SECONDE PARTIE · VI
Leur chambre était coquette.
Un pot de capucines fleurissait la croisée près de laquelle Louise cousait la plus grande partie de la journée.
Ils s’étaient mis en ménage, dans « leurs bois », et l’avaient meublée comme ils pouvaient, c’est-à-dire de peu de choses.
Ces meubles de pauvres, dirait-on pas qu’ils ont une âme. Ceux qui vivent seuls, dans leur intimité, finissent toujours par le croire.
Il y a la table, où l’on mange et l’on travaille, il y a la chaise où l’on attend, il y a le lit où l’on dort, où l’on s’aime, où l’on meurt. Il y a la lampe…
Luc ne rentrait que le soir, son travail terminé. Il montait alors les marches du Sacré-Cœur, aspirait à la paix de là-haut, gravissait la colline qui s’érige au milieu des hommes comme une citadelle capable de défendre encore le bonheur des siens.
Louise, de leur fenêtre, le voyait venir d’un pas pesant au fond du crépuscule, calme et sûr de lui, plein de confiance, de force et de santé.
Elle attendait cette heure comme une récompense. Car les journées, parfois, lui semblaient dures et longues de rester seule à la maison.
Luc essayait de lui refaire une vie. Elle s’accrochait à lui, de toute son énergie. Leur rencontre fut si simple. Julot dit un jour :
— Connaissez-vous pas ? C’est le grand Luc.
Ils s’étaient vus chez un patron où Julot s’embauchait à l’occasion comme manœuvre, lorsque, faute d’expédients, il se trouvait bel et bien obligé de bricoler de ses dix doigts.
Pourtant les deux garçons ne devaient se fréquenter que rarement.
Luc n’était pas de son bord. Ce rude gars, bien râblé, d’une chair ferme et robuste, tout en muscles, vierge encore à vingt ans, n’était point d’un naturel facile.
Il ne s’était, jusqu’ici, lié avec personne. On ne lui connaissait pas d’amis. Et les copains d’atelier plaisantaient volontiers sur son compte. Ils le jalousaient aussi à cause de son habileté, de son intelligence au travail.
Entre eux, pour s’en moquer, ils l’appelaient « l’assisté ».
Eh bien ! oui : Luc n’était qu’un enfant trouvé, un pupille de l’Assistance Publique ! Il n’en parlait jamais, mais ne s’en défendait pas au besoin.
Certes, les caresses d’une mère, il les avait ignorées, des joies de la famille sevré depuis toujours et son nom même, Luc Dancourt, n’était qu’un nom d’emprunt, un nom de rue…
Qu’importe, il ne blaguait pas, ce Luc ! On le respectait, parce qu’on le craignait et qu’il était fort — mais on l’estimait au fond, parce qu’il était juste.
Il devina tout de suite en Louise un être souffrant, une âme tendre, et se prit à l’aimer.
Le lendemain, ils se revirent, puis tous les jours. Au sortir de l’atelier, Luc allait chez Louise. Elle était assise dans sa chambre, en train de coudre.
Dès cette époque, elle vit Chouchou beaucoup moins.
Pour commencer, le sachant malade et sensible, elle ne lui refusa ni ses soins ni sa présence auprès de lui. Lorsqu’il se porta mieux, elle suspendit peu à peu ses visites au Poiss’ d’Or, voilà tout.
Elle s’était entièrement confiée à Luc et sollicitait de lui affection, aide, appui. Fallait-il rompre, rejeter sans pitié, sans remords, ce pauvre petit miné par un mal incurable, un dévoyé par-dessus le marché, un malheureux presque irresponsable de ses actes ? Ou bien, convenait-il de biaiser sans brusquer les choses, jusqu’au moment fatal ? Luc le pensait ainsi. Louise fut de son avis.
— Il n’en reviendra pas, disait-elle.
Ce qu’elle ne lui dit point, se mentant à elle-même, ce fut son morbide amour qui, lui, ne voulait pas mourir.
