VIII
Comme il rentrait ce jour-là, Luc aperçut Marthe qui s’en allait. Il ne se souciait guère de lui parler et fit demi-tour.
D’où pouvait-elle sortir ? Peut-être de chez lui. Une telle pensée le troubla. Il croyait Louise à l’abri de ses vieilles fréquentations.
Cette rencontre l’inquiétait. Marthe n’était pas de bon augure…
Pour conjurer le mauvais sort, autant que pour obéir à ses chères habitudes, il monta au Sacré-Cœur.
Ce bruit de pas perdus dans l’immense nef, ce rythme monotone d’une foule en branle, on dirait la rumeur de la mer dans une grotte.
Des touristes, par bandes curieuses, satisfaits de tout voir et de ne rien sentir, traînent sur les dalles leurs semelles cloutées. Un prêtre psalmodie au pied d’une chapelle, entouré de fidèles ; d’une voix internationale, le guide polyglotte détaille l’édifice à des races diverses tandis qu’un Suisse, pendant la quête, fait sonner les gros sous dans sa tirelire.
Luc gagna sa place, toujours la même, derrière un pilier. Il plongea la tête dans ses mains.
Priait-il ? C’était le geste quotidien, avant son retour à la maison. Il demandait à Dieu la paix de l’âme avant le repos du corps. Puis il levait les yeux sur le vitrail où ce glorieux visage de sainte, en qui s’identifiait sa mère, lui rappelait vaguement les traits de Louise…
Chaque soir, il l’évoquait ainsi. Et c’était une prière autant qu’un pardon.
Il redescendit les marches, plus tranquille et plus fort.
Àtable, il ne soufflait mot de sa surprise, attendit que Louise parlât. Mais la jeune femme gardait le silence. Sur son visage fermé Luc épiait en vain le moindre signe. Louise restait impénétrable.
— N’as-tu vu personne aujourd’hui ? demanda-t-il enfin.
— Non, personne, répondait-elle avec assurance. Qui veux-tu que je voie ?
Luc devina le mensonge et se tut. Il comprit la lutte qui se livrait en elle et respecta son secret. Mais il lui savait gré de cet aveu sous-entendu, souligné d’une voix lasse, dans la paix du soir qui tombait doucement.
Pour se taire, c’est que Louise, une fois encore, avait triomphé d’elle.
Progressivement, le démon lâchait prise. Telle était sa conviction.
Apaisé, Luc prend en mains ses outils et se met à les fourbir.
Cette besogne lui est chère. Il semble qu’en les manipulant, il palpe tout l’effort de la journée, qu’il récapitule en secret les sueurs et la fatigue qu’elle lui a coûtées. À ce contact, ses doigts nerveux et rudes se ressouviennent de leur labeur et tressaillent d’aise, prêts à recommencer demain.
Sa vaisselle rangée, Louise se remit au travail. Par la fenêtre ouverte, elle regardait la rue.
Le crépuscule d’été s’attardait volontiers autour des vieilles gens assis devant leur porte, s’accrochait aux pierres vétustes des maisons basses, aux grises tuiles des toits…
Et puis ce fut dans cette pureté la Savoyarde, la grosse cloche du Sacré-Cœur, qui s’ébranla soudain, couvrant l’air bleu d’une chape sonore.
Place du Tertre, du monde prenait le frais. À la terrasse du café d’en face des oisifs s’attablaient. Les yeux de Louise, tout à coup, s’y fixèrent obstinément. Là-bas, bien en vue, parmi les consommateurs, deux casquettes attiraient ses regards. L’une d’elle, Louise crut bien la reconnaître.
Sur la figure qu’elle cachait la pauvre fille hésitait encore à mettre le nom de Chouchou.
Mais cette casquette lui était jadis si familière qu’elle l’eût reconnue entre cent, à force de l’avoir vue et à cause de cette manière bien à lui de la rouler entre ses doigts et d’en porter constamment la visière à la bouche.
« Elle ne m’a point menti, cette fille, songea Louise, c’est bien lui… »
L’aiguille tremblait au bout de son dé. Un petit frisson lui courut l’échine.
⁂
— Tu t’rends compte, Bob ? j’parie qu’elle m’a vu.
— C’te blague.
— J’connais ses mirettes. À distance, j’devine leurs regards.
— T’as des visions ?
— Non, t’es pas dérouillé. Si t’en pinçais, hein, tu verrais double.
— Ça s’peut, pisque je n’m’en ressens pas, avoua Bob.
— Oui, mon vieux, quand j’étais en cage, hein, j’la voyais tout l’temps devant moi, comm’ si qu’elle était là.
