigantesque, aux lèvres vermillonnées sur un clavier d’ivoire, tenait la batterie et se démenait en diable, dans un vacarme de dancing.
De nouveaux groupes entrèrent en chahutant. Les invités arrivaient maintenant par gros tas et les costumes les plus pittoresques éclataient d’imprévu dans un bariolé chatoiement. On remarquait entre autres tout un essaim de Pierrots, de Colombines et de gentils Arlequins, travestis et fardés par Maxwell lui-même — c’étaient les petites connaissances de Pigalle et d’ailleurs. Tout ce jeune monde sautillant et joyeux entoura bientôt Bijou qui, lasse d’arpenter le parquet perfide de salle en salle, se réfugiait au jardin sous la tonnelle, où un véritable barman préparait à tout venant des cocktails derrière le zinc.
Perchée sur un haut tabouret, elle reconnut tout de suite Jack, ancien garçon du Rat-Mort qui avait travaillé au Pigall’s-Folies et autres lieux. Elle entamait avec lui une conversation animée, égayée de rasades copieuses, tandis que ses grosses jambes tourellées balançaient en cadence leurs bases éléphantines.
Dans la salle à côté, parmi les nombreux retardataires, Chouchou aperçut tout à coup son ami Pépère. Il lâcha Louise au bras d’un grenadier de la Garde et courut à lui.
Surpris de le revoir, l’écrivain, portant très simplement l’habit fleuri d’un camélia, saluait beaucoup de monde et répondait au classique « cher maître » par un sourire aimable.
Le gosse avait relevé le masque pour se faire reconnaître.
— Baisse ton loup, lui dit Pépère, on gagne toujours à ne jamais se montrer tout entier.
Ils se perdirent dans la foule. Les trois salons du rez-de-chaussée et le vaste atelier du peintre regorgeaient. L’assistance était au complet. Un mélange bizarre, hétéroclite et disparate de gens de « la haute », d’hommes politiques, d’artistes, de financiers et du demi-monde des deux sexes.
Des comédiens, des auteurs, des comédiennes célèbres, des danseuses, des étoiles, des grandes vedettes qui sortaient à peine de scène, les yeux encore charbonnés de rimmel, côtoyaient de vrais mondains, quelques snobs millionnaires, des avocats ou des clubmen. Des hommes graves, assis aux tables de jeu, faisaient un bridge.
Mais les portes vitrées de la salle à manger restaient closes. Elles ne devaient s’ouvrir qu’après minuit, pour le souper, ainsi que Maxwell l’avait dit à Chouchou.
Dans l’atelier du peintre, les toiles tapissaient les murs, harmonieusement disposées du haut en bas de la cimaise. Et, bien en évidence, l’Éros, pour lequel p’tit Pierre languit si longtemps, s’imposait de suite aux yeux des connaisseurs comme une des œuvres les plus parfaites du maître.
Le sujet en était simple : un bel éphèbe malicieux essuie entre deux doigts une flèche toute dégouttante encore de sang vermeil, avant de la remettre dans son carquois.
D’un air important, un vieux monsieur l’examinait attentivement, confiait gravement à une dame très mûre, en cheveux mauves et robe noire :
— C’est curieux, nous sortons décidément du cubisme, chère amie, c’est une renaissance.
— Que dit-il ? demanda Chouchou à l’écrivain en passant près d’eux.
— Des sottises, mon enfant. C’est un critique d’art réputé.
Le gosse ne chercha pas à comprendre. Bijou le préoccupait davantage. « Où peut-elle être passée », songeait-il pour l’instant.
Soudain, un gong retentissait, un carillon de cloches joyeuses. Un haut-parleur, invisible, lançait à toute volée le « Christ est ressuscité », de Berlioz, qu’une masse chorale chantait à l’autre bout de Paris.
Les portes de la salle à manger s’ouvrirent alors à deux battants.
Deux lustres, aux pendeloques de cristal, éblouissants, étincelaient de mille feux.