Ce qu’elle taisait jalousement à Luc, en marge de sa tendresse, c’était la perverse passion dont elle brûlait encore pour cette poupée de chair. Elle feignit au contraire de s’en désintéresser.
En vérité, elle essayait simplement de s’en affranchir et se cramponnait à Luc comme à une planche de salut, consciente elle-même du danger.
Maintenant, le passé ne serait plus qu’un mauvais rêve : Chouchou n’était plus là ! Depuis le bal de Maxwell, comme le temps marchait vite… Que tout cela était loin.
Son ouvrage, parfois, lui glissait des mains. Louise penchait la tête et songeait à ce triste lendemain. Elle n’avait appris l’arrestation de Pierre que le lundi de Pâques. Marthe la guetta pour le lui dire. En annonçant la mauvaise nouvelle, la fille braquait sur Louise ses yeux haineux :
— C’est ben fait, dit-elle. Ce p’tit mec f’sait sa poire. Y voulait péter plus haut qu’son cul. Chouchou était pourri d’orgueil. D’ailleurs, toutes ces tapettes n’étaient que des dégoûtants qui leur gâchaient l’métier, spas ?
Louise haussa les épaules, en signe de compassion.
Et quand la Marthe fut partie : « Après tout, songeait-elle, cette fille est encore moins mauvaise que ses fameux camarades et ses semblables. Ce sont eux qui l’ont déchiré à belles dents, ce pauv’ gosse… »
Leur perfidie, leur duplicité, leur mensonge, leur paresse, Louise les connaissait bien. Elle se surprit à les détester beaucoup moins pour leurs vices que pour leur vilenie, leur bassesse. Celle-ci ne s’était jamais moins clairement démentie que le jour de l’audience.
Ah ! toute la séquelle de jeunes hommes-femmes, minaudeurs et maquillés, à casquettes plates et voyantes, à pantalons bouffants et à vestons cintrés, quelle pitié !
Parmi eux, d’aucuns portaient encore des effets que Chouchou leur avait donnés ; c’étaient les plus malheureux — peut-être les meilleurs. Ceux-là voulaient parler, mais ils durent « la rentrer », retenir leur langue, rapport à Julot et, qui sait, peut-être au vieux Biche…
De quel ogre ou de quelle goule, étaient-ils donc les pourvoyeurs sinistres ? Les autres, les rupins de la Petite-Chaumière ou du Récamier, les jolies « snobinettes » du métier d’amour, qui prisaient jusque dans la rue, à la barbe des pisteurs, l’accablèrent comme ils purent.
Ils étaient là, répondant à l’appel, prêts à toute concession déloyale, toute louche complaisance, pour ne point se compromettre et tirer proprement leur épingle du jeu. Du témoignage de Maxwell, il ne pouvait être question. (Quelle Éminence grise se cachait encore derrière cet homme…)
Mais un jeune chasseur de la rue Pigalle s’acharna : Chouchou ne fréquentait les boîtes de nuit que pour vendre la « drogue » aux clients. C’était la Petite-Roquette. Le gosse fut condamné. Et tout cela dans l’atmosphère du huis-clos d’un tribunal d’enfants ; Louise attendait dehors, le jour du jugement…
Elle reverrait longtemps la figure ravagée du petit résigné que la maladie et la passion, la misère et les privations, éclairaient étrangement d’une lueur trouble.
Elle entendrait toujours sa voix tremblante lui dire en passant entre les gardes, d’un air mal assuré :
— Surtout frappe-toi pas, Louison…
D’autres gens étaient là, car on jugeait beaucoup d’enfants, attendant aussi la sortie des petits prévenus : des parents ou des « amis ». Parmi ceux-ci, Louise crut reconnaître quelques-uns. Des types qu’elle avait remarqués souvent à Montmartre et ailleurs, lorsqu’avec Chouchou elle se promenait dans Paris. « Toujours les mêmes, songeait-elle. Ceux qui les cueillent à leurs débuts les suivent encore des yeux sur le chemin de la prison. »
⁂
Elle essuya une larme, du bout de son mouchoir. Un aveugle jouait de l’accordéon place du Tertre, entouré des mioches de la Butte.
