‹ Au Poiss’ d’OrChapitre 7 sur 10 · VII

VII

— Pas d’erreur, c’est p’tit Pierre, s’écria la bistrote en posant sa bouteille.

— Mais oui, mère Moreau. Comment qu’ça va ?

— Oh, je n’te reconnaissais plus.

— Suis donc ben changé, hein ? C’est marrant.

— C’est p’t’être point tant qu’t’es changé, mais t’as grandi, fit-elle.

Chouchou devait paraître bien étrange, en effet, aux yeux de ceux qui avaient connu p’tit Pierre. Il s’était démesurément allongé, jusqu’à rendre son vieux costume trop court.

Sa taille se voûtait, ses épaules s’étriquaient et ses joues si pleines s’émaciaient à présent, ponctuées de deux petites lunes roses. Une toux sèche et saccadée lui coupait souvent la parole. Il tenait sa casquette à la main et la roulait comme autrefois. Ses cheveux repoussaient à peine sur sa tête rase et son front se barrait d’une ride précoce.

— Pour du nouveau, y a eu du nouveau, depuis tes histoires, mon pauv’ gars, reprit la vieille.

— J’sais pouic, repartit Pierre. J’vois ben que les vieux ont déménagé. Y z’ont sans doute vendu l’fonds, pisque la boutique a changé d’nom.

— C’est-à-dire que Balard a vendu l’fonds, oui, cet homme, et avec un gros bénef encore pour sûr, bafouilla la mère Moreau. Mais quant au reste, dit-elle en hésitant, tu n’sais donc rien d’rien ?

— Ma foi non… dit Pierre.

La bistrote se taisait, remuait des bouteilles d’un air gêné.

— Ou plutôt j’crois bien que j’commence à comprendre, ajouta le jeune homme, en baissant le ton. Est-ce que des fois… cet’ pauv’ mère…

La Moreau se taisait toujours, droite et digne. Elle plongea des verres brusquement dans sa bassine, en toussotant, pour se donner une contenance.

Pierre s’approcha du comptoir et dit alors simplement :

— Depuis quand, madame…

— Ça f’ra six mois bientôt, mon Dieu ! Elle a eu les sangs tournés, cette pauv’ dame… Ça s’comprend.

— Ah ! fit Pierre en pâlissant, six mois déjà…

Il s’affalait sur une chaise, la tête entre les mains.

La vieille remplit un verre de vin à plein bord.

— Bois un coup, ça t’remettra, mon gars, fit-elle, apitoyée. Prends courage, la vie n’est pas rose.

— Oh non, alors, murmurait-il.

Elle ouvrit un placard, en tirait un paquet bien ficelé qu’elle tendit au jeune homme.

— Tiens, ça c’est pour toi. Avant d’quitter l’fonds, le vieux m’la confié en disant com’ ça :« Mère Moreau, vous qu’êtes une brav’femme, vous le lui remettrez si jamais il r’venait, l’môme. »

Sans rien dire, Pierre prit le paquet.

— C’est pas tout, continuait la vieille avec un clignement d’yeux. Y m’a laissé encore ce billet d’cent francs, a dit com’ ça qu’c’étaient les dernières volontés d’la défunte qu’on t’le remette à ta sortie. V’là donc tout ton héritage, prononça-t-elle solennellement, en le lui tendant.

— C’est pas d’refus, j’ai point mangé d’puis trois jours… Merci à vous, mère Moreau, d’m’avoir gardé ma fortune et vot’ bon souvenir.

Des ouvriers entrèrent bruyamment. Pierre s’apprêtait à partir. La vieille le rappela :

— Balard m’a ben recommandé de t’faire signer c’papier, dit-elle encore ; rapport à la loi. C’est régulier.

— Si vous voulez, répondit Pierre en signant sans rien lire.

Sur le seuil du débit, il regardait maintenant longuement la boutique d’en face. Sa façade était toujours pareille, pourtant…

Seul le nom du pâtissier avait changé.

Comme il considérait ces choses d’un œil morne, il distingua dans un angle de gouttière un avis bordé de noir collé encore à même le mur. Il traversa la chaussée. Au milieu du faire-part le nom de

FRANCINE BALARD

s’étalait en grosses lettres. Les noms des parents suivaient par ordre. Après celui de son beau-père, Pierre vit le sien…

Longtemps ses yeux demeurèrent fixés sur cette feuille jaunie qui faisait de lui un orphelin. Il était à jamais seul sur la terre.