Et là-bas, tout au fond, par la porte du balcon, quelques marches de marbre, arrondies en perron, descendaient de l’autre côté du jardin. On y voyait, au bout, un petit moulin en papier rouge huilé, qui tournait, tournait drôlement, ses ailes lumineuses.
Dans une pièce d’eau centrale nageaient des poissons Chinois, étranges, polychromes, et des ampoules électriques, dissimulées tout autour, éclairaient par instants, sur un fond de miroir, leur voyage chimérique.
Les pierrots noirs et blancs, tout le menu fretin de Pigalle recruté par les soins de Maxwell, s’ébattaient bruyamment sur l’herbe rase des pelouses et faisaient dans leurs jeux crisser le sable des allées.
Bijou ne paraissait toujours pas. Chouchou commençait à s’inquiéter. Lorsque, tout à coup, il se fit un remue-ménage. Tout le monde se précipitait dans la salle à manger. C’était le signal du souper.
— Si nous faisions comme eux, dit l’écrivain.
Mais l’enfant avait honte de manger en public, assis à une petite table, en si fine compagnie. De toucher à des mets qu’il n’avait encore jamais vus et dont il ne saurait probablement point se servir.
Non pas, certes, qu’il fût habitué à manger avec les doigts !
Mais, vraiment, assurait-il, cette argenterie compliquée et variée l’impressionnait beaucoup. Et puis, toute cette verrerie aérienne, ces coupes, ces calices d’un mince cristal transparent auxquels le moindre frôlement arrachait une plainte musicale étaient tout autre chose que les bocks et les gobelets grossiers des bistrots.
Il préférait donc rester seul et se contenter des morceaux que son ami voudrait bien lui passer.
— Ôtez votre masque, maintenant, rétorquait l’écrivain. Quand on est beau comme vous l’êtes ce soir, Pierre, on a décidément droit au respect et à l’admiration de tous ces imbéciles.
— Venez avec moi.
Il le démasqua de force, l’obligeait à le suivre.
La vieille baronne de Candoll qui n’attendait qu’une occasion, profita de celle-ci pour prier le « cher maître et son mignon » à sa table. Aussitôt, elle trouva « le gosse » tout à fait « délicieux ».
Lui se sentait rougir. Des tas de gens le dévisageaient. On venait de reconnaître enfin le bel Éros de Maxwell ! Et ils se retournaient pour le voir.
Des face-à-mains se braquaient avec impertinence dans leur direction et plus d’un murmure flatteur parvint à ses oreilles.
— Il est bien beau, chuchotait la vieille baronne au romancier.
— N’est-ce pas, chère amie, répondait l’écrivain d’un air détaché.
— Mais je ne vois plus Maxwell, pour le féliciter de son « choix », dit-elle ironique.
Justement, le maître venait à passer, s’occupant avec sollicitude et correction de tous ses invités, svelte, élégant, le sourire glacial.
La vieille dame se pencha de nouveau.
— Quelle est cette créature qui l’accompagne ? demandait-elle, désignant un jeune homme brun, tout reluisant de fixine, bien pris dans un frac de bonne coupe.
— C’est un chasseur.
— D’Afrique ? s’informait la brave dame.
— Non, de Montmartre, rectifia l’écrivain.
Chouchou regarda ce rival et tressaillit : « J’suis vert », se dit-il, en perdant le peu d’assurance que quelques coupes de champagne venaient de lui donner. Un brouhaha interrompit la baronne qui, déjà, l’interrogeait sur sa famille :
— Ainsi, vous avez été élevé à Saint-Germain, mon cher petit ?
Àcalifourchon sur un ânon des Tuileries, Bijou fit soudain son apparition au bas du perron, dans le jardin. Un pierrot bénévole traînait la bête par son licol, tandis qu’un long éclat de rire et des applaudissements saluaient cette surprise.