Louise se rappela celui qu’ils rencontrèrent un jour ensemble rue Lepic (c’était peut-être le même), et lui jeta deux sous. Elle alla tirer du fond d’un tiroir une mauvaise photo qu’il avait faite à la foire des Batignolles. Il portait son petit béret basque qui le rendait si joli et qu’elle aimait tant…
Non, Luc ne serait jamais rien de pareil. Il avait beau la défendre contre elle-même et ses instincts, contre une rechute possible, il n’empêcherait jamais qu’avant de devenir la « maîtresse » elle n’eût été « l’amant » !
Seigneur, Seigneur, ayez pitié de notre chair…
Mais le retour de Luc la rassurait bientôt. Comme tous les soirs, depuis des mois que ça durait, elle le vit revenir de ce même pas ferme et pesant, elle sentit battre sous son chandail ce cœur tendre et fruste.
C’était ça, l’amour normal et sain qu’elle s’efforçait de partager. C’était tout ce qu’il lui fût permis d’aimer, ce grand Luc — « son homme… »
Comme tous les soirs aussi elle prépara la soupe sur leur petit réchaud à gaz. Comme tous les soirs, ils s’assirent à la même place, l’un en face de l’autre, firent les mêmes gestes, répétèrent les mêmes choses. Luc la regardait de ce même regard indéfinissable qui se prolongeait profondément en elle, comme une sonde.
Il lui contait les menus faits de la journée d’une voix calme et grave. Elle l’écoutait parler. Cette voix familière la réconfortait, berçait ses souvenirs.
Il ne disait que des paroles très simples.
« Le patron était de mauvaise humeur aujourd’hui. » Ou bien : « La soupe est meilleure qu’hier. Veux-tu que nous allions faire un tour sur la Butte après dîner ? »
Car Louise ne sortait que pour aller aux provisions. Il lui défendait toute course inutile hors du logis. Elle se pliait, obéissante, à ces exigences, ayant besoin de se sentir protégée. Son cœur à peine convalescent lui faisait peur. La pauvre fille s’alanguissait au bras de Luc, comme une malade qui s’abandonne au guérisseur. Il semblait qu’elle soulageât ainsi sa chair souffrante et tiède encore du péché.
⁂
Ce Luc était un croyant.
Tout enfant, il allait au catéchisme. Les bonnes sœurs l’aimaient et s’occupèrent de sa première communion. Plus tard, il gardait cet élan mystique, cette flamme intérieure, la joie de son cœur. Maintenant, il faisait partie des Veilleurs du Sacré-Cœur et passait parfois la nuit entière avec les autres, au pied du Saint-Sacrement.
Les nuits de ferveur et de piété, perdu dans la nef immense, parmi la foule des fidèles en prière, sous la lumière raréfiée des ampoules, l’ardent buisson des cires le ravissaient infiniment.
Un caprice d’encens volait dans l’air et le grisait. Le murmure des litanies montait et fléchissait comme une vague confuse.
Et Luc priait pour l’âme de Louise, conquise de haute lutte. Il priait aussi pour « celle » qui lui avait donné le jour et qui l’avait abandonné. Les yeux fermés, il s’appliqua de bonne heure à reconstruire, à retrouver trait par trait le cher visage inconnu…
D’avoir longtemps médité sur sa faute, son cœur se remplit de pitié, de miséricorde et de pardon. À la révolte des premiers scrupules, succédait à présent cette douce sérénité, cette paix de l’âme à la faveur de laquelle il évoquait sa mère avec indulgence.