Tout à coup, là, devant cette vitrine où il jouait enfant, plongeant ses regards à l’intérieur, il eut un brusque sursaut. Le souvenir de sa faute lui cingla l’esprit. Un remords tardif, mais terrible, l’envahit soudain. La voix familière se fit entendre.

Àtravers la vitre, il crut voir, comme jadis, la mère Francine assise à la caisse. Le tiroir était béant et sa main fouillait, fouillait rageusement, tandis qu’elle levait sur lui, bien en face, des yeux pleins de reproches…

Puis, sur la chaussée, comme il tournait la tête, il lui sembla qu’un corbillard de troisième classe s’ébranlait très lentement, avec quelques fleurs dessus, et que derrière marchaient Balard, tante Berthe et les cousines.

C’était maman qui s’en allait…

« Je l’ai tuée », songeait-il en partant comme un fou. Et tout en courant, il buvait ses larmes.

Avec son paquet, il traversa le parc et finit par s’asseoir sur un banc. De sa poche, il sortit un quignon de pain et se mit à le grignoter. Il tâtait le billet de cent francs et sa peine parut s’alléger. Il mangerait le soir même à sa faim. Puis, il voulut défaire le baluchon. Ses doigts amaigris le déficelaient soigneusement, vérifiaient son contenu.

Du vieux linge, un chandail, quelques paires de chaussettes trop petites désormais, la photo de son père, son polo de potache, une mèche grisonnante des cheveux maternels dans du papier de soie.

En repliant le tout, il découvrit aussi dans une poche du chandail le petit livre que Roumir avait perdu : Pensées de Pascal.

« Ah, se dit-il, le voici… » Il se souvenait. Aussitôt il eut l’idée d’aller le porter à son possesseur. C’était pour lui l’occasion de revoir Roumir.

Que de choses évoquait ce nom, que de souvenirs se réveillaient à le prononcer ainsi, du bout des lèvres. Roumir…

Toute son enfance, si pure malgré tout, tenait, semblait-il, dans ces deux syllabes. Des parties ignorées, refoulées, de son être se mettaient à vibrer de nouveau. Des parcelles de son âme, restées vierges, immaculées, se sensibilisaient à l’évocation du bel adolescent qui le troublait naguère.

Cette pensée le fortifiait, le purifiait. Il se sentit soudain meilleur. Mais il mesurait d’autant plus sa déchéance et tout l’abîme qui le séparait du passé.

De tristes larmes lui obscurcirent cette claire matinée de printemps. Il sanglota quelques instants, la tête sur son baluchon. Et M. le curé Bourdin, qui passait par hasard, en lisant son bréviaire, ne sembla même pas reconnaître son ancien enfant de chœur…

Résolument, Pierre sécha ses yeux, mit en poche le petit livre et prit le chemin du Collège.

Mais que dirait-il à Roumir ? Voudrait-il seulement le revoir maintenant ? Sans doute, lui rendre un livre qui lui avait appartenu, était une bonne action. Pouvait-il cependant, lui, un petit vaurien, se permettre de le déranger pour si peu ?

Son cœur battait bien fort en entrant chez le portier.

— J’voudrais remettre ce p’tit bouquin à l’élève Roumir, c’est écrit dessus, dit-il. J’lai ramassé dans la forêt, il y a quelque temps déjà.

— Fallait le lui rapporter tout de suite, mon garçon, l’élève Roumir n’est plus là. Il a passé le bachot l’année dernière et mène actuellement la vie d’étudiant à Paris, répondit la concierge. Donnez-le moi, si vous voulez. M. le Proviseur se chargera de le lui faire parvenir.

Pierre hésitait :

— Pas la peine, dit-il enfin. Je le retrouverai ben moi-même un jour, p’têtre… J’vous r’mercie, madame.

Machinalement, il remit en poche l’opuscule et s’en alla.

Cette nouvelle le désemparait. Tout à l’heure encore, il voulait espérer que Roumir lui tendrait la main, lui dirait les paroles réconfortantes. Il avait pu croire qu’avec son aide il eût pris enfin une résolution suprême, devant la tombe de sa mère.

Mais c’était fini… Roumir n’était plus là. Que faire ?