Juchée sur sa monture, la matrone, fort excitée, de ses mains boudinées puisait des fleurs et des œufs de Pâques dans une grande corbeille, qu’elle lançait ensuite aux convives d’un air de gaillardise. L’ancienne fille de joie s’était subitement réveillée. Elle revivait à cette heure tout son passé, se revoyait dansant la gigue et le cancan à Bullier, au Moulin-Rouge, à Tabarin, à Bataclan, dans un envol de pantalons à dentelles, de fanfreluches et de falbalas.
Elle n’attendait même pas que le jazz cessât pour évoquer son « vieux Montmartre ». Quand la corbeille fut vide, œufs et fleurs saisis au vol par des mains tendues, ses vieilles jambes tourellées s’enhardirent toutes seules, la soulevèrent tout entière pour cette fameuse « chaloupée » qui faisait jadis son triomphe — la gloire de Bijou ! Alors le jazz se tut. Le pianiste improvisant, vint seul à la rescousse de l’énorme danseuse qu’un jeune apache, sorti des rangs, saisissait aussitôt par la taille.
Lui, souple et maigre ; elle, grotesque et décrépite. Couple curieux et fantasque : le passé s’agrippant au présent.
Des dîneurs s’étaient levés, faisaient cercle autour d’eux. Ils dansaient sur le perron et, par la large baie ouverte, tout le fond du jardin prenait ainsi les proportions d’un décor. L’illusion était complète. Les plus vieux se souvenaient d’elle dans son beau temps, évoquaient entre eux des anecdotes. Eh oui, Bijou avait eu son heure de célébrité. Un Vieil homme d’état ne l’avait-il pas aimée ? Quelques-uns l’assuraient de bonne foi.
Mais d’autres ne semblaient avoir d’yeux que pour son « gigolo », en qui Pierre reconnut sans peine, sous le déguisement, un apprenti boucher de la rue des Martyrs.
Le romancier, narquois, toujours à l’affût, scrutait Pierre à la dérobée.
On eût dit qu’il lisait au fur et à mesure ses moindres impressions.
Non content de les deviner, il s’amusait même à les stimuler. Très mondain, aristocrate né, il essayait de l’intéresser à ses propres réflexions.
— Comme la belle madame d’Avranches était pâle ce soir… Le marquis de Soubyse venait sans doute de la délaisser pour cette jeune Américaine qui flirtait avec lui, costumée en gitane, une rose rouge sur l’oreille. Le petit Nélusko faisait sa cour à la belle Claude, la grande comédienne, l’amie de Maxwell. C’est le prince roumain, ce long malgré, là-bas, qui devait s’embêter. La liaison des deux hommes était connue de tout Paris. Ils ne craignaient d’ailleurs pas de s’afficher dans le monde et n’y allaient jamais l’un sans l’autre…
L’écrivain goûtait un malin plaisir à étaler ainsi cyniquement aux yeux du jeune homme les tares et les turpitudes de ce grand monde qui l’éblouissait tant.
Il le croyait du moins. Car Chouchou songeait plutôt à la chair appétissante de cette belle Claude qui, la première, lui avait révélé l’amour…
Et Claude passa bientôt près d’eux, au bras de son brillant cavalier, sans même daigner jeter les yeux sur lui.
Il en fut mortifié et chercha Louise. La « môme » n’avait pas l’air de s’ennuyer non plus. Elle ne cessait de danser depuis le début de la soirée, avec un tas de gens qui ne savaient pas qui elle était. Chouchou voulut la rejoindre, mais son Mentor le retint.
— Ne reconnaissait-il pas cet homme ?
Mais oui, certainement, p’tit Pierre le reconnaissait bien, pour l’avoir mainte fois aperçu dans le Bois, la nuit, avec les autres…
— Eh bien, c’est lui, disait le romancier, qui est le roi des pédérastes, c’est-à-dire « la reine des reines », comme il le déclare lui-même. Imagine-toi, mignon, qu’il possède un calepin sur lequel il inscrit au jour le jour le nom, l’adresse et la mensuration exacte de ses nouveaux amants. Il va fort, hein ? Mais c’est un grand artiste !