Coupable ? Qu’en savait-il… Qui pouvait dire au prix de quels tourments la malheureuse ne dut-elle consentir au suprême sacrifice. N’était-ce pas elle, plutôt, la victime. Aurait-elle fait en silence le sacrifice de sa propre vie pour mieux assurer la sienne, ou bien vivait-elle encore…
Àtoutes ces questions, sa conscience répondait par un : peut-être. Mais depuis longtemps Luc avait pris le parti de ne plus penser à sa mère que comme à une sainte. Son cœur filial ne le trompait point : sa mère avait souffert, elle s’était immolée par abnégation, ce n’était pas une criminelle !
Une seule chose importait désormais : son innocence.
Ah ! cette conviction, il devait lui-même l’acquérir au prix de quels efforts. Le doute le tortura si longtemps, qu’il en gardait encore au cœur l’horrible stigmate. Enfin, il eut la foi. Il crut en sa mère, comme il croyait en Dieu !
C’était sans doute un effet de la grâce, et non des moindres, que ce calme et cette conviction.
Le vrai pardon lui vint naturellement aux lèvres avec les premiers mots d’amour qu’il dit à Louise. Le plus cher souci, le plus doux soin de l’amour, n’est-il point de pardonner… Parce qu’il aimait vraiment une femme, Luc absolvait en lui-même. Et de ce pardon naquit la certitude et ce réveil d’un sentiment filial qu’il cultivait avec piété. Mais en silence, il s’efforce, ce grand Luc, à reconstruire et à retrouver le visage de l’inconnue. Après le pardon, il veut la connaître, la toucher et la voir. Il matérialise son rêve… Et voici qu’un jour, à l’aube, après toute une nuit de prière, d’angoisse et d’exaltation, il a pour récompense la très nette vision de l’image maternelle.
Comme il fixait de préférence le visage glorieux des jeunes saintes (sa mère, il ne pouvait la concevoir autrement que jeune et belle et se voulait lui-même un fruit de l’amour), il crut la voir se détacher d’un vitrail et traverser la nef dans un nimbe doré.
Il la regarda longtemps, longtemps, finit par s’assoupir contre un pilier, en murmurant : maman…
⁂
C’est à cette époque qu’il fit la connaissance de Louise. Luc songea qu’elle ressemblait un peu à la sainte du vitrail, sa mère, et se sentit attiré irrésistiblement vers la jeune fille. Cette analogie mystique le troublait.
Au début, son amour ne fut qu’un sentiment pieux et candide. Mais Louise était jolie et Luc avait vingt ans.
Honnête et fort, il résista longtemps. Elle préféra tout lui dire, en déguisant l’essentiel. Alors, il n’eut plus qu’un vœu : le salut de la pauvre fille. Il pensait qu’en la rachetant, la ramenant au bien, il réhabilitait sa mère…
Louise l’aimait-elle ?
Elle se le demandait, dut se convaincre bientôt que non, mais le sentant supérieur et plus fort, elle finit par le subir.
Quelque temps avant le bal de Maxwell, Luc eut beau jeu : Louise fut sa chose. Un soir, il lui dit :
— Louise, voudriez-vous ? et lui passait une bague au doigt.
Le dénouement rapide de Chouchou, sa condamnation, brusqua leur vie. Louise était sincèrement prostrée…
Ils décidèrent de se réfugier sur la Butte. La jeune fille pensait que Luc se déciderait un jour ou l’autre à parler mariage, à se déclarer.
Surprise de son silence, elle dit pendant leur aménagement :
— Faut peut-être, Luc, que j’m’occupe de mon certificat de naissance, spas ?…
— Pourquoi faire ?
— Mais pour nous marier, j’pense.
— On a bien l’temps, répondit-il.
Le jour même, un dimanche, ils entraient au Sacré-Cœur.
L’air y était encore tout remué de la tempête des orgues. Dans le brasillement des cierges, des vieillards agenouillés, des femmes en prière, se prosternaient.