Il lui restait bien la visite chez tante Berthe à risquer. Quoique cela ne lui sourît guère, il s’y décida.

Peut-être lui serait-elle de quelque secours. Un impérieux besoin le poussait en outre à revoir les visages de jadis.

Tante Berthe habitait à Chatou un petit pavillon, en bordure de la Seine. Pierre se rappelait ses jeux d’enfant avec ses cousines, alors qu’il faisait déjà l’école buissonnière, par les jours de beau temps, de grand soleil, le long des berges lumineuses. Comme alors, le parfum des seringas se répandait avec violence. Des oiseaux strillaient la nue d’une aile paresseuse.

Sa main tremblait quand il sonna. La vieille tante vint ouvrir. Très pâle et vieillie, elle se figeait aussitôt sur le seuil, puis, toute émue, se jeta dans ses bras.

— Pierre, mon enfant, tu as dû bien souffrir, balbutiait-elle en le regardant.

Àpeine entré, Pierre s’assit et se cacha la figure. Près de lui, la vieille dame répétait machinalement en lui prenant les mains :

— Pauvre petit, pauvre petit…

— Pardon ma tante, dit Pierre tout à coup et comme gêné, mais j’ai si faim, si faim…

Tante Berthe courut à la cuisine. Elle revint poser sur la table les restes du déjeuner. Pierre, affamé, se jeta dessus gloutonnement.

— Quelle pitié, si ta pauv’ mère était là, déplora-t-elle.

— Elle m’aurait sans doute foutu dehors.

— Que non, elle t’aimait tant.

— Ben vrai, ma tante ? interrogeait Pierre, en posant sa fourchette.

— J’te l’dis.

— Oui, mais Balard m’aurait envoyé bouler.

— Dame, lui, j’ne dis pas.

— Qu’est-ce qu’il est devenu ?

— Il a vendu son fonds et parle déjà de se remarier.

— Elle …a souffert ?

— Beaucoup.

— Enfin, d’quoi s’en est allée ma pauv’mère, dit Pierre avec appréhension.

— Mais… du joli cadeau que lui avait fait ton père en l’épousant, j’pense, dit-elle.

— J’ne comprends pas, ma tante, expliquez-vous.

— Comment, tu n’as donc jamais su qu’elle était malade, bien malade, depuis quelque temps ?

— Non, non, j’vous l’jure, répondit-il stupéfait.

— Pas possible… Eh bien, mais elle était vérolée, cette pauv’femme, rapport à ton joli coco d’père.

— Oh, fit Pierre, dans une quinte de toux.

— Mais oui, reprit la tante. Tu étais d’ailleurs trop jeune pour t’en rendre compte. Je n’savais rien de bien précis non plus. On l’avait soignée, y a d’ça quelques années. On lui fit des piqûres. Elle s’croyait guérie, cette pauv’sœur… Le mal a r’paru brusquement. Elle était perdue… Mais comme tu tousses, faudra soigner ça, maintenant qu’t’es libre.

La quinte de Pierre s’apaisa. Pendant quelques instants on n’entendit plus que le claquement de ses mâchoires. Il buvait sec.

— Toujours bon, vot’pinard, ma tante. Mais où sont mes cousines, demandait-il quand il eut fini. J’ose à peine vous poser c’t’question, ma tante, ajouta-t-il, car, p’t’être, ne veulent-elles plus m’revoir ?

— Tu exagères, Pierre, répondait tante Berthe avec un sourire forcé. L’aînée s’est mariée, y a pas bien longtemps, et vit à Paris. Ta cousine Maud travaille au bureau de poste du Vésinet et ne rentre que le soir.

Pierre avait fini son repas et jouait sur la table avec le couteau. Il sentit la gêne de sa tante et rompit le silence.

— Y a pas d’tabac ? fit-il.

— Ma foi, non. Personne ne fume à la maison. Tu sais bien.

Ils se turent de nouveau. Rassasié, les idées de Pierre se précisaient davantage. Son amertume lui remplit la bouche. Il se leva :

— Alors, c’est donc pas vrai, qu’elle s’rait morte pour moi ?

— On n’peut vraiment pas dire ça, répliqua la vieille dame. Tu t’fais des idées.

— C’est bon, j’vous remercie, ma tante. J’m’en vais. J’reviendrai voir mes cousines un autr’jour, j’vous le promets.