Le gosse souriait sans répondre. Toujours les mêmes, songeait-il. Ici, comme au Bois, comme partout, ça ne pense qu’à « ça ». Que diable ont-ils donc dans la peau ?
La voix de Maxwell cria :
— Le concert va commencer. Rassemblez-vous.
On se tassa comme on put dans l’atelier et le grand salon dont les portes communiquaient.
Au fond de l’atelier, un velum de velours noir s’écartait déjà sur l’estrade qui supportait le piano. Un homme gravit les deux marches, au milieu d’une ovation générale, « Pas d’erreur, songeait Chouchou, c’est bien lui. » C’était le gros monsieur que son cavalier venait de lui désigner tout à l’heure.
Ah çà ! mais ils « en étaient » donc tous ? L’assistance ne lui sembla plus qu’une vaste confrérie, une franc-maçonnerie puissante, aux ramifications innombrables.
L’homme replet et dodu s’assit. Le jazz s’était tu et les musiciens se mêlaient aux auditeurs. Un lourd silence plana.
— Chopin, Chopin, clamait-on.
— Qu’est-ce que ça veut dire ? interrogea le gosse.
— C’est le nom du compositeur, lui expliquait à voix basse l’inséparable.
« Chopin, Chopin, se répétait Chouchou machinalement, j’connais ça… Nous disons bien, faire un chopin… »
Les lustres s’éteignirent. Les lumières du jardin brillaient seules, éclairant la salle d’une lueur indécise.
Alors, dans la nuit, les premières notes d’un nocturne s’égrenèrent, larmes cristallines, sous les doigts de l’artiste. Un monde inconnu de Chouchou naissait par enchantement.
« Chopin, Chopin », ce mot, quelle transfiguration, graduellement, le transformait en lui, à ses yeux et ses oreilles, le rendait magique, jusqu’à le graver bientôt dans son âme, profondément ?
Des têtes s’inclinaient, des yeux se fermaient, pleins de rêve…
Les morceaux se succédaient maintenant dans un recueillement religieux, comme les offices d’une messe. Et par la toute-puissance de son art, l’homme assis au piano se transfigurait aussi.
L’enfant de joie ne se souvenait plus de l’avoir vu mainte fois, obscène et débraillé, se vautrer avec les « autres » dans les orgies du bois de Boulogne.
Il était grand, il était pur, il était beau ! Quand il se leva dans un accord triomphal, il parut à Chouchou auréolé d’un nimbe, comme un visage glorieux…
Ses yeux étaient noyés de larmes, sans qu’il pût dire pourquoi. Les rythmes qu’il venait d’entendre lui remplissaient l’âme d’un bouillonnement confus où les voix de la nuit et le chant des oiseaux se confondaient aux accents d’une marche funèbre (qui d’ailleurs éveillait en lui de vagues souvenirs d’enterrements militaires), aux sonneries des clairons, au fracas des chevaux dans une charge du quatorze juillet.
Il semblait que son cœur battît à l’unisson de ces vagues sonores qui venaient à peine de mourir. Et c’était cet homme, jadis si méprisé de lui, qui le plongeait dans une telle extase ?
Cette grande pitié, cette douceur infinie, après la tempête qui faisait vibrer l’instrument comme un orgue d’église, il devait tout au même homme qui l’avait jadis à jamais dégoûté ?
Était-il donc possible d’être tout ensemble si grand et si abject…
Chouchou regardait d’un œil morne et bête toutes ces femmes élégantes, à demi pâmées, tous ces hommes puissants, se presser, troupeau bêlant, autour du virtuose, le féliciter d’une voix émue, serrer ces mains qui lui semblaient encore toutes ruisselantes d’harmonies et le désir lui vint, impérieux, d’aller le remercier aussi.