Et Luc pensait tout bas les mots qu’il n’osait dire : « Mon Dieu, Vous êtes tout amour. Ceux-là sont lâches qui ont peur de Vous ! »
Louise admirait en silence tant de ferveur. Quoique orpheline, elle non plus n’avait manqué de religion. Sortie à quinze ans du dispensaire d’où la retira trop tôt la courte sollicitude d’un oncle qu’elle vit à peine une fois dans sa vie, Louise retrouva les bases d’une hérédité solide. Honnête petite bourgeoise, elle disposait sans le savoir de ressources morales accumulées.
Elle crut en Dieu, parce qu’il faut bien se confier à un vieil ami quand on est seule au monde.
Et puis un jour elle se donnait au premier venu, avec indifférence. Jusque-là, ses menstrues s’épanchaient comme un flux régulier. Mais elle eut tôt fait de se ressaisir après la faute. L’homme parti, elle se dégoûta vite du mâle et de l’amour.
Ses flancs étroits, sa poitrine effacée, ses bras musclés, sa lèvre duvetée, sa nuque virile et brune sous les cheveux coupés, dénotaient déjà certaines nuances masculines.
Plus tard, Chouchou devait seul l’aider à réaliser que sa nature était tout autre. La grâce fluette du garçon, sa joliesse et sa gracilité déterminèrent enfin ses véritables instincts et déclenchèrent son vrai désir…
Devant ce faible, elle se sentit forte ; devant ce passif, elle comprit obscurément l’ambiguïté de son propre sexe.
Son excès de santé la desservait. Une chaleur animale épanouit sa chair ardente.
Il se trouva qu’au fond d’elle-même des morts se réveillaient qu’elle ne soupçonnait pas. Dans ce corps de femme, un mâle ressuscitait !
Pourtant, grâce à sa maîtrise, elle lutta contre sa chair, essaya de se reprendre. La venue de Luc marqua pour elle cette nouvelle étape.
Fort et entêté, mâle complet et superbe, il ne tardait pas à la dominer. Et Louise put croire qu’elle avait enfin trouvé son maître. Elle se donna tout entière.
Pour la première fois, elle goûta le mâle, l’étreinte complète, la possession totale. « Ça y est, songeait-elle, je redeviens moi-même. » Louise se trompait. Elle n’était plus elle-même…
Cela ne dura pas. Le réveil fut terrible. Et la dissimulation commença.
Mais ses transes, ses feintes, Luc les ignorait. Assis maintenant côte à côte, un monde les sépare. Louise souffre, elle a honte, elle a peur, et ne sait pas prier.
Tandis que Luc se recueille, elle songe au passé et redoute l’avenir. Ces voix d’enfants, voix blanches et célestes, qui tombent de si haut comme des lis, lui rappelle celle, jadis familière, de p’tit Pierre. Elle se souvient aussi de maints détails racontés par lui au sujet des paroisses et des enfants de chœur. La débauche, la promiscuité de certaines maîtrises, Louise y pense en frissonnant !…
Ces voix pures, ô Seigneur, le sont-elles ? Ou bien l’offrande équivoque n’est plus qu’un sacrilège. La candeur des cires ardentes lui parut plus certaine, lorsqu’elle s’agenouilla pour recevoir l’hostie.
Leurs noces mystiques accomplies, ils sortirent, marchaient en se donnant le bras. Il la serra contre lui. Elle le craignait, comme on craint les forts, les justes qui crèvent de santé — et c’était mieux ainsi, car elle ne répondait point d’elle-même.
De quel bronze ou de quel marbre cet homme était-il fait ?
Il lui dit :
— Je t’aime, Louise. Nous serons heureux (comme si cela ne dépendait que de lui).
Et sa voix grave vibrait comme un instrument bien accordé.
Ce soir, ils s’assirent à la terrasse d’un restaurant. On leur servit d’une savoureuse langouste-mayonnaise. Ils burent dans le même verre d’un petit vin rosé qui leur moussait aux lèvres.
Joyeux, ils riaient d’un rien. Louise s’efforçait d’être heureuse. Des taxis arrivaient pleins d’étudiants et de lorettes. Toute une jeunesse exubérante et saine, dont le rire sonnait juste.