Il prit son baluchon, sa casquette. Sur le seuil, Pierre dit simplement :

— Voyez, tante Berthe, ce paquet s’rait paraît-il tout mon héritage. C’est la mère Moreau qui m’l’a remis. D’la part du vieux Balard, ben sûr. Est-ce que, des fois, il ne vous aurait rien confié aussi ? J’vous dis ça pour savoir, hein…

La brave femme eut une seconde d’angoisse et regarda sévèrement son neveu.

— Non, dit-elle, rien, absolument, j’t’ l’jure. Et même que ta pauv’mère n’a pas laissé grand’chose, tu sais. Le père Balard a emporté le reste. Faudra travailler, mon p’tit.

— Je n’vous demande rien, murmura Pierre en la quittant.

« Bon débarras », pensait la vieille en refermant son huis.

Il se dirigea vers la gare. Sa main tâtait toujours dans sa poche le billet de cent francs. Fatigué d’avoir fait le voyage à pieds, il allait pouvoir rentrer à Paris par le train, puisqu’il venait d’économiser largement le prix d’un bon dîner. Chemin faisant, Pierre regardait autour de lui, satisfait et presque heureux de constater qu’on ne le reconnaissait plus du tout.

« Comme les gens ont tôt fait de vous oublier », songeait-il.

De jeunes ouvriers, sac au dos, sortaient précisément de la gare. Il dévisagea quelques-uns de ses anciens camarades — ceux-là mêmes à qui jadis il racontait sa première escapade — mais ils passèrent sans le remarquer.

Au moment de prendre son ticket, le flot de six heures se pressait vers l’issue. Il se retourna… Une jeune fille se hâtait toute seule, l’air d’une petite demoiselle bien élevée. « Tins, on dirait Maud qui rentre du Vésinet », se dit Pierre. Il eut envie de la rejoindre, mais se ravisait aussitôt. À quoi bon ? Son air grave et comme il faut eut tôt fait de l’en dissuader.

Il lui tourna prestement le dos et s’en fut acheter enfin dix sous de « bleues », les premières depuis sa sortie de prison.

« La Moreau n’est qu’une intrigante », rabâchait-il peu après, en grillant avidement une cigarette, dans le train qui l’emportait.

Ainsi, sa mère n’était donc point morte de chagrin ? Elle n’en avait pas eu « les sangs tournés » ?

Tant pis …Il lui en voulait presque, vraiment, de n’être plus décédée par sa faute. Il lui semblait que son deuil fût moindre.

Surtout que de mourir « vérolée » lui parut la plus infamante des manières. Comment sa mère, une honnête femme pourtant, qui n’avait jamais fait la noce, pouvait-elle être morte vérolée ? Sa mémoire lui sembla moins respectable, dès l’instant que tante Berthe lui eut appris la vérité.

Mais il y avait son père, ce poilu au képi de travers dont il venait d’hériter la photo. C’était à lui, certes, que revenait tout l’opprobre d’une telle mort.

Méprisant, avec indulgence, il se mit à siffloter. Puis il fut pris d’une nouvelle quinte de toux et cracha du sang par la portière.

⁂

Deux nuits plus tard Pierre errait de nouveau place Pigalle. Son premier geste avait été de chercher à s’engager dans la Marine. Il avait la veille signé sa demande et attendait maintenant le grand jour.

Sa marotte le tenait ferme.

Enfin, il allait pouvoir voyager, et faire — qui sait — le tour du monde…

Mais il ne gardait plus beaucoup d’espoir, à cause de son état.

Qu’adviendrait-il ? Son billet de cent francs tirait à sa fin. Il lui restait tout juste de quoi manger deux jours encore. Et après ?

Se réhabiliter par le travail, cette velléité l’abandonna presque aussitôt. À quoi bon, puisque sa mère n’était point morte pour lui.

Il se voyait déjà moins coupable et se sentait moins avide d’expiation. Ses dernières illusions évanouies, tout lui semblait égal, indifférent et vain.

Pendant une heure, il se morfondit en face du Clair-de-Lune, sans se décider à y entrer. Une force mystérieuse le ramenait là contre, comme les papillons de nuit autour de la lampe qui leur brûle les ailes. Il hésita longtemps et cédait peu à peu, de guerre lasse.