Mais il n’osait pas… Que pouvait-il dire à l’homme qui, sans doute, à cette heure, n’était plus qu’un dieu ?
Ce ne fut que plus tard, au jardin, qu’il eut l’audace de s’approcher, de lui dire en baissant les yeux :
— Merci, m’sieur Chopin… C’était bien beau.
— Ah ! c’est toi, Chouchou, dit l’artiste en souriant de ses lèvres plates et fardées, Chouchou de Pigalle ? Je te connais. Mais tu sais, entre nous, mon mignon, je ne m’appelle pas Chopin.
P’tit Pierre, surpris, bégaya :
— Pardon, m’sieur, j’croyais, on m’avait dit…
Il se déroba. Comment, ce n’était donc pas lui, Chopin ?
Déjà l’homme lui sembla moins beau, moins grand — le satyre du Bois reparaissait.
Il songea confus :
— C’est dommage…
⁂
Fatigué, le gosse se mit à la recherche de Louise et ne la trouva point.
Par contre, il aperçut Bijou criant et gesticulant au fond du jardin, indignée, jurant ses grands dieux que quelqu’un avait osé, disait-elle, lui pincer les fesses.
— Crois-tu, hein, le salaud, avoir touché mon vieux der ! Quelle privauté !
Chouchou essayait en vain de la calmer. La matrone, complètement ivre, persista dans ses accusations, alla jusqu’à se mettre en colère.
Cette main sacrilège l’avait tirée du rêve où elle se trouvait, elle aussi, plongée en écoutant la musique, toute seule, appuyée à la balustrade du perron. Une figure jadis aimée, l’ami tombé à la guerre, refluait du passé, se détachant quelques instants, estompée de brouillard. La « marche funèbre », évocatrice, pour Chouchou, d’enterrements militaires suivis en bande de gamins, remua longtemps en elle on ne sait quels troubles souvenirs de piste (n’avait-elle, entre autres, été dans sa folle jeunesse écuyère de cirque ?).
Elle cuvait son vin tout à son aise, paissant dans le vague, lorsqu’une main anonyme vint rompre le charme. La réaction fut si brusque qu’elle se traduisait maintenant par ce flot d’injures que P’tit Pierre avait du mal à réprimer.
Elle en voulait à tout le monde et prenait à partie l’assistance déjà très clairsemée, le poing brandi convulsivement.
— C’est vous, les rupins, qui pourrissez les pauvres, hurla-t-elle. Tas de…
Le jazz couvrit sa voix rauque. Ce fut le signal : les salons se vidèrent en quelques minutes. On se précipitait au vestiaire. Des femmes, ahuries, protestaient :
— C’est dégoûtant, quelle ordure !
D’aucunes remercièrent au contraire le peintre de cet impromptu. Un feu d’artifice fut tiré, pour finir, dans le jardin où montaient enfin les premières lueurs de l’aube.
Tout au fond, le petit moulin rouge achevait de se consumer lentement, tombait en cendres.
Chouchou vit Louise qui pleurait…
— Partons, dit-elle, partons.
Mais toutes les issues étaient fermées. Il ne restait plus que les « intimes », des gigolos et quelques amies du peintre. Le gosse devina ce qui allait se passer.
Vautrée sur un sopha, Bijou récupérait déjà sa bonne humeur.
— Viens, susurrait-elle au petit Nélusko.
Il se prêta de bonne grâce. Et les autres regardaient avec des yeux fous, sans bouger, tandis que la belle Claude attirait Pierre.
— Que voulez-vous, madame ? dit-il en s’esquivant.
Enfin, les pierrots se démasquèrent sur un signe de Maxwell. Ils avaient, par son ordre, gardé l’incognito jusqu’au bout. Seul, l’un d’eux, plus capricieux, prétendit conserver son loup de velours.
Chouchou ne le connaissait pas. La plupart achevèrent de se griser en vidant le champagne qui restait dans les coupes.
Les plus ivres se dévêtirent, s’offrirent sans marchander.