Mais plus tard, parut une bande « d’amis » que Louise reconnut. Elle se rappelait, à les voir, le nom de certains, les sobriquets mièvres des autres, comme des choses vénéneuses. Leur âme de mensonge, d’hypocrisie, de lâcheté, qui, dans ces yeux cruels et lascifs, flotte comme un nénuphar sur un étang bourbeux…
Ce long, maigre et sec, qui leur parlait à l’oreille, glissait de son côté des regards ironiques. Le Don Juan du Dédé-Bar, qui se flattait de les avoir tous.
En réalité, un homme-femme, ce Pépé, de la pire espèce ; le type le plus vil de l’homosexuel, une manière d’entremetteur, de proxénète, dont la chambre d’hôtel tenait lieu de repaire et de maison de rendez-vous.
Son propre trouble, ses aberrations, le souvenir du bal chez Maxwell, achevaient d’épouvanter Louise. « Pauvres de nous, songeait-elle. »
Ces petits messieurs, mal à l’aise dans ce milieu, au bout de peu de temps, se levèrent pour partir.
— Bon débarras, prononça Luc, provocant et sévère.
Eux minaudaient, en s’en allant, d’un air mignard :
— Oh ! ma chère… Adieu, chochotte !
Les gens renseignés détournaient la tête avec dégoût. Le timbre de ces voix hybrides est à lui seul une révélation. Des voix d’enfants qui ne peuvent plus grandir.
Àla nuit close, Luc entraînait Louise. Ils aimaient, le dimanche, prolonger leur promenade au delà du dîner.
Ils s’en allaient enlacés, par les quelques vieilles rues et les venelles où la pioche des démolisseurs n’a pas encore pénétré.
— Quand tout déménagerait, suggérait Luc, il restera toujours assez de terre pour dominer Paname.
Dans son idée, la Butte demeurait l’îlot, la roche, le manoir intangible. À ses pieds, Paris, le grand Paris, venait mourir chaque soir. Impuissant, il montait sans répit à l’assaut de la tour. Un cri monstre, une barbare clameur, s’échappait de son antre et des cercles de feu, par milliers, criblaient cette fourmilière humaine.
Puis, de tout cet océan traversé de passions, de crimes et d’immenses désirs qui fusent et brillent comme d’orageux éclairs, il ne reste plus, à l’aube, qu’une écume d’or à l’horizon…
Du haut des marches, Luc fixait la Ville d’un regard farouche. C’est là, parmi les lumières délirantes, dans l’une de ces rues de joie, que celle qui le porta dans ses flancs l’avait un soir abandonné.
Où serait-il, sans les mains charitables d’un chiffonnier. Qu’était-elle devenue ? Qui sait, si quelque part, là-bas, dans ce Montmartre…
Il préféra n’y plus penser.
Ses yeux sévères fouillaient l’ombre ardente, complice de tant de maux.
— Viens, dit-il simplement à Louise, pour l’arracher à cette fascination.
Vaguement, Luc tremblait de la perdre.
Elle écoutait la sourde et lointaine rumeur qui montait jusqu’à eux. Les fumées que la Ville crachait encore aux nues, Louise les humait dans la brise, tel un encens. Toute la nostalgie de son modeste passé, ce grain de mil, tenait dans ce cadre magnifique.
Les forces malignes qui faillirent la perdre, comme elle les regrettait !
Tandis que, de plus en plus, s’épaississaient les ténèbres qui s’enflaient à leurs pieds en vagues tumultueuses, que Paris avec ses mâts de lumière, ses agrès innombrables, s’enfonçait lentement, comme une proue, dans la nuit…
Louise se serrait à Luc de plus près, prise de vertige.
— Viens, répéta-t-il, viens.
Mais l’attraction était si forte qu’ils se sentaient médusés.
Ils durent faire un effort pour échapper à l’emprise, s’agripper à leurs pas et fuir pour tout de bon la grande voix des sirènes qui battaient les remparts de la Cité charnelle.