Qu’importait, désormais, le hasard était seul maître. Le long du boulevard de Clichy il ne reconnaissait personne. La plupart des « camarades » avaient disparu.

Et Pierre songea qu’il avait sans doute aussi tellement changé qu’il ne devait plus être tout à fait le même. Il ne se sentait plus à la page. « Chouchou » était bien mort…

De nouvelles recrues lui succédaient déjà sur le trottoir où il régnait en maître. Ils faisaient le « quart », comme il avait fait le « tapin ».

— Pauvres de nous, sourit-il amèrement, ça ne dure pas une paye.

Par-ci, par-là, il se rappelait quelques noms, relevait quelques physionomies.

Àles revoir, fanés, flétris, vieillis avant l’heure, Pierre se refusait à croire que ce fussent ces mêmes visages qu’il avait connus deux ans auparavant si jeunes, si frais, si jolis. Quel air las, quelles mines ravagées…

Il alla vers l’un d’eux, la main tendue.

— Tu n’me reconnais plus ? Chouchou.

— Possible, dit l’autre, mais où t’ai-je vu ?

— Ici même, y a deux ans, on travaillait ensemble, Bouboule.

— P’t’être, ça s’peut… C’est qu’il a passé beaucoup d’eau sous l’pont, tu sais.

« Y m’laissent tomber, réfléchit Pierre. Mais pourquoi leur en vouloir ? Maxwell m’a bien envoyé bouler et foutu à la porte, hier, par son gigolo. J’ai grandi, j’fais plus leur affaire. Y a rien d’étonnant, hein, mon vieux. »

Encore une fois, ses regards allèrent aux « nouveaux », aux novices, à ceux qui vont se laisser prendre et qui viennent s’offrir.

— Eh ben, j’ferai comme y m’ont fait. J’vais m’en appuyer un, bien balancé, que j’f’rai marcher, hein. Suis pas encore si moche qu’ça, tout de même, décidait-il, assis sur un banc.

Il songeait à Julot et aux autres. Mais la pensée de Louise, sa « p’tite femme », le hantait par-dessus tout, depuis sa mise en liberté.

Elle ne lui donnait plus signe de vie. Lui, ne l’avait jamais tout à fait oubliée. S’il errait ainsi, c’était surtout dans l’espoir de la rencontrer.

Ce fut Bijou qui l’aperçut la première, par la vitre du Clair-de-Lune.

— Oh ! fit-elle en sortant précipitamment derrière Pierre qui s’éloignait.

Elle le rattrapait bientôt et lui sautait au cou :

— Te v’là, dit-elle, en l’écrasant contre ses nichons. Elle le ramenait de force à l’établissement.

— T’en fais pas, ya personne, dit-elle. Et t’as changé tellement que Julot lui-même s’rait plus fichu de t’reconnaître. Ya qu’moi.

Il lui fallut à voix basse faire le récit de sa vie, sa misérable vie de prison, son calvaire de jeune détenu, en dégustant, comme autrefois, un cassis à l’eau.

Bijou l’écoutait. Sous la casquette sale et fripée, elle distinguait les cheveux de Chouchou, les beaux cheveux soyeux et caressés jadis sous ses mitaines blanches, qui repoussaient drus comme une herbe tondue.

Pierre vit son regard et rougit. Une question lui brûlait les lèvres, mais il n’osait la poser.

— Comment va Marthe, dit-il.

— Marthe allait bien, « comme toutes les catins qui n’s’en font pas » ; et Julot aussi, « comme tous les barbeaux qui vivent à leurs crocs ». Mais c’était le vieux Biche qui tirait la jambe… Tu sais, ajouta-t-elle, qu’y a eu descente au Poiss’, voilà six mois. Quelle histoire ! On n’a jamais su pourquoi, car, entre nous, hein, le vieux père est un ancien sergent d’ville. On croit qu’c’est l’Julot qu’a vendu la mèche. C’est p’t’être des bobards. Mais l’vieux l’a f’tu à la porte tout d’même, avec la Marthe, et parle déjà d’vendre la boîte. Pour du nouveau, c’est du nouveau, hein ?

— Et Louise, risqua Pierre, enfin, d’une voix timide.

— Louise ? Mais Louise et Luc vivent ensemble. Même qu’on dit qu’y sont mariés. Nul n’sait où qu’y sont, par exemple. C’est égal, Louise a bien tourné. On peut pas dire, s’pas.