Ce « quand j’étais en cage » intriguait fortement le gamin. Et Pierre avait chaque fois une manière de le prononcer qui l’impressionnait beaucoup.
Quand il était en cage… Ainsi, son vrai pote, ce Pierre qu’il entendait aussi appeler Chouchou, sortait tout bonnement de prison ! Voilà qui le grandissait considérablement à ses yeux.
Depuis le soir où le barman du Clair-de-Lune lui dit : « Va t’faire travailler », Pierre et Bob ne se quittaient plus.
Ils devaient se revoir dès la nuit suivante, au moment de la fermeture. Très peu de monde au bar. L’orage grondait sur Paris.
Ils se regardèrent d’abord dans les yeux, comme deux jeunes bêtes traquées, puis se parlèrent pour la première fois. Bob dit en souriant :
— J’ai faim…
Sa voix tremblait. Pierre ne se méprit point à son accent. Il connaissait tous les trucs de ces gosses.
Il savait bien qu’il y a une façon de dire : « J’ai faim », qui est la vraie. (Sans préjudice, d’ailleurs, de celle qui ne l’est pas.)
— T’as pas becqueté, hein ?
— Nib. D’puis deux jours, j’n’ai que trois croissants dans l’bide.
Pierre fouillait ses poches :
— Vite une soupe au choux, mon vieux, dit-il au garçon qui déjà balayait la salle.
Il lui restait encore quelques francs de son « héritage » et du remboursement des litres vides que Bijou lui avait cédés.
Mais l’éternel problème du gîte nocturne ne tardait pas à se poser, impérieux, inéluctable.
Ah ! Seigneur, la sinistre échéance que celle du sommeil !
Comment la plupart de vos déshérités paieront-ils à leur corps si las le tribut de la nuit ?
Ils n’ont rien et il leur faut dormir… Hantise du lit tiède et des draps blancs quand un doigt de fer leur écrase lourdement les paupières. Heure terrible du remords et de l’expiation. Bien plus que la sentence des juges et le verdict des lois, elle sonne, impitoyable, chaque fois qu’il se fait tard et que se ferment partout les portes… Chaque fois qu’il faut, bon gré, mal gré, se remettre à marcher sans but, sans désir et sans joie, à se « décaniller » pour le seul devoir de satisfaire au règlement, dans des rues paisibles où des millions d’êtres sont endormis.
Marcher, marcher au hasard, sans même l’espoir d’autre aventure que celle d’être arrêté. Calter en misérable et en vagabond ; porter, traîner son propre corps comme un fardeau. Dormir, parfois, quelques minutes, dans l’encoignure d’une porte-cochère ou contre un réverbère et puis recommencer à errer jusqu’au petit jour, claquant de froid, crevant de faim, mort de fatigue. Tendre les doigts gelés aux soupiraux tièdes encore des haleines quotidiennes, ou bien se réchauffer le cul aux bouches de métro, encore tout imprégnées d’humanité grouillante.
N’avoir même plus le droit de s’affaler sur un banc, alors qu’ailleurs, loin des hommes, par les chemins, les bois, les monts, on trouverait encore une pierre où reposer la tête…
Quoi donc, Seigneur, Vous conviez au sommeil vos créatures, pour que nous refusions au malheureux toute licence de repos ? Circulez…
Bob frissonnait. Il avala sa dernière cuillerée de soupe et mangea quelques bouchées de pain. Il pleuvait à verse, Trouverait-il le moindre abri cette nuit ? La veille, il avait pu dormir aux Halles, dans une poubelle.
Pierre réfléchit :
— Écoute, dit-il au gamin, qui le dévisageait en silence, d’un air minable et reconnaissant : je n’te connais pas, hein, mais t’as une bonne bouille. On sait c’qu’c’est, quoi, t’es d’la cloche… J’ai un plum’ et un’ tôle. Si tu veux roupiller, c’est régulier, hein, n’te gêne pas, mon vieux, pendant qu’il flotte…
Au fond, l’offre de Pierre n’était peut-être pas si généreuse que Bob parut le croire.
La certitude que sa mère n’était pas sa victime étouffait en lui toute idée de rédemption, dans une poussée et comme un triomphe de l’instinct.
Prêt à tout, il voulait l’être, à présent ! Un affranchi, pour de bon !
En se réveillant dans le lit de Bijou, il sentit sa défaite et mesura sa déchéance. Bah ! puisque le sort s’acharnait, pourquoi donc essayer de réagir ? Jusqu’à son engagement dans la marine qui devait rater ! On l’avait réformé pour faiblesse de constitution et maladie caractérisée.
Alors ? Il n’avait plus qu’à se laisser emporter, pauvre chose, épave à la dérive ; à faire comme les copains qui le chinaient jadis en rigolant :
— Eh va donc, philanthrope !