Deux filles s’embrassaient à pleines lèvres. Le peintre et son joli « chasseur » disparurent à l’étage supérieur.
Profitant du désarroi, le pierrot toujours masqué tendit à Chouchou quelque chose, d’une main négligente. Il vit le geste, comprit et s’en saisit sans rien dire. Complaisamment, le pierrot mystérieux allait de l’un à l’autre.
Sur les sophas, dans les fauteuils, ils furent plusieurs à humer la drogue malfaisante ou à la porter à la bouche, d’un mouvement rapide. Peu à peu, cette fée les apaisa, finit par les détendre.
Sur le perron, tournant le dos à l’orgie, le gosse et son mentor se rejoignirent. Ils contemplaient le jardin mouillé, plein d’aurore, où la belle Claude promenait Louise.
Le poète fumait en silence, les yeux ailleurs…
Chouchou percevait de nouveau, jusqu’à l’angoisse, l’inexprimable murmure.
Longtemps après, en y songeant, il croyait entendre encore les cloches de ce dimanche de Pâques qui traversaient le ciel splendide et rajeuni.
⁂
Chouchou dormait à poings fermés, lorsqu’on frappa violemment à sa porte. Il se trouvait nez à nez avec deux inspecteurs de la Sûreté.
— Qui demandez-vous ? dit-il, la bouche pâteuse.
— Pierre Durand, répondait celui que Chouchou reconnut aussitôt pour l’avoir accompagné la première fois rue Au Pain.
— C’est moi, entrez.
— Je sais, fit l’homme, sommes-nous pas de vieilles connaissances ? Seulement, tu as grandi, petit. Dame, et ton casier judiciaire aussi. Montre-nous tes papiers.
Le gosse fouilla la poche d’un vieux veston et tendit son fameux passeport.
— Il est faux, tu le sais bien. T’auras à répondre en outre d’un vol de deux mille francs commis au préjudice de tes parents à Saint-Germain. Nie donc pas, c’est inutile.
— C’est pas vrai, qui vous l’a dit, c’est Julot ? Eh bien, c’est une lope, cria Pierre effrontément.
— Ça va, ricanait l’autre qui, rapidement, avisa sur la chaise son déguisement de la veille, mais quel usage fais-tu de ça ? dit-il en brandissant d’un air de menace des petits sachets blancs. Vaut mieux te taire, hein ? P’tit vaurien. Nous disons donc : faux papiers, vol et trafic de stupéfiants, par-dessus le marché.
— Allez, ouste ! Habille-toi et suis-nous, ordonnait le second. Cette fois-ci, il n’y couperait plus, le sale môme : il était bon comme la romaine !
Chouchou, la tête bourdonnante, regardait maintenant sans trop comprendre les petits paquets qu’une main criminelle avait, sans doute, subrepticement, quelques heures auparavant, glissés dans sa poche. Il se souvint vaguement d’un masque noir, se rappelait aussi deux visages aimés, revit celui de sa maman, parmi des mâts et des navires qui semblaient fuir, comme en rêve sur une mer lointaine, et sentit enfin l’inanité de tout…
Machinalement, il enfilait ses vêtements, sans même se donner la peine de boutonner sa braguette. Il jetait un dernier regard sur ce lit défait et taché où tant de mâles s’étaient partagé son corps, puis suivit les deux hommes en silence.
Dans l’escalier, une forte odeur de choux-fleur les prit au nez et Mélie, la nouvelle petite locataire du troisième, qui remontait chez elle, leur dit au passage en riant :
— Ça schlingue la merde.
Sous le portrait des maréchaux, M. Biche, dans sa loge, fumait toujours sa pipe et lisait le journal. Maxwell avait payé, peu importait le reste.
Là-haut, on entendit Bijou, qui, n’ayant pas fini de cuver son vin, chantait à tue-tête, d’une voix cassée :
L’amour est menteur,
Garde ton cœur…