Non, on ne pouvait rien dire et Pierre ne disait rien…

Il savourait son paquet de « bleues ». Elles lui parurent n’avoir jamais été si bonnes. Le goût du tabac lui sembla meilleur. Mais l’idée que Louise fût à un autre le torturait.

Il éprouvait un sentiment de révolte : l’exacte notion qu’il venait de perdre un an de sa vie ! Le désir le prit soudain de se venger n’importe comment sur les autres. Il eut un mauvais rire :

— Alors, c’est-y vrai, l’Julot s’est d’biné du Poiss’ avec son entôleuse ?

— Comme j’te l’dis, confirmait Bijou. À preuve qu’les agents ont dû v’nir et les conduire au bloc pour discuter l’coup. Il a même m’nacé l’vieux de d’baller tout c’qu’y savait. L’mec a dit com’ ça : « Tu peux toujours y aller, fumier, tu verras c’qu’ça coûte d’s’mettre le père Biche à dos. »

— Et qu’est-ce qu’il a fait, l’Julot ?

— Y s’est dégonflé, tiens.

— Ah ! la vache, c’est marrant, conclut Pierre en riant.

Il regardait autour d’eux des visages d’anciens « clients ».

« Toujours les mêmes, ces lopes, quoique plus vieilles aussi, pensait-il. » Certains, réveillaient encore en lui d’étranges souvenirs…

Il fut bien obligé d’admettre, malgré tout, qu’à présent il ne tentait plus personne et que sa silhouette passait complètement inaperçue aux yeux de ses anciens admirateurs. Il songeait, désabusé : « J’ne pourrai plus rien foutre. Faut voir à m’dérouiller. »

Bijou taquinait ses verroteries. Elle promenait de l’un à l’autre ses grands yeux de bête rousse, gluants de rimmel, et quand elles les dépliait, ses paupières flétries et charbonnées se ridaient comme des coques de noix.

On eût dit qu’elle cherchait quelqu’un. À côté, des voisins de table lisaient les journaux du soir. Un crime venait d’être commis, quelques jours plus tôt, dans un garnis de Montmartre, et la police recherchait le ou les coupables dans les milieux invertis, sur lesquels pesaient de graves présomptions.

Des gens discutaient à mi-voix, avec défiance. Un homme entra et commandait un bock sur le zinc.

De loin, il lança un regard imperceptible. Bijou se levant aussitôt, montait au premier, où sont les water. L’homme la suivit deux minutes après.

Plongé dans l’Intran, Pierre n’avait rien vu.

Lorsqu’elle revint près de lui, il lisait toujours.

— C’est pas tout, ça, reprit-elle, avec un hochement de tête qui dérangeait la cargaison de son chapeau. Que f’ras-tu maint’nant ?

— J’n’en sais rien.

— Où perches-tu ?

— J’suis d’la cloche.

Elle fit une pause.

— Tu pourrais toujours v’nir t’pieuter chez moi, tout à l’heure, c’est p’t’être plus prudent, tu sais, à cause d’l’ « épuration »… L’père Biche s’ra content de t’revoir. Et d’main tu r’prendras pied dans la piaule 13, hein ? J’m’en charge.

Cela fit rire Pierre.

— Et qui les lâchera pour moi, la vieille ?

— Il t’fera sans doute crédit de quelqu’jours, insinuait-elle.

— Alors, ça colle, répondit-il, un peu surpris de l’aubaine.

Il dut encore commander deux « panachés » et changer un billet de dix francs. Pierre se rappela que la matrone « s’appuyait » en outre dans les deux litres tous les soirs, au dire de Riquet.

— J’oubliais Riquet… Comment va-t-il ? interrogea-t-il brusquement.

— Mais il est r’tourné dans son patelin. Il en avait marre, qu’y disait. Y préfère sa cambrousse, c’ballot.

— Pas si bête, murmura Pierre, rêveur.

Les derniers groupes se levèrent pour partir. Un ou deux « couples » s’étaient formés au hasard de la dernière minute.

Quelques jeunots regardaient d’un œil d’envie leurs camarades qui allaient pouvoir dormir, — dormir dans un vrai lit, et gagner de quoi manger le lendemain…

En brinquebalant sa vaisselle, Robert, le nouveau barman, dit à l’un d’eux, d’une voix narquoise et méchante :

— T’as donc pas trouvé à t’chausser, beau gosse ? Va t’faire « travailler », p’tit paresseux, si tu veux bouffer.