Puis le vieux Biche s’expliqua clairement :
— Je veux bien te faire crédit d’une quinzaine. Tu reprendras ta chambre à raison de deux cent cinquante francs par mois au lieu de deux cents, car la vie est plus chère et que tu rapportes dix fois moins qu’auparavant. Mais ne te trompe pas : tu es malade et tu t’esquinterais vite ce qui te reste de santé à ce métier-là. Fais plutôt la leçon… Tu comprends ? Réfléchis. Enfin, démerde-toi.
Réflexion faite, le rombier avait raison, il se débrouillerait — et se présentait le soir même avec Bob au Poiss’ d’Or.
Par-dessus ses besicles, le vieux leur jeta un coup d’œil furtif sans mot dire, le nez dans son journal.
Là-haut, exténué, le gamin laissa choir ses quelques hardes, mais gardait sa chemise.
— Saque ta limace, lui dit Pierre, comme autrefois Julot.
Mais Bob n’osait pas :
— Occupe-toi pas d’ma bannière.
— C’est qu’il fait chaud à deux.
Le môme rougit sans répondre.
— Pourquoi, ça t’gêne ? insistait Pierre, intrigué.
Bob hésitait encore.
— Regarde, dit-il enfin, se couvrant par pudeur des deux mains la figure.
Pierre releva les pans du linge et reculait, épouvanté. L’enfant portait sur tout son pauvre corps chétif des traces évidentes de violences. Partout, sur le sein, les bras, les jambes, des ecchymoses horribles marbraient cette chair martyrisée.
— Oh ! qui t’a fait ça ?
— Belle-maman, balbutia Bob, les larmes aux yeux.
Pierre serrait les dents. Une flamme sombre brillait dans son regard et ses poings se crispèrent douloureusement. Il toussait et cracha dans le pot un peu de bave rouge.
Les membres grêles sous sa chemise, le petit Bob s’était endormi.
La tête sur l’oreiller, Pierre sentit un souffle tiède et léger effleurer ses lèvres… « Passe-lui pas la crève », songea-t-il. Il s’étendit par terre et s’assoupit sur le plancher.
⁂
Ils redescendaient vers Montmartre.
Pierre pensait à ces choses déjà passées et s’étonnait de son changement. Il appelait Bob « mon frangin » et lui parlait de Louise comme de sa « poule ».
Grâce à lui, le gamin s’était engagé au cirque Médrano, comme élève acrobate. Ça se fit bien drôlement. Un soir, Pierre rencontrait sur le boulevard une de ses vieilles connaissances, un de ceux qu’il suivait jadis pour rien, pour le plaisir… L’homme était dompteur dans une ménagerie foraine. Il raconta ses tribulations.
— Que f’ras-tu ? dit l’homme apitoyé.
— J’sais pas.
— Cherche du boulot.
— Pas facile.
— As-tu jamais trimé ?
— Ma foi non.
— Si tu essayais ?
— Drôle d’idée.
— C’est souvent les idées les plus drôles qui réussissent le mieux. Écoute, j’ai pour copain un type de Médrano. L’autre soir, il me demandait si j’connaissais des jeunots qui voudraient p’t-être se faire clowns. Dix francs par soir pour commencer. Tu lui plairais. T’es pas mal roulé, dit-il.
Le lendemain, Pierre et Bob se présentaient au Médrano et demandaient à s’embaucher. Mais on n’engagea que Bob. Pierre ne fut pas trouvé assez fort.
— Tu claqu’rais en dix jours, lui dit un vieux pitre, fais-toi plutôt masseur, mon mignon.
Cela valut à Pierre d’avoir sauvé son ami. Il s’en réjouit de bon cœur. Mis au courant, le père Biche acceptait de les laisser vivre ensemble, à condition de majorer encore de cinquante francs le prix de leur chambre.
Ils firent bourse commune. Levé tôt, Bob courait s’entraîner au Médrano, laissant Pierre dans son lit. Le gamin, passionné de sport, trouvait son métier le plus beau du monde ! Il s’en montrait déjà très fier, prenait un air entendu :
— Ça va gazer, disait-il, avec vanité.
La souplesse, la finesse de ses articulations, la pureté de ses lignes, lui valurent bientôt de petits succès. On augmenta son salaire de quelques sous et le régisseur s’occupa sérieusement de son éducation physique.
Pierre défendait à Bob de mettre les pieds au Clair-de-Lune.
Il l’attendait chaque soir à la sortie des « artistes » et rentrait avec lui à l’hôtel.
Ils cassaient la croûte ensemble. Lorsque Bob était couché, Pierre redescendait sur le boulevard et se débrouillait comme il pouvait…
Puis, un soir, Bob fit ses débuts officiels. Son nom figura sur l’affiche, avec ceux des frères Magrini, dans un numéro nouveau.
Pour la circonstance, Pierre reçut un billet de faveur. Quelle émotion ! Il était allé jadis au Médrano et se souvenait même d’y avoir un soir conduit Louise. Mais il ne pensait pas, alors, qu’il dût plus tard s’y intéresser autant.
Ces lumières crues, cette piste dorée, ces masques enfarinés, fendus jusqu’aux oreilles, tout lui semblait merveilleux.
Enfin, Bob parut avec les autres. Pierre le reconnut difficilement sous son joli costume noir et vert, le serre-tête enfoncé sur le front. Ses exercices au trapèze et ses sauts périlleux le remplirent d’admiration. Il applaudit à tour de bras. Mais le souvenir du bal chez Maxwell le poursuivait. Il se revit lui-même travesti, les joues en feu, les lèvres trop rouges et Louise qui lui disait :
— Tu n’sauras jamais t’déguiser, mon Chou…
⁂
Pierre et Bob se quittèrent à la porte du Médrano. Resté seul, Pierre allumait une cigarette et tombait à pic sur Julot.
Patte-Folle, l’homme au faux-passeport, l’accompagnait.
— Tiens, te v’là, fit le poisse.
Le strambe les plantait là, s’en alla, traînant la jambe.
— Oui, me v’là, dit Pierre.
— T’as grandi com’ une perche. On n’se porte pas plus mal à la sortie, s’pas ?
— T’en fais plus sur mon compte, dit Pierre sèchement.
— Marthe t’avait déjà vu et m’l’a dit. J’y pensais plus, moi. L’temps passe plus vite dehors que d’dans, hein ?
— Dame…
— T’as l’air d’m’en vouloir, dis.
— Tu n’es qu’un sale « donneur », tu l’sais bien, hein ?
— Tu charries ; c’est Bijou qu’est ta « donneuse », c’est pas moi.
— Ça va, ça va ; c’est ton métier… Y a rien à dire, hein, c’est régulier.
— J’en ai d’autres, d’métiers… D’ce côté, j’suis tranquille, va.
— Ça t’regarde. Mais t’as beau dire, tu n’es qu’une « donneuse ». J’l’ai même crié à la tête des juges. J’me goure pas, moi !
— C’est-y moi qui t’ai r’fait chez l’Anglais, p’t-être ?
— J’dis pas qu’c’est toi. Mais c’est toi qui l’dit… Qu’est-ce qu’t’en sais, alors, si t’as pas fait l’coup ?
— Quel coup ?
— Celui d’la drogue, plein mes poches, pendant qu’j’étais gaz ! Hein, bourrique, t’es pour rien dans cet’ combine, s’pas ?
Le poisse pâlit, mais se contint.
— C’est pas l’moment de discuter l’coup, dit-il. On causera un autre jour. J’paye l’apéro, viens.
Comme autrefois, ils burent sur le zinc du Clair-de-Lune et la patronne les regardait.
La colère de Pierre était tombée. Faibles velléités, ses rancunes, comme ses désirs, ne duraient pas longtemps. Impulsif, son moindre geste dépendait d’une cause fortuite. Il devenait alors capable de tout.
— Tu te débrouilles ? demanda Julot.
— Mal, mais faut bien.
— C’est qu’t’es plus à la page, mon vieux.
— Pourquoi ça ?
— T’as plus rien à faire sur l’boul, tu n’tiens plus l’coup, hein, tu t’rends compte ? Mais fais autre chose. Mets-toi plutôt d’la flotte.
— Les bains de vapeur ?
— Ben oui, hein, j’t’y ai jamais vu seulement.
C’était vrai. Pierre ne connaissait encore que les piscines.
— Écoute, reprit Julot, va voir d’ma part rue de…
Le poisse se penchait, murmurait l’adresse à l’oreille de Pierre, avec défiance. Au Clair-de-Lune les murs ont des oreilles.
En se séparant, il ajouta :
— Et pis, tu sais, y a moins d’risques, hein, c’est hygiénique et ça décrasse.
« Pourquoi pas, songeait Pierre, en s’en allant. Ça vaudrait toujours mieux que d’faire la r’tape. »
Ce soir-là, comme il décrochait sa clef dans la loge, il revit son vieil ami Pépère, le romancier, qui se tenait dans l’arrière-boutique, en joyeuse compagnie.
Mis en verve, le père Biche racontait des anecdotes, évoquait ses souvenirs de guerre, sous le portrait du maréchal dont le regard sévère le fusillait.
L’écrivain tendit au jeune homme une main soignée.
— Je suis tout heureux de vous revoir, Chouchou, dit-il.
Il ne le tutoyait plus. Pierre s’en aperçut et se vexa. Mais les yeux de son interlocuteur, pleins d’indulgence, semblaient déjà le rassurer avec sympathie. Et Pierre cru discerner que cet aristocrate ne s’abandonnait point facilement, reprenait ses distances, suivant le milieu.
Il s’assit aussi, et l’écouta parler. De sa voix flûtée, l’écrivain s’amusait maintenant à exciter leur imagination…
La bible de Bijou traînait par hasard sur la table. Il l’ouvrit et en lut tout haut quelques passages. Puis, les yeux mi-clos, comme s’il parlait tout seul, il se mit à les commenter, à disserter sur la notion du bien et du mal.
— Savez-vous ce qu’est la Beauté, mes petits amis ?…
Eux, l’écoutaient d’abord d’un air indifférent. Mais bientôt sa voix s’échauffa. Il leur semblait qu’un inconnu venait d’entrer et de prendre sa place. Était-ce le même homme ? Ses paroles étaient une musique.
Il dit les choses très simples auxquelles eux ne pensaient pas. Le geste du semeur, au grand jour, dans le soleil. L’heure douce et pastorale de l’angélus, à la campagne. La voix du vent et de la mer. La main, il magnifia la main, celle qui fait l’aumône aux pauvres et qui pétrit le pain et l’argile, la main qui tient l’outil et dirige les pinceaux ou la plume, la main qui tient l’archet, la main qui consacre l’hostie et qui bénit le monde…
Il élevait en l’air, sans ostentation, ses fines mains de patricien. Les autres baissaient la tête et regardaient les leurs, souillées de vice et crapuleuses.
Pierre pensait aux mains de Bob, déjà calleuses, mais qu’il savait être pures.
Au fond de leurs âmes une lueur très vague perçait la brume.
Dans son fauteuil, le vieux Biche ronflait.
⁂
Encore un coup, le poisse visa juste.
Décidément, comme il le croyait jadis, ce Julot ne manquait point de ressource. Pierre s’était mis garçon de bains.
L’établissement n’était pas luxueux, mais bien achalandé. Il eut vite fait de se mettre cette fois « à la page », ainsi que le lui déclarait Maurice, le patron, dès le troisième jour.
Le service ne le fatiguait pas. Nettoyer les baignoires à grande eau, les remplir, apporter les serviettes, s’occuper du linge. La question délicate restait celle de « soigner » le client. Les « soins du corps » variaient selon l’humeur et les « goûts » de chacun. Le massage, la friction et le reste. Pierre acquit ainsi une nouvelle expérience. « On apprend tous les jours, pensait-il. »
Ça le changeait du boulevard. Toute une catégorie de gens qu’il ne soupçonnait pas. Et puis, le boulevard, dès sa sortie de prison, lui parut déconcertant avec sa physionomie indéfiniment changeante et mobile. Les uns et les autres y passent trop vite, éphémères, dirait-on. Il ne retrouvait plus guère ses anciennes connaissances, ses vieilles amitiés, les copains d’un soir qu’il se prenait à regretter parfois, la nuit, lorsqu’il songeait à la joie de leur corps et qui avaient eux aussi disparu, absorbés, attirés, engloutis comme au fond d’un égout.
Chaque quartier de Paris n’est-il pas un autre pays ?
Ah ! les paroles de Barbenzinc : « Savez-vous où vous conduira la place Pigalle ? Sauvez-vous, p’tits polissons ! »
Ses nouveaux clients l’intéressaient bien davantage ; ils présentaient au moins l’attrait de la nouveauté. L’inconnu le fascinait toujours, irrésistiblement. Il guettait l’aventure comme un chasseur à l’affût…
Au surplus, c’étaient des gens propres et bien portants. Car, à ce point de vue, Pierre reconnaissait qu’il avait été jusque-là favorisé.
— T’as d’la veine, lui disait Bijou, comment fais-tu ? T’as l’cul en or ?
« Elle va m’foutre la poisse », ronchonnait-il en touchant du bois.
Il se lavait, s’ablutionnait dix fois par jour et pensait ainsi guérir sa toux.
Par contre, l’ambiance ne lui convenait pas.
Il étouffait, là-dedans. En cachette, il souffrait, ne disait rien, par crainte d’être mis à la porte et crachait ses poumons en vidant les baignoires.
Il comptait bientôt un certain nombre de clients sérieux.
Chose curieuse, Pierre remarquait, au fur et à mesure, qu’il ne tentait plus le même type d’hommes. « J’ai changé d’touche », songeait-il.
Lorsqu’il était encore imberbe, c’étaient les vieux ; depuis qu’il avait grandi, que son menton et ses joues se virilisaient, devenaient piquants, il tentait de préférence des gosses plus jeunes que lui.
On en voyait assez, le jeudi et le dimanche. Il en venait de toute espèce ; des fils de riches et de bourgeois, aussi bien que de simples ouvriers, des employés, des « calicots ».
Quelques-uns, plus cossus et pudiques, se payaient le luxe d’une cabine à part, avec bain russe et massage.
Pierre connut ainsi des sensations nouvelles, dans la vapeur d’eau qui saturait la chambre et la mousse de savon qui leur gluait les reins.
Àvivre ces heures dissolvantes, les cuisses sanglées d’une serviette, la chair offerte à tout venant, il goûtait bientôt une langueur étrange et voluptueuse.
Pour se distraire, quand la pratique venait à manquer, il pénétrait sous un prétexte quelconque dans la partie de l’établissement réservée aux bains de vapeur. On y respirait dès le seuil un air d’étuve, composé d’effluves humains, de tièdes haleines et d’une senteur de tilleul, subtile et balsamique.
C’était une grande salle, dallée de marbre, aux murs crépis de blanc où toute cette moiteur retombait en rosée, au milieu de laquelle s’étageaient des banquettes circulaires superposées en marches coniques.
Tout y semblait spongieux, les murs, les corps, les âmes ; tellement la vapeur imprégnait les choses, en noyait les contours dans un brouillard très dense.
Cette vision l’impressionnait beaucoup. Dans la brume du demi-jour tombant du plafond bas creusé de culs-de-bouteilles, toute une faune de corps nus grouillaient, s’étiraient, se contorsionnaient, esquissaient des mouvements rythmiques avec une lenteur spectrale, glissaient comme des ombres sur le pavement humide.
Le spectacle ne manquait pas de pittoresque. Les uns exhibaient des formes académiques, d’une plastique apollonienne. D’autres ressemblaient à des singes, à des satyres, à de vieux boucs velus.
En travers des banquettes, couchés ainsi que des cadavres, quelques-uns ruisselaient de sueur, haletaient d’extatique torpeur…
Un silence liquide suintait, coulait de partout. Parfois, la porte, une porte très basse de hammam turc, livrait passage à un nouveau venu et laissait arriver jusqu’à eux les sons discords d’un piano branlant, car le « séchoir », dans la pièce voisine, servait aussi de dancing.
Puis l’étuve retombait au silence. Il n’y avait là que des ombres sans voix et presque sans visage, puisque l’on se distinguait à peine à travers ce brouillard…
Amollie, aveulie, l’âme semblait s’être fondue et comme désagrégée avec la sueur qui détendait leurs nerfs ; toute personnalité, toute volonté abolie, volatilisée à la chaleur ambiante.
La noblesse, la bourgeoisie et la roture mêlées, s’y coudoyaient à l’aise. Un vieux marquis, un grand d’Espagne authentique (que Pierre avait entendu appeler « Monseigneur »), un millionnaire exotique, des habitués impénitents, fraternisaient quelques heures, peut-être même à leur insu, avec des gens du commun, de tout poil et de toute condition, des individus de sac et de corde, des malandrins, des hommes de peine ou de maison.
Il n’y avait plus dans l’étuve que des larves anonymes. Un même désir, une même passion les réunissait à jour fixe, comme s’il s’agissait d’un sabbat, les groupait, poussait les uns contre les autres, sans distinction d’état civil.
Les plus gueux étaient souvent les plus beaux et dominaient le reste du troupeau. La chair rançonne, nivelle ainsi ses créatures…
Pierre discerna d’instinct que le vice et la dépravation règnent tout au long de l’échelle sociale. Que ceux-là mêmes qu’il soupçonnait le moins étaient parfois les plus contaminés.
Mais toute pudeur était morte. Ce n’était plus que des bêtes lascives, avides de luxure, ivres de turpitudes, de stupre et de prostitution.
Furtivement, dans les coins reculés de la salle, des ombres s’appelaient, s’attiraient, s’enlaçaient à la faveur de ce rideau liquide. Le rite immonde commençait.
Des formes s’accouplaient, bestiales, grotesques, horribles. D’autres les imitaient.
Il y avait des fois où ces couples monstrueux aspiraient à s’unir les uns dans les autres, finissaient même par rejoindre leurs tronçons, à la queue leuleu, jusqu’à former une chaîne infernale, une file indienne, véritable chenille humaine, animée d’une vie particulière, faite de soubresauts individuels, étrange et démoniaque !
On eût dit, au fond d’un cauchemar, une longue suite de côtes et de vertèbres, imbriquées, prolongées, multipliées à l’infini et follement agitées d’un mouvement frénétique. Leur rythme ondulait, s’enflait, comme une vague qui monte et qui descend. Pénétrés, voués les uns aux autres, certains de leurs couples offraient un spectacle affreux.
Quelque vieillard obèse et difforme, aux membres grêles et simiesques, précédait un éphèbe aux lignes pures. Ou bien c’était l’inverse…
Ils semblaient vouloir ainsi s’animaliser, se totaliser, atteindre à l’Espèce, au général, à l’Universel !
Comme ces polypes de madrépores agglomérant leurs colonies, ces atolls, dont les mille existences ne sont plus qu’un seul tout, ces corps de brutes, ces chairs confondues, rivés au même joug, ne formaient plus qu’un seul monstre, myriapode innombrable et fabuleux, qui tentait dans leur multiple étreinte la possession de l’Absolu !
En ce moment, Pierre les sentait capables, ces malheureux, de s’abstraire en quelque sorte, de sacrifier leur propre rut au profit de la collectivité, cette grappe humaine, ce sinistre attelage de damnés dont ils faisaient partie.
Ôsimulacre de charité !
Ils n’existaient plus qu’en fonction d’autrui…
Communion diabolique, un spasme contagieux se propageait soudain tout le long de la chiourme.
Un horrible frisson parcourait cette multiple échine comme une traînée de poudre. Un vol de stercoraires palpitait dans la vapeur. Tandis que des grands faunes impudiques, aux bras ballants, se détachaient enfin sans hâte les lombes arborescentes…
— Oh ! murmurait Pierre chaque fois avec dégoût, quel tas d’saligauds !
Et il refermait la porte de l’étuve comme s’il s’évadait de l’Enfer.
⁂
Tout bon garçon de bain a sa spécialité. Pierre eut bientôt la sienne : le fouet. Il venait un petit nombre de gens qu’il fallait rouer de coups.
Àtravers toutes les vicissitudes et malgré sa maladie, il avait gardé le bras robuste et le jarret solide. Les privations n’arrivaient pas à l’abattre.
Les fervents du knout n’hésitaient pas à le choisir pour « soigneur ». Les mazochistes se disputèrent ses faveurs.
Pour les bien satisfaire, Pierre n’eut qu’à ressasser les leçons du père Balard. Celles-ci, comme on voit, n’étaient pas perdues…
Il mit à contribution ses propres expériences. Les victimes criaient de joie sous sa férule.
Elle consistait en une cravache à lanières fines et nombreuses dont il leur cinglait les reins parfois jusqu’au sang. Il les voyait se tordre et se rouler à terre, les fesses zébrées de rouge comme un bifteck grillé.
Ils gémissaient, allaient jusqu’à l’implorer :
— Assez, assez, grâce !
Mais il avait, au préalable, reçu l’ordre formel de flageller sans pitié leur peau de léopard. Du pied, il les retournait, simplement, quand un côté était trop cuit.
La chambre de flagellation, à plafond bas et voûté, dessinait une espèce de cellule d’où les cris ne pouvaient parvenir. Un lit de planches garni d’une paillasse, un poteau de torture où d’aucuns préféraient se faire attacher, le fouet — arme d’élection — meublaient cette pièce.
Pour ceux du poteau, la correction se voulait plus savante et sévère. Pierre commençait par leur passer les mains derrière le dos dans une courroie de cuir, afin qu’ils ne pussent bouger. Le patient fermait les yeux, se livrait tout entier au plaisir du supplice.
Le fouet lui striait d’abord les épaules, la poitrine et le ventre, puis gagnait la ceinture et les cuisses.
Alors, Pierre les détachait, les mettait à rebours, les frottait d’huile, les garrottait de nouveau, et recommençait de plus belle. Il éprouvait lui-même une volupté sauvage, une joie cruelle, à leur faire du mal et à les voir souffrir. Parfois, quelque victime, plus blasée que les autres et de sens plus émoussés, devenait exigeante :
— Plus fort, râlait-elle, plus fort…
Et son bourreau redoublait d’ardeur avec un raffinement de cruauté. On eût dit, qu’en torturant les autres, il se vengeât de tous ceux qui l’avaient fait souffrir malgré lui. Qu’il se vengeât du père Balard et de Julot et du vieux Biche et du geôlier Bernard, de Maxwell et de Luc ; qui sait, peut-être, du sort lui-même !
La fièvre lui brûlait les tempes, tendait son bras comme un arc.
La tête lui tournait et sa main frappait, frappait, se levait et s’abattait rythmiquement, acharnée comme une possédée.
— Tiens, ricanait-il d’une voix rauque, attrape, mon salaud, encaisse, vieille lope ! tends-moi tes fesses, bourrique ! Tiens, tiens… Encore une, et de deux, et de trois, et de…
— Plus fort, râlait la voix, plus fort !
Pierre ramassait alors ses dernières forces, se ruait furieusement, en forcené, sur sa victime pantelante et râlante, jusqu’à ce qu’un jet vivant allât gicler contre la muraille…
Les veines gonflées comme des cordes, son bras retombait inerte, paralysé, de tout son poids.
— J’en peux plus, murmurait-il en s’affaissant.
Il suait à grosses gouttes. On lui donnait vingt francs…
⁂
Tous les soirs, Pierre reprenait le chemin du Poiss’ d’Or où, passé minuit, Bob venait le rejoindre, à la fin du spectacle. Il l’attendait parfois dans la loge, quand M. Biche lui faisait signe de venir saluer les « amis ».
Ils se réunissaient dans l’arrière-boutique entre gens du monde et même du demi-monde, à la bonne franquette. Le menu fretin du boulevard frayait avec les gigolos cossus qui les y relançaient. Albert, chien fidèle du romancier, et le fameux Pépé s’y montraient fréquemment.
Plus d’un soir, Pierre rencontra Willy et son inséparable qui venaient faire une « touche ».
En bavardant avec eux, il guettait la porte. Dès que Bob paraissait à l’entrée, il se glissait dehors et montait avec lui.
— Ça va, le ménage ? s’informait cyniquement le peintre. Et tous les autres de rigoler.
Là-haut, Pierre et Bob dînaient d’un peu de charcuterie. On déployait le lit-cage que Bob avait loué et tout en rafistolant son maillot déchiré, l’acrobate en herbe racontait à son compagnon les menus faits de la soirée :
— Tom, tu sais, Tom, l’p’tit ch’val bai, il s’est couronné c’matin à l’exercice. »
Ou bien :
— Ricardo, l’paillasse, hein, et l’homme serpent, l’vieux Philippe, hein, s’sont rentré dans l’chou. Tu parles d’une dégelée, et fadée, hein, tu peux m’croire.
Et encore :
— La môme Élise, hein, tu sais ? « l’éliquibriste », eh ben, ell’ s’est foutue par terre tout à l’heure. Si l’public a protesté ? Tu parles d’une déveine.
Pierre l’écoutait avec ravissement. La vie du jouvenceau lui paraissait être une merveilleuse aventure, comparée à la sienne.
Et puis quel plaisir d’entendre sa voix fraîche… Comme ce timbre enjoué le lavait de l’ordure quotidienne. Près de l’enfant, sa propre chair le dégoûtait. Il en avait honte, se prenait à la détester et à la haïr. Ah ! comme il le voulait pur, lui, son frange… Gare à celui qui oserait toucher son petit Bob !
Grâce à lui, s’épanouissait encore une fois la fleur d’or que ses mains lubriques avaient flétrie.
Cette chère présence, tous les soirs, le tirait du mauvais rêve.
Mais il cachait à Bob soigneusement sa vie. Parce qu’il toussait beaucoup, il avait peur de se trahir et surmontait sa fatigue.
Très pâle, amaigri, émacié, fondu à la peine des heures chaudes et charnelles, on ne lui voyait plus guère que les os et la peau.
Et Bob s’amusait à lui toucher les côtes :
— Ta carcasse bientôt va t’crever l’cuir, mon pauv’ vieux.
Puis, à la longue, le gamin finit par s’ennuyer. Il devint taciturne, rentra plus tard, boudait à tout propos. Le travail commençait à lui peser. Ce métier l’excédait. Car ses maîtres étaient durs, n’épargnaient pas les coups.
— Ça n’gaze plus, dit-il un soir, j’en ai marre, tu sais…
Pierre s’efforça de le rassurer, prit la chose à la rigolade.
— Bon sang, t’as l’cafard, ça s’comprend ! Mais c’est partout pareil, affirmait-il péremptoirement. Écoute : quand tu s’ras un as, nous partirons pour l’Amérique. On gagnera du pèze, hein, tu verras… C’est l’filon.
— P’t-être, songeait Bob, en fermant les yeux…
Un soir, Pierre l’attendit en vain dans la loge. Bob ne rentrait toujours pas. Enfin Bijou lui dit :
— Mais j’crois bien l’avoir vu r’descendre, ton p’tit mec, vers six heures, avec un paquet.
Affolé, Pierre se précipita là-haut. Sa chambre était vide, l’armoire aussi.
Ses trois chemises et son beau complet avaient disparu.
Il s’effondra.
— Bob, sanglotait-il, la tête sur l’oreiller, Bob, mon p’tit Bob…