Pierre tressaillit. D’un bond, il eut envie de le souffleter. Mais il se contint… Bijou vit sa mine bouleversée.

— Partons, dit-elle, v’là la flotte.

Dehors, la pluie ruisselait. L’air frais et humide leur piqua les joues. Pierre tombait de fatigue.

La perspective de roupiller enfin dans un page (fût-ce celui de Bijou), après neuf mois de cellule et trois nuits blanches, lui parut un sort digne d’envie.

L’idée qu’il coucherait près de la vieille lui répugnait cependant. « Bah ! j’aurai seulement pas l’temps d’m’en faire », songea-t-il pour se consoler. Il aurait bien dormi debout.

Dans sa loge, le père Biche sommeillait au milieu de quelques habitués — des membres, comme il disait — qui s’entretenaient à voix basse.

Bijou décrocha sa clef, salua, et sortit sans rien dire.

Par-dessus ses besicles, le vieux vit peut-être l’homme, mais ne le reconnut point… Dans l’escalier, Pierre sentait déjà cette carcasse de chair exhaler une odeur faisandée de fauve. Il en eut la nausée et voulut rebrousser chemin, fuir…

Mais la fatigue le terrassait : il monta.

⁂

Cette chambre de Bijou, un véritable capharnaüm, un vrai laboratoire. Tout un arsenal de fioles, de pots de pharmacie, de flacons et de vases de toute espèce s’entassaient, pêle-mêle, sur des rayons.

Elle préparait en cachette des pâtes, des crèmes de beauté, du baume, un aphrodisiaque et des pilules d’Hercule qu’elle vendait elle-même, à vil prix, dans les boîtes de nuit.

Mais Pierre fut surtout surpris de trouver sous le lit un régiment de bouteilles vides.

— Y en a bien pour cinquante balles, s’étonnait-il en riant.

— Tu les touch’ras demain chez l’bistrot, si tu veux.

Elle se déshabilla derrière un petit paravent japonais de bric-à-brac. Un « boc » était accroché au mur et laissait pendre sa canule d’ébonite. Le chapeau monumental posé sur la table érigeait comiquement son panache mirliflore, et ses mitaines gisaient quelque part comme des mains vides.

Pierre, à moitié dévêtu, s’était glissé sous les draps maculés par endroits de taches vineuses.

Il sommeillait déjà lorsqu’il entendit la chute métallique d’un dentier dans un verre d’eau.

Puis ce fut l’obscurité.

Àgenoux près du lit, Bijou récitait faiblement son chapelet, comme au chevet d’un mort.

Il l’entendait à peine. Sa voix cassée, avinée, voilée d’ombre, s’éteignit peu à peu en un murmure confus…

Dans son rêve passaient maintenant les visions d’hier et d’aujourd’hui. Bernard, le geôlier, lui tendait sa pitance… La Moreau criait d’un ton de mégère : « Elle est morte, ta mère, elle est morte ! » « L’écoute donc pas, ricanait Balard du fond de son pétrin, c’est une vieille taupe… »

Un corbillard s’ébranlait. Sur le ruban d’une couronne il lut : « À ma pauvre maman que j’ai tuée. » Louise, c’était bien Louise qui tendait ses lèvres rouges à Luc, ce beau gars, plein de sève, qu’il convoitait aussi.

Et Pierre aurait voulu leur faire du mal, les tuer tous les deux. Mais Louise se détournait et lui donnait sa bouche. Il semblait même que Luc poussât plus loin la complaisance et qu’à eux trois ils ne fissent qu’un seul corps. Il perdit bientôt toute notion de sexe et courut longtemps à la recherche du sien…

Enfin, comme il remuait, il sentit se couler contre lui une chose visqueuse. Un crâne ovale et dénudé s’incrustait entre ses cuisses. Il eut la sensation qu’une muqueuse chaude, gluante et baveuse, le couvrait de pustules, tandis que mille ventouses suçaient, buvaient, aspiraient la pulpe de sa chair offerte à ce baiser.

Un spasme horrible tordit son être. Il parut crier…

Mais une voix rauque, très doucement, murmurait dans son rêve : « T’éveille pas, mon p’tit… »

Et Pierre dormit jusqu’au matin